Noter que désinvolture pst un mot italien
o8 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
castillan a la même signification que le français, et qu'il est d'autre part plus court et de prononciation moins rude, n'est-ce pas une extravagance d'user du mot étranger, en laissant de côté le mot indigène ? On peut en dire autant de beaucoup de mots que tous les jours nous apportent les journaux \
Dans la masse des petits pamphlets que souleva cette œuvre, il s'en trouva où l'on fit valoir les avantages du français. Mais à aucun moment l'orgueil castillan ne s'accorda à reconnaître à notre langue une supériorité intrinsèque. On constate son universalité, on proclame sa commodité, puisque on peut voyager par toute l'Europe, si on la possède. Mais il est rare qu'on la juge meilleure. C'est une exception qu'un écrivain qui l'apprécie comme Buendia et qui s'écrie : « Quelles expressions n'a-t-il pas pour l'art oratoire, quel naturel dans les mots pour l'histoire, quelle suavité pour la poésie » ' !
Jorge Pitillas. — En 1741, Gerardo de Hervas y Gobo de la Torre ^, sous le pseudonyme de Jorge Pitillas, tout en approuvant, en encourageant même les curiosités de ses compatriotes pour les idées qui avaient eu en France leur expression moderne, et en recommandant d'étudier nos œuvres et notre langue, raillait les franciseurs.
Dans une lettre écrite aux auteurs du Diario de Los literatos de Espaîia'", il raille avec verve les brouillons prétentieux qui ne savent ni le français ni l'espagnol, sèment des contresens en écrivant de belles choses comme segun el grado de su consciencia, ce qui veut proprement dire selon le degré et non le gré de sa conscience, ou bien un disierto de cristal, ce qui signifie non un dessert mais un désert. La satire contre ces gâcheurs d'idiome est très vive.
Cependant l'auteur ne s'emporte pas et garde sa sagesse :
Hablo Francés aquello que me basta
Para que no me entiendan, ni yo entienda,
Ya fermentar la Castellana pasta^.
I . On trouve dans les Œuvres choisies de Feijoô (Coll. Ribad., t. LVI, p. 507) une dissertation sur l'introduction des mots nouveaux. Elle est aussi très modérée. Il y démontre la nécessité constante de néologismes. L'espagnol manque en particulier de noms abstraits et de participes. Pourquoi ne pas en faire ou les prendre soit au latin, soit au français? Il est vrai que, pour le faire à propos, il faut un don.
i. Il blâme Feijoô d'avoir fait l'éloge du vicomte del Puente qui écrit golpe d'ojo (coup d'œil) pour ojeada. Comment reprocher aux autres de franciser, quand soi-même on écrit tabla pour inrsa ou espectro pour fantasma ')
H. 11 aurait été administrateur de l'Hôpital de la nation française à Madrid (d'après une lettre de la Bib. ISat. Madrid, 2() avril 474.^)).
4. Cette lettre ne parut qu'en Wtll (voir t. VII, pp. 192-''214).
." Salira Contra los Malos Escritorcs de .su tiempo (Parnaso Espanol... Perpifian, I Kl 7, t. V, p. ->26--227).
Une image est à retenir : Le français est le levain qui doit (aire fermenter la langue indigène.
L'auteur continue :
Y aun por eso, me choca la leyenda, En que no arriha hallarse un apanaje.
Bien entendido que al discrète ofenda.
Balir en ruina, es célèbre pasage.
Para adornar una espafiola pieza, Aunque Galvan no entienda tal potajé.
Que es esto, Lelio ? (.; Mueves la cabeza ?
ç Que no me crées, dices ? ^ Que yo mismo, Aborrezco tan barbara simpleza ? Tienes, Lelio, razon, de este idiotismo Abomino el ridiculo ejercicio,
Y huyo con gran cuidado de su abismo.
Le p. Isla (1703-1781). — Dans sa satire intitulée Frnj Gerundio (1758)', l'auteur ne manqua pas d'introduire « un écolier limousin », lequel vient écorcher non plus le latin, mais le français. C'est don Carlos qui arrive, sans être attendu, chez Anton Zotes. Le jeune homme, d'une ville pas très éloignée de Campazas, avait suivi un procès à la Cour. Des lettres de recommandation du Magistral lui avaient été utiles, et il veut l'en remercier. Il a pris l'air à la mode, affecte la courtoisie à la française, et la langue aussi, use de tours français, copie jusqu'à la manière et l'air affecté des Français. Il s'était rendu tout cela familier par les conversations de la Cour, les sermons des prédicateurs célèbres, les livres français, les œuvres des mauvais traducteurs, dont pour ses péchés l'Espagne a si grande foison....
A peine est-il entré qu'il demande s'il y a en ce village ou dans cette maison M. le théologal de Léon. L'oncle Anton Zotes, ne sachant ce que ces mots signifient, pensait cependant qu'ils devaient se rapporter à son cousin, lorsque l'autre reprend^: « Monsieur el Teologal es uno de mis majores amigos, y aunque no lie tenido el konor de conocerlo, estoy reconocido a su bondad hasta el exceso. Suplico ii vuestra merced que se tome la pena de conducirme ante todas cosas à su câmara, retrete ù apartamiento ». L'autre, qui n'a jamais entendu ce jargon, aux mots de càmara et retrete, le conduit aux cabinets. L'équivoque s'explique et Don Carlos est introduit
\. Pari. II, ch. VIII. Coll. Ribad., XV, p. 19?>
Mon lecteur m'excusera de citer en espagnol. C'est à cette condition seulement qu'on peut juger de la farcissure, qui fait le comique de l'histoire.
2. Dans cette parodie et celles qui sui^ent, j'ai souligné les mots qui ne se trouvent pas dans le Dictionnaire de l'Académie, 2'^ éd., 1783.
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auprès du Senor Magistral... Comme le seigneur se lève pour le recevoir avec la politesse voulue, don Carlos l'arrête : « No se dé vuestra merced, Senor Magistral, la pena de incomodarse ; yo me he tomado la libertad de entrar en esta casa à la francesa ; esta es la gran moda ; porque las marieras libres de esta nacion han desterrado de la nuestra aquellos «f'/es de ser^ndumbre y de esclai>itudinaje que, constrinéndonos la libertad, no nos hacian Itonor. Yo soy fu ri osamente frances, aunque nacido en el seno del reino de Léon. Yo tengo el honor de venir à presentar i\ vuestra merced mis respetos y agradecimientos ».
Le Magistral, qui sait très bien le français, mais qui, tout en lui rendant justice, reste très épris de sa propre langue, estime qu'elle a en elle de quoi suflTire à l'abondance, à la propriété, à la beauté et à l'élégance. Quelque dégoût que lui inspire ce jargon, ne voulant pas manquer à la politesse, il dissimule du mieux qu'il peut, mais il est bien résolu à se divertir un moment et répond : « Je ne suis pas Monseigneur, et je ne l'ai jamais été. Sans envier ce titre, pour inconnu qu'il soit en Espagne, je me contente de celui de mes parents et de mes aïeux ». Don Carlos soutient son « Monsieur ». — Que voulez-vous ? Rien ne sonne mieux à mes oreilles que ce qui est espagnol, répond le Magistral, quoique je ne sois pas tout à fait ignorant des langues étrangères. « Oh ! Sefior Magistral, s'écrie le jeune homme, quel dommage qu'un homme des lumières de votre Excellence, soit si préoccupé des préjugés nationaux ». « Ma capacité, répondit le Magistral (c'est sans doute cela que veut dire le mot lumières^, quoique bien restreinte, m'oblige à dire que c'est une légèreté opposée à notre gravité espagnole, et un mépris injurieux pour notre langue que d'introduire en elle des mots dont il n'est pas besoin et des façons de parler qui ne lui font pas faute... ». Il invite Carlos à diner. Celui-ci refuse. Il ira au village voisin. <( Il n'y a pas d'endroit nommé village », interrompt le Familier. Don Carlos s'esclaffe : «Mon Pays, on nomme petit village tout petit endroit ». « Mais, réplique le Magistral, si village est la même chose qualdea, pourquoi lui donner la naturalisation » ? « Oh, seigneur Magistral, répond don Carlos, vous êtes diablement castillan, et de l'air dont je vous vois, aussi peu recevrez-vous libertinage pour disolucion, libertin pour dissolu, satisfactions pour gusios, sentiments pour dictamenes, mâximas ou principios, morale évangélique pour doctrina del Evangelio ; ne vaut pas la peine pour es digno de desprecio; accuser réception d'une lettre pour avisa r f/ue se recibiô ; chanter, toucher, danser à la perfection pour cantar, tocar, bailar con primor ; exercer le ministère de la parole de Dieu pour predicar; se donner la peine pour tomarse el
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Irabajo ; belles lellres pt)ur letras liuinanas ; rien de nouveau ne s'est produit aujourd'hui pour ahorn no occurre noçedad...
— « Ne prenez pas la peine, vous n'en finiriez pas et je ne donnerai jamais place à toute cette contrebande ni dans mes paroles ni dans mes écrits ». — « En ce cas, dit don Carlos, vous seriez mal reçu à la Cour ». — « Possible, dans les tocadores, dit le Magistral, là où se trouvent tant de peti-bonets, de surtus et de ropas de chambre. Sans doute il y a là des gens de « première tonsure » qui, parce qu'ils ont lu Feijoo, la Science de Cour, le Spectacle delà Nature, V Histoire du peuple de Dieu, se croient capables de tout et autorisés à écorcher le français. S'ils ont à féliciter, au lieu de : doy avuestra merced mil enhorabuenas por el nueço empleo que ha merecido â la piedad del rey, ils diront : felicito à vuestra merced por el justo honor con que el rey ha premiado su distinguido mérito. Au lieu de : Complâzcome tanto en los gustos de {'uestra merced como en los mios propios, ils diront : No hay en el mundo quién se interese mas en las satisfacciones de vuestra merced ; ellas tienen en mi estimacion el mis/no lugar que las mias, ou encore : Ese negocio no toca a mi departamento pour expliquer que cela ne concerne pas leur office »
« Mais il y a aussi à la Cour de vrais Espagnols attachés aux lois de Govarrubias et des autres. Evidemment certaines expressions sont naturalisées : départements, inspection, aproche, glacier... Il ne s'agit pas de celles-là... » — ■ « Au moins, reprit don Carlos, vous serez mal reçu des traducteurs ». Ceci fait exclamer le Magistral : « Ce sont eux qui ont perdu la langue castillane. Ah ! les bons sont gens méritants. Mais ceux-là qui estropient à la fois les deux langues ! 11 s'en fait un patagorrillo (un salmigondis) qui donne des nausées à l'estomac français et envie de vomir au castillan. Chacun en entend la moitié, aucun le tout. Ce sont eux qui ont donné à notre pauvre idiome le mal français pour la guérison duquel ne suffirait pas tout le mercure préparé par la discrète plume du discret Pharmacien. Ce sont eux qui ont fait que, même dans la conversation, dans les lettres privées, l'on ne met dans le sablier que sable de la Loire, du Rhône ou de la Seine... (suit une longue tirade sur ce sujet) » '.
(( 11 y a peu de jours qu'une dame m'enfila ce jargon : Un hombre de caràcter tuvo la bondad de venirme à buscar à mi casa de campaiia, y por cierto que â la hora me hallaba yo en uno de los apartamientos que estàn à nivel con el parterre ; porque como el pavis es de bello màrmol, y el deposito de la gran fuente cae debajo de él, sobre lograrse el mas heWo golpe de çista, hace una estancia muy
1. T. XV, p. 197-198. Le texte porle par crrem- : palaborrillo.
comoda contra los rigores de la estacion... Et la dame ne sait pas les éléments du français ! Comment donc parlez-vous un français si élégant en castillan, lui demande -t-on ? C'est que j'ai lu l'histoire de... qui est un charme ».
La manie a commencé par les dames qui aiment les livres. Presque toutes manquent du goût et de la culture nécessaires pour distinguer le bon du mauvais Il leur arrive ce qui est arrivé aux dames
latines avec le grec. Juvénal s'en est moqué. Un de mes amis a adapté la satire à la gallomanie. Dans cette pièce il relève : pobre diable, libertinage, santo paclre pour padre santo, asamblea, tengo el honor, petîmetre pour pisaçe/'de, ella es la mejor de mis amigas, a una partida he de asistir^ —
Finalement le jeune homme, désespérant d'introduire son français « à la papillotte » chez ces fidèles de Covarrubias, plie bagage et s'en va.
Telle est, en raccourci, cette facétie, où ne manque ni la verve ni la chaleur, et dont le principal défaut est d'être interminable. J'ai tenu à en citer de larges extraits pour montrer la forme sous laquelle se produit la réaction qui grince plutôt qu'elle ne rit.
Gadalso. — Le fondateur de l'école de Salamanque, Cadalso y Vasquez (1741-1782), n'éprouvait pour l'esprit français ni l'inclination excessive de Moratin, ni le dédain de Huerta, qui regardait Athalie coxnv[\Q une production bonne « pour une école de filles ». Lui aussi eût voulu qu'en prenant outre-monts ce qui pouvait servir le goût, on ne gâtât point le castillan. La trente-cinquième de ses Lettres Marocaines est une satire des écorcheurs de français, dont le monde fourmillait. Une lettre de la sœur de Nuîïo est arrivée à Burgos à une de ses amies ; elle est demeurée incompréhensible pour Nuno, quoiqu'il soit espagnol « sur toutes les faces ». Seul un jeune homme dans le train, un neveu de Nuno, a pu en expliquer une partie. Gacel la demande à Nuno, qui la tire de son portefeuille, et chaussant ses lunettes, lui dit: « Hoj no ha sido dia en mi apartemento hasta mediodia y medio. Tome dos tazas de té ; pûseme un desabillé y bonete de noche ; hice un tour en mi jardin ; lei cerca de ocho versos del segundo acto de la Zaira. Vino Mr. Labanda ; empecé mi toeleta, no estuvo el abate. Mandé pagar mi niodisla . Pasé a la sala de compaùia ; me sequé toda sola. Entro un poco de niundo ; jugué una partida de rnediator; tiré las cartas. Jugué 'A piqueté. El maitre d'hôtel aviso. Mi nuevo jefe de cocina es divino, él viene de arribar de Paris.
1. Cf. .1 /os ijuc degenerando del caracler espanol afectaii ser extranjeros (Rabusco, p. 178).
La cvapaudina, mi plato favorito, estaba deliciosa. Tome café y llcor '. Otra partida de quince ; perde mi todo. Fui al espectàculo ; la pieza que han dado es exécrable- ; la pequena pieza que han anunciado para el lunes que viene, es muy galante^, pero los actores son pitoyables, \os vesiidos horribles'^, las decoraciones tristes. La Mayorita cantô una cavatina pasablemente bien. El actor que hace los criados, es un poquito extremado ; sin eso seri^ pasable. El que hace los amorosos no jugaria mal, pero su figura no es preveniente'. Es menester tomar paciencia, porque es preciso matar el tiempo. Sali al tercer acto y me volvi de alli à casa. Tome de la limonada ; entré en mi gabinete para escribirte esta, porque soy tu véritable amiga. Mi hermano no abandona su humor de misântropo ; él siente todavi'a furiosamente el siglo pasado, y no le pondre jamas en estado de brillar ; ahora quiere irse a su provincia. Mi primo ha dejado à \?i jôven persona que él entretenia. Mi tio ha dado en la devocion ; ha sido en vano que yo he pretendido hacerle entender la razon. Adios, mi querida amiga ; hasta otra posta ; y ceso porque me traen un domino nuevo para ensaram ''. Un commentaire suit, mais très incomplet. Ce niediodia y medio, ce no habia sido dia (il n'avait pas été jour jusqu'à midi) me rendait fou... le desabille' m'n épuisé, et je me suis déclaré vaincu. Pour le bonnet de nuit ou de jour, je ne pus jamais comprendre quel usage il pouvait avoir sur la tête d'une femme'. Faire un tour peut-être une chose très sainte et très bonne, mais je suspends mon jugement jusqu'à information... Elle commença sa toilette, ceci je l'ai compris grâce à mon neveu, qui me l'a expliqué, non sans peine à cause de ma faible intelligence, en se moquant de ce que son oncle est un homme à ne pas savoir ce que c'est que la toilette. 11 me dit aussi ce que c'est que modiste, piquet, maître d'hôtel et autres mots semblables. Ce qu'il ne sut pas m'expliquer... c'est cette phrase que le chef de cuisine est di^>in et aussi tuer le temps, attendu que c'est
le temps qui nous tue tous
La conclusion ironique est la suivante : Tous ces changements étant si fréquents, il conviendrait que leurs principaux auteurs, tailleurs, cordonniers, valets de chambre, couturières, pâtissiers, perruquiers et autres gens utiles à la grandeur des Etats, tinssent des réunions corporatives pour élucider cette question ; alors les
i. Le mot est espagnol, mais il csl ici dans un sens français.