‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 47 sur 595 · CHAPITRE V LES GALLICISMES · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LES GALLICISMES

Les puristes espagnols ont fait plusieurs fois le relevé des gallieisnies pour prémunir leurs lecteurs'; malheureusement je ne sache pas qu'aucun d'eux ait dressé des listes historiques, de sorte qu'on trouve pêle-mêle dans leurs recueils emprunts anciens et nouveaux ^. Il serait à désirer qu'un érudit espagnol reprît et développât l'exposé si sûr d'Américo Castro ^

En réalité un certain nombre de gallicismes sont anciens*. D'autres datent du xvii* siècle^, d'autres enfin sont en réalité des provençalismes, comme nous l'avons vu plus haut.

Mais le portrait du gallomane ne serait pas devenu au xviii® siècle un thème pour la satire et la comédie, on ne l'eût point ressassé comme nous venons de le voir, si, suivant l'expression un peu crue du P. Isla, la langue n'eût pas été atteinte du « mal français ». Celle des petits-maîtres en souffrait vraisemblablement plus qu'aucune autre, mais les littérateurs n'étaient pas à l'abri de la contagion. En réalité tout le monde était coupable, tout le monde francisait peu ou prou, jusqu'aux censeurs eux-mêmes®. Le farouche

1. Voir en particulier Diccionario de galicismos..., por D. Rafaël Maria Baralt, 2" édition. Madrid, Leocadio Lopez, 1890.

2. Dans un article mag'istral(Rev. Hispan. , IV, pp. 31 etsuiv., 4879) modestement intitulé Quelques remarques sur le Diccionario, H. Peseux-Richard a montré les défauts de celte étude qui sont nombreux et divers : D'abord l'auteur, un Vénézuélien, n'a qu'une connaissance insuffisante du français. Ensuite il n'a indiqué nulle part ses références.

3. 0. c, pp. '13oetsuiv. Dans sa Sentinelle, Gapmany promettait (p. 119) un recueil général de termes empruntés. Il ne l'a pas fait, et les mots auxquels il s'en prend là sont surtout ceux de la Révolution qui lui étaient particulièrement odieux, venant de ces gens qu'il appelle sabihondos. ideôlogos. Jilôsofos, humanistas. politécnicos, savoir : réquisition, section, résultat, autorités constituées, agents du gouvernement, fonctionnaires publics. Même le mot central, ajoute-t-il, quoique castillan, m'incommode, uniquement pour le voir employé en France d'établissements politiques et littéraires de leur folle Révolution.

4. Ceux qui remontent au xiii^ siècle ont été relevés par De Forest dans Romanic Review. VII, 378.

o. Peseux-Richard, a. c, p. 43.

6. a ... ceux-là même, dit Peseux-Richard, qui se sont rendu nettement compte

Capmany, qui voit du français partout et s'en lamente, se laisse aller à recommander des mots qui font défaut, parmi lesquels il s'en trouve de tout français : beligerante, bilingue, federativo, fiscalidad, galicismo, glosa rio, habileté, legacion, magistratura, materialismo, metahirgia, ocasional, patriôtico, patriolismo , protestantismo, publicista, purista, piirismo, puritano, rigorista, territorial, silàbico, supremacia^ .

Les journaux donnaient l'exemple ^. Leur rôle était de tenir le public au courant. On n'y peinait pas pour transposer ou traduire des mots, alors qu'on transmettait tels quels les idées et les faits. Les rédacteurs du reste n'eussent pas eu le temps, même s'ils avaient eu le goût, de ce travail.

Ce qu'on écrit de Paris est simplement revêtu d'une couche d'espagnol : Le Prince Henri de Prusse est à Paris. Il va à l'Académie des Inscriptions, où le secrétaire M. Dacier lui adresse un discurso anâloi^o a- las circunstancias^ . L'Académie de Châlons-sur-Marne propose un prix sur le moyen de faciliter les mariages « en términos conciliables con elrespeto debido A la Religion » '*. Il ne faudrait pourtant pas s'imaginer que tout est français, même dans les articles qui concernent la France.

Dans le reste il faut chercher. On trouve assurément; mais les emprunts se glissent, plutôt qu'ils n'envahissent letexte. Sans doute, si j'avais pu parcourir des journaux de modes, aurais-je fait ample butin; dans les Gazettes ordinaires, là où on trouve le mot français, c'est justement quand il s'agit de ces matières. Une école pratique de filles s'organise. On leur apprend en particulier à rizar bufandas (h friser des bouffantes)^, à faire des garnitures avec cintas o blondas.

Ne réduisons pas toutefois plus qu'il ne convient. Quiconque a lu des livres espagnols de ce siècle sait que, si l'Espagne a gardé à ce

de la gravite du mal et qui ont voulu y remédier, soit en l'attaquant de front dans de solennelles dissertations, soit en employant contre lui les armes ordinairement plus redoutables du ridicule et de la satire, n'ont pas réussi plus que les autres à s'en affranchir. Pour ne citer que les plus connus, Cadalso, qui, dans la lettre XXXV des Carias Marruecas, et dans une lettre récemment publiée ici mémo par AI. Foulché- Delbosc, se moque spirituellement du langage afrancesado. n'écliappe pas toujours à la mode qu'il condamne et se révèle à nous, parmi tous les écrivains espagnols, comme celui dont la tournure d'esprit est la plus française. De même le P. Isla ».

i. Teatro hist. cril. Obs. crilir., CIA VI.

1. Voir une liste de ces journaux dans Lafaenle, XXI, p. I-JO!) ; citons quelques titres : Correo gênerai, El erudito, El novelero. El mémorial lilcrario, La Adiiana crllica, El peniador.

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