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Bonnet, en espagnol, c'est le bonnet des docteurs

aveugles pourraient vendre tous les ans en même temps que l'almanach un annuaire du langage; Vocabidario nuevo ai uso de los que quieran entenderse y explicarse con las gentes de moda, para el ano mit setecientos y tantos, y sigiiientes, aumenlado, reçisto y corregido por unn sociedod de i>arones insignes, con los retralos de los mas principales {Vocabulaire noiweau à V usage de ceux qui veulent comprendre et s'expliquer avec les gens à la mode, pour l'année 1700 et tant, et les suivantes, augmenté, revu et corrigé par une société de personnages remarquables avec les portraits des principaux'). Toutefois l'efFet de ce pamphlet fut nul à l'époque, puisqu'il ne parut qu'en 1793, vingt-cinq ans après avoir été composé.

Imarte et Pablo Former. — Iriarte (1750-1791) et Pablo Forner furent d'implacables adversaires. Mais « l'âne érudit » s'entendit sur un point avec l'auteur « des funérailles de la langue castillane », tous deux haïrent le gallicisme.

Iriarte, dans ses Fables littéraires^ en a consacré une à la gallomanie : Les deux perroquets, et la perruche, avec cet argument : Ceux qui corrompent leur langue n'ont point d'autre revanche que d'appeler puristes ceux qui la parlent avec propreté, comme si cette qualité était une tache. Les deux perroquets sont chez une dame de Saint-Domingue, ile partagée entre les deux langues. C'est une Babel que le balcon. Le français emprunte quelques mots à l'espagnol; celui-ci emprunte tout à l'autre. On les sépare; le français abandonne tout son bagage castillan, mais l'autre n'a garde de renoncer à son jargon, qui, croit-il, embellit son idiome. Il demande en français les haricots du pot. Du balcon d'en face, une perruche érudite part d'un éclat de rire et se moque. Et lui se borne à lui lancer comme injure : « Vous n'êtes qu'une puriste ». Elle réplique : « Je m'en fais gloire. Les perroquets sont comme les gens » ".

C'est en parlant des vices de la poésie de son temps, dans une satire qui fut couronnée par l'Académie (15 octobre 1782), que Forner lança la phrase piquante dans laquelle il gémit sur son temps où « le dialecte de Tolède s'étudie dans les lectures françaises ». Et, dans la « Satire Ménippée » posthume ^ qui porte le titre de « Obsèques de la langue castillane », publiée sous le nom de

\. Coll. Kibad., LXIII, p. 6; cf. la fable :\%, p. IH, qui commence : « De frase eatranjera el mal pegadizo, Hov a nuestro idioma gravementc aqueja ».

"2. Cf. La Senorila mal criada (t787, a. I, se. 10): Il y a uae abondance qui est superQuité et vice.

3. Coll. F{ibad., LXIII, p. .H9i. Cf. p. 38!), une défiuilion d'un « petimètrn »: « Je sais un jieu de français et d'italien », etc.

don Pablo Ignocsiusio ÇŒuçr es, 378), il déplore que sous le torrent de littérature qui vient de France « les Espagnols, comme les autres peuples, au lieu d'apprendre seulement les choses, la méthode et les procédés, changent les locutions françaises en

castillanes » '.

Capmany. — Villarroel avait eu, à propos des mêmes faits, des craintes d'un autre genre. Écrivant à un ministre de Ferdinand VI (le marquis de la Ensenada), il lui disait : « Quand arrivera le jour, Espagne imprudente, où tu comprendras qu'ils affilent contre toi les couteaux sur tes pierres? Quand vas-tu te désenchanter de ce que, rusée, la France tente de t'introduire les usages pour te mettre les quenouilles » " ?

Mais le patriote qui a développé cette thèse, c'est le Catalan Capmany y Montpalau (1742-1813). La philosophie de l'éloquence, publiée par lui à Madrid (Sancha, 1777), est un modeste traité de rhétorique^. Il ne s'y montrait pas du tout puriste; il déclarait que l'Europe a uniformisé son langage, et que, quoique chaque nation ait sa langue et ses mœurs, les progrès de la sociabilité ont rendu communes les mêmes idées en matière de lettres, le même goût, par suite une même manière de s'exprimer. Il n'y a que les Turcs qui sont restés à part. Lui n'écrit pas pour les grammairiens.

Mais bientôt les idées et le ton de l'homme changent. Son chauvinisme s'applique à la langue. Dans le Teatro histôrico-critîco de la elocuencia espa/lola, après un discours préliminaire, commencent les observations critiques sur l'excellence de la langue castillane

4. P. 'à9A, commence une longue sortie : Les Français, bâtissant leur gloire sur les ruines de la nôtre, ont su écrire d'une manière si variée et si abondante de tout que, quoique leurs génies ne soient pas inventifs, ni leur langue en mesure de lutter avec la nôtre, ils ont réussi à répandre une foule immense de livres par tous les pays d'Europe Aussi toutes les langues d'Europe se ressentent du goût et de la langue française,

même l'Italie, qui a oublié ses richesses pour le ridicule philosophisme des écrivains français de la dernière génération... Les Espagnols, adonnés comme toute l'Europe à la lecture des livres de cette nation impétueuse, devant seulement apprendre en eux les choses, la méthode et l'artifice, changent les locutions françaises en castillanes et ceci pour deux raisons : la première parce que, n'ayant pas fait une étude à fond de leur idiome, ils ignorent les équivalents des expressions ; la seconde parce que, ne lisant pas nos bons livres, l'usage des idiotismes s'est oublié, le vrai caractère poétique s'est perdu, l'abondance et la fertilité de la langue a été méconnue... Essayer de détruire l'armée des traducteurs faméliques et des charlatans ambitieux serait une témérité inutile... C'est le retour ordinaire des choses. Après la perfection la décadence...

2. « Guando ha de llegar el dia, || Incauta Espana, en que entiendas || Que âun afilan contra ti || Los cuchillos en tus piedras ? || Guando has de desenganarte || De que, astuta, Francia intenta || Introducirte los usos Para ponerte las ruecas ? (Coll. Ribad., LXIU, p. 394; cf. p. 389).

3. Il avait été précédé par VArte de traducir dont nous avons parlé plus haut. Madrid, 4776,4°.

Histoire de la langue Jrançaise. VIII. 5

(CXXIII et suiv.). L'auteur institue une comparaison en règle avec le français (CXXVIII et suiv.) : Malgré les travaux de Thomas Corneille, de Vaugelas, de Bouhours, de Despréaux, de Ménage, de Régnier, de La Bruyère, de Richelet, de Marsais, de Restant, de Girard, de Dangeau, d'Olivet, de Condillac et de Beauzée, à quoi se réduit la supériorité de cette langue tant vantée? N'est-ce pas elle qui est la plus rigoureuse dans ses règles, la plus uniforme dans sa syntaxe, la plus embarrassée dans sa phrase? Pour traduire l'énergie, la rapidité et la liberté des langues anciennes, c'est un lourd et pauvre instrument qu'un idiome si difficile à manier, si ingrat, si trivial, si sujet aux amphibologies, dont l'universalité moderne peut être due à des causes politiques, mais non aux enchantements de sa mélodie, à la grâce de son sel, ni à l'excellence et à l'abondance de ses expressions.

Cette langue universelle, malgré sa correction, sa pureté, sa clarté, son ordre (qu'on pourrait appeler plutôt une servitude grammaticale), n'a rien du caractère épique, rien du nombre oratoire, à cause de ses voyelles muettes, de ses syllabes muettes et sourdes, de ses termes muets et sourds, quelquefois défectueux, de ses terminaisons aigres, de ses monosyllabes durs, de sa construction pénible qui ne souffre pas les inversions. Cf. aïeux et abuelos, poulx et pulso, eaux et aguas, airs et ajres, flots et olas ou ondas, risques et riesgos...

Pas d'harmonie imitative, pas de mots composés; par suite elle manque de l'énergie et delà force que communiquent à l'expression les idées complexes. Pas d'augmentatifs ni de diminutifs. Les verbes fréquentatifs et inchoatifs y font défaut. Les nuances (pour parler en français philosophique) manquent à cette langue de philosophes ; or elles abondent avec de fines distinctions en espagnol. Ensuite, que dire delà disposition timide et enfantine des mots que les Français appellent ordre naturel? Pour lier tout cela les grammairiens et maîtres de français ont multiplié articles, particules, qui offensent l'oreille et fatiguent, à moins que ce ne soit l'oreille de l'Allemand qui trouvait rude Maldonado et doux Musschenbrock.

La richesse du français en mots n'est pas propre à son génie, mais due à la culture des arts et des sciences naturelles; chose accidentelle. Le poète ou l'homme du peuple s'exprime avec moins d'énergie, de vivacité et de variété que l'Espagnol. Le vocabulaire astronomique, physique, hydraulique, métallurgique, chimique est en dehors; au reste il n'est ni français, ni allemand, ni anglais, mais grec et latin dans ses éléznents. Notre langue adopte ces

termes quand elle manque des équivalents (CXXXIII). Notre richesse à nous est dans notre fonds. Soit : chef. Un Espagnol illettré pourra traduire : Caudillo, capitàn, caheza, cabo (caporal el chefe, selon les circonstances); maître se rendra par soberano, amo, dueno, senor, patron, maestro et maestre; bois par bosque, monte, lena, leno, madera, paie. Quelle pauvreté si pour biznietas il fallait dire : arrière petites-filles. Et herradura qui se rend par fer à cheçal, quoique le mot s'applique aux mules, bœufs, ânes, c'est cela qui s'appelle richesse, énergie, précision! Si on regarde les dérivés, qu'on s'arrête à chien, pour lequel l'espagnol a perrito, perrillo, perrazo, pernino, perrero, perrei-a, perreria, perrada.

Traduisez : perniquebrado, maniatado, à jambes rompues, lié aux mains ! Copetazo, pincelada, punetazo : coup de fusil, coup de pinceau, de poing ; toujours des coups ! Cela s'appelle force et concision !

Les écrivains français, avec une douzaine de mots vagues et indéfinis, s'en tirent : Justesse, nuance, touchant, frapper, marcher, rapport, sentiment, trait (qui équivaut à accion, acto, razgo, golpe^, et surtout esprit (aima, ànimo, talento, ingenio, agudeza, viveza, entendimiento, capacidad, penetracion, mente, esencia, espiritu). Avec ce vocabulaire philosophique réduit les voisins esquivent toutes les difficultés métaphysiques pour l'expression exacte,

La multitude des livres français qui depuis trente ans ont inondé nos provinces ont réussi surtout par la nouveauté, la méthode, le goût et le style des auteurs; ce ne sont pas des mérites de l'idiome. Cette fascination a nui à notre langue, dont on a taché la pureté et la beauté, jusqu'à défigurer ses constructions par des locutions exotiques, obscures et non significatives, opposées au génie du castillan. Avidité de traduire, inexpérience des traducteurs. Si l'Académie avait le droit de punir, il faudrait infliger aux coupables une amende, et confisquer ce papier imprimé ou mieux puerco, qui a cochonné (emporcado) le langage castillan (CXXVlI-CXXVIll)'.

1 . Moratin (dans Leandro, Bihl. des Aut., Esp., 2, p. 324) rapporte que Capmany disait des gallicismes : Estos bastardos confunden la esterilidad de su cabeza con la de su lengua, sentenciando que no hay tal è tal voz, porque no la hallan. \ c6mo la han de hallar, si no la buscan ni la saben buscar ? Y donde la han de buscar, si no leen nuestros libres ? Y cômo los han de leer, si les deprecian ? Y no teniendo hecho caudal de su inagotable tesoro, cûmo han de tener a mano las voces de que necesitan ?

(Ces bâtards confondent la stérilité de leur tête avec celle de la langue, estimant qu'il manque tel ou tel terme parce qu'ils n'en disposent pas. Gomment en disposeraientils, s'ils ne le cherchent pas et ne savent pas le chercher? Et où le chercheraient-ils s'ils ne lisent pas nos livres ? Et comment les liraient-ils, s'ils les mésestiment ? N 'avant pas fait leur bien de leur inépuisable trésor, comment leur serait-il possible d'avoir en main les mots dont ils ont besoin ?)

Il ne me déplaît pas de finir ce chapitre sur cette diatribe qui témoigne de tant de passion ignorante. Non seulement elle annonce les révoltes à venir et reflète les obscurs préjugés contre les « gavaches », mais elle caractérise l'époque. Le pays subit un ascendant, il ne l'accepte pas^

i. Bien entendu, il y a des exceptions. On a cité un original, qui fut intendant à Séville et faillit devenir premier ministre, Pablo Antonio José Olavidès, qui s'était mis en tête de renouveler l'Espagne en la plongeant dans les idées françaises et les livres français (voir Réau, Expans. Art. fr. Monde lat., p. 257).

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