Ib., p. 80f
moment son indépendance politique, elle n'est pas parvenue à la restauration du « castillan légitime » \ On trouve :
A. Des mots français: el arribo (l'arrivée, G. de M., 15 juin 1706)^ ; armamento (A. : moderne) ; azelerada marcha (G. de M., p. 133, O A.) ; complexidad (Capm.) ; detallar (^Q A.^ ; équipage (A. 1732 : mot récemment introduit) ; petimetra (blâmé par A., 1737, titre d'une comédie^); resorte (o A.); village (blâmé par Isla) ; libertinage / libertin ; satisfaction ; maximas.
Comparez des expressions telles que estar en boga (èlre en vogue) ; al extremo, etc.
B. Des mots espagnols auxquels l'on donne un sens français : a façor, qui signifie à l'utilité, à l'avantage de, devient l'équivalent de à la faveur : a favor de la noclie (Capm.) ; batallones, qui signifiait escadrons de cavalerie, a passé depuis le xviii" siècle au sens de bataillons.
C. Des expressions faites de mots espagnols, mais qui sont assemblés sur le modèle d'une expression française. Le type est : poner el exêrcito sobre un pié respetable (G. de M., 28 septembre 1784, p. 800) ; ahorrar la sangre (ménager le sang, Capm., G A.), bastar a si mismo (Moratin, se suffire à soi-même, Q A.) ; hombre de facil aceso (homme d'accès facile ; Id. O A.); caer de rodillas, tomber à genoux au lieu de se echar de rodillas ; dones de fortuna (\d.^ ; Juegos de espiritu (jeux d'esprit); ma no de obra (main-d'œuvre), bajo niano (main basse) ; en todos los sentidos (en tous les sens), a su turno (à son tour) ; liacer alusion(Gi. de M., Felizy deseado aribo..., septembre-octobre 1706, p. 4); segun todas las apariencias (^Ib., 17 août 1706, p. lOo) ; desalterarse en la corriente (se désaltérer au courant, Idilios de Gessner, trad. Madr., 1727, p. Ho); elevar la juventud (élever la jeunesse, Ramsay, Nueva Ciropedia, p. 3, Barcelona, 1739); a fondo(Terlulia histàrica, por el Dr Don Jayme Ardanaz) ; valer la pena ; cantar, tocar, bailar a la perfeccion ; ejercer
\. Mcncndez Pidal, dans sa Grammaire historique, § 4, o donne une courte liste : peti-metre (pisa-verde), coquetn (quelque chose comme casquivana, presumida), biifele (escritorio o estudio), charrelera, Jîcha, corsé (colilla), tapé (copcte), hôtel (fonda) ; sans compter d'autres mots moins enracinés comme parterre (terrero), silueta (perfil 6 sombra), soirée (sarao o serano), toilette (tocado), avalancha (alud), couplet (copia 6 tonadilla), pol-poari (oUa poJrida, revollillo o câjon de sastre), qui, incompréhensibles au peuple illettré, et anathcmatisés par les puristes, tendraient à être oubliés, comme ont été oubliés des centaines d'autres dont usaient les gallicistes du xviii^' siècle, tels que remarquable (notable), surtout (sobretodo), chirnin (qui'mica), coclico (coquelicot, amapola), laqué (laquais).
2. G. de M. = Gazette de Madrid ; A. r=: Académie, 2*^ éd. du Dictionnaire. Capm. signifie que le mot est signalé par Capmany {Arte de traducir).
3. On publie à Paris Le Livre à la mode. Satire des petits-maîtres. Il est traduit on espagnol. Madrid, 1783, Mémorial lilerario de la Corte, IV, p. 144.
el ministerio de la parola de Bios, darse la pena, las bellas letras (toutes expressions blâmées par Isla)*.
D. Des gallicismes d'images.
Peseux-Richard cite : Diô carrera â su imaginacion (Baralt, v", Carrera) ; Esta cubierto de la adçersa fortuna (Id., Ciibierto), etc.
E. Des tours syntaxiques français.
Déjà au XVII* siècle des écrivains aussi purs que Quevedo se laissent aller à introduire des gallicismes. Dans V Introduction de la vie dévote, on trouve des phrases toutes françaises : Oh, Bios mio ! por vos es que yo lie sufrido el oprobio y que la confusion ha cubierto mi ros^ro (part. III, cap. 7 : C'est pour vous que j'ai souffert, etc.).
Capmany a relevé nombre de semblables imitations. Il blâme le déplacement de l'épithète : El concurso atànito se quedà en silencio pour atànito el concurso'-... ; l'emploi de l'article avec le nom propre de pays : inundan la Espaiia de traducciones ; la substitution des nombres cardinaux aux ordinaux: El papa Juan veintidos ; le développement du participe présent en guise d'adjectif, si commode en français : fatigante, edificante, etc.
Il v aurait beaucoup à chercher dans ce sens. La phrase espagnole se transforme au xviii'' siècle et Cadalso se moque visiblement de ce style coupé, à la française :
Dans la parodie que nous avons citée on a pu remarquer : Tome dos tazas de tè; pusemeun desabillé y bonete de noche \ hice un tour en mi jardin. C'est autant l'allure que les mots qui lui paraissent choquants. Mais, même là où elle reste périodique, la phrase espagnole tend à perdre son caractère propre, elle devient plus ordonnée, plus régulière, rejette la surabondance des que et des y, des conjonctions, des gérondifs greffés les uns sur les autres, se rapproche en somme de la période française des classiques.
Voir par exemple dans Bon Quichotte la 2* partie : Prologue au lecteur: He sentido tambien que me llame invidioso, y que cômo ignorante me describa, que cosa sea la invidia, que en realidad de verdad, de dos que hay, yo no conozco sino â la santa, à la noble, y bien intencionada ; y siendo esto asi, como lo es, no tengo yo de perseguir à ningun sacerdote, / mas si tiene por anadidura ser familar del santo Oficio, y si él lo dixo por quien parece cpie lo dixo, enganose de todo en lodo, que del tal adoro el ingenio, admiro las obras j la ocupacion continua y virtuosa. — La première phrase de cette seconde partie (ch. i) a 2o ou 26 lignes et elle est articulée
\. Am. Castro cite larqa mira (longue vue), o. c, p. 137.
2. Isla raille, nous l'avons vu, ceux qui disent el santo padre, pour padre santo.
aussi lourdement *. Qu'on lise au contraire l'éloge de Cervantes dans l'édition de l'Académie de 1782, 1'* page : [Los contemporâneos] desdenarse de publicar la vida de ese autor en aquel tiempo en que la inmedacion a los sucesos les daba toda la oportunidad posible para executarlo con exactitud y facilidad ; y esta negligencia que fue causa de que sus hechos se envolviesan en la confusion del tiempo, y se obscureciesen con las sombras del olvido, la hecho tambien muy diiïicil por una consequencia natural el escribir su vida en los tiempos posteriores ».
Et on pourrait citer Moratin, Jovellanos, le P. Isla. La phrase est partout allégée, dégagée de son ancien bagage. Il n'y reste guère de l'espagnol ancien que la facilité de l'inversion. En multipliant les rapprochements de ce genre, on constaterait que la prose espagnole du xviii" siècle et du début de xix% celle d'un Moratin par exemple, est aussi distante de celle du siècle précédent que la prose de Fontenelle ou de Voltaire l'est de celle de Descartes. Il appartient à d'autres de pousser cette étude, qui concerne surtout l'histoire de la langue espagnole".
4. Cf. partie I, ch. 48, deux pages sans un point; la phrase s'allonge au moyen de dix ou douze y, avant qu'on trouve la proposition principale.
2. Je dois à la vérité de confesser que certains documents m'ont manqué pour la compléter. Ainsi j'aurais voulu consulter Capmany : Comentario con glosas criticas y joco-serias sobre la niieua Iradiiccion caslellana de las Aventuras de Telemaco (por Covarrubias), publicada en la Gazcta de Madrid el 15 de mavo de -1798, et aussi Diccionario crilico-burlesco del que se Ulula Diccionario razonado manual, para inteligencia de ciertos escrilores que por equivocacion han nacido en Espana (Bordeaux, 1821, 8'^). Ces livres ne sont pas à la Bibliothèque Nationale.
APPENDICE
J'avais fait demander, par l'intermédiaire de mon collègue, M. Martinenche, si quelqu'un des Français travaillant à Madrid pouvait me chercher quelques renseignements sur les gallicismes du xviii" siècle, en dépouillant des textes, particulièrement des journaux, dont je ne disposais pas à Paris.
M"" Dobelmann, ainsi que M. Rumeau, élèves de l'Institut des Hautes Etudes hispaniques, ont bien voulu répondre à mon désir, et j'ai reçu d'eux un mémoire sommaire, mais d'une haute valeur critique ; il m'a paru impossible soit de le substituer aux remarques qui précèdent soit d'en priver mes lecteurs, si bien que j'ai pensé à le donner ici, en appendice, en n'y apportant guère que quelques modifications de forme.
(( Il convient d'abord, disent les auteurs, de distinguer deux aspects dans les dégâts à attribuer aux gallicismes. L'aspect profond, sensible chez les gens cultivés et chez les meilleurs auteurs, était assez délicat à observer ; il y faudrait un sens très affiné et une connaissance très sûre des deux langues, française et espagnole ; en outre un long et méticuleux travail. 11 ne s'agit point là en effet de mots français grossièrement habillés à l'espagnole, mais de mots purement espagnols, correctement employés, auxquels les phrases et les sujets donnent des résonances nouvelles de tonalité française, différentes de celles qu'ils ont dans un texte d'espagnol classique. Encore y a-t-il dans cet aspect du mal bien des degrés ; le dernier et le plus facilement perceptible, qui confine au gallicisme brutal et choquant, consiste à donner à un mot espagnol non plus son sens reçu, mais le sens du mot emprunté. Quoique, en raison de la communauté d'origine, le mot espagnol puisse admettre cette signification d'emprunt, il y a tout de même là un détour donné à la langue, dont les meilleurs écrivains ne se gardent guère. Or, comme ces forcements s'exercent toujours dans le même sens, il arrive peu à peu que les valeurs purement espagnoles du mot s'oublient et que le sens d'emprunt pris au français survit seul ».
« La syntaxe elle-même se laisse influencer par les habitudes
APPENDICE 75
françaises ; des écrivains de valeur incontestable en arrivent à un tel degré de gallicisme mental, qu'en les lisant, on a parfois l'impression de lire de l'espagnol écrit par un Français. Il se rencontre que, même — et le fait est tout à fait caractéristique — chez un écrivain, tel Cadalso, coexistent un attachement — qu'il prêche — à la pureté de la langue et en même temps une adultération inconsciente du génie de cette langue, inaperçue de luimême.
« Le deuxième aspect du phénomène est beaucoup plus grossier, et éveille l'attention du moins averti des hispanisants ; c'est, bien entendu, celui que nous avons le plus observé et mis en lumière. Il s'observe non plus chez les gens de premier plan, — écrivains et penseurs, — mais dans le monde, à la Cour, dans les salons, les « ruelles », les cabinets de toilette, au spectacle, à la promenade, au Prado. On ne peut plus parler ici de l'influence d'une culture, mais de la tyrannie de la mode, d'une série d'engouements passionnés et éphémères, pour une coiffure ou un ruban, pour des tics de langage qu'il est de bon ton de connaître et de placer dans la conversation. Seulement, comme cette manie a sévi surtout dans la langue parlée, l'étude en est aujourd'hui ditBcile. Nous n'avons pas trouvé de journaux de modes ou de gazettes consacrées à la vie mondaine et frivole. Des journaux comme le Diario unwersal de las bagatelas, la Miscelànea instructwa, curiosa y agradahle, ne nous ont apporté que des déceptions. 11 est probable que les gens venus de France faisaient loi. Certains termes spéciaux étaient « lancés » par les coiffeurs, les bottiers, les modistes, les carrossiers, qui étaient tous français. D'autre part les modèles d'espagnol mêlé de français étaient fournis par les traducteurs médiocres, qui pullulaient. C'est contre eux, et contre les « galiparla », qu'ont été écrites pendant un siècle tant de satires, et c'est à ces satires que nous sommes obligés de recourir le plus souvent pour juger le mal qu'elles attaquaient. Moyen d'information indirect, par conséquent d'une fidélité relative, dont nous devons nous contenter. Les graphies hésitantes montrent bien qu'il s'agit de mots de la langue parlée, d'assimilation pénible. Au reste, notre deuxième tableau permet de constater combien la proportion de ces mots qui ont acquis droit de cité dans le dictionnaire espagnol est faible.
« Un des effets du romantisme sera de mettre fin à la longue querelle du xviii" siècle entre « castizos » et « afrancesados n, — tout au moins pour ce qui concerne la langue et le style, — car il a réveillé le goût de la langue pure en même temps que de la littérature espagnole classique ».
PREMIER TABLEAU Gallicismes classés par catégories K GALLICISMES SOURCES REMARQUES