VUES GÉNÉRALES SUR LE THÉÂTRE FRANÇAIS EN ALLEMAGNE
académie publique... Ces trois filles ont ensuite pris chacune leur parti... La seconde, âgée actuellement de 16 à 17 ans (et qui a pris le nom de Victoire) est allée à la cour de Manheim chez l'électeur Palatin » '.
La médiocrité professionnelle des acteurs décevait la classe cultivée, soit ! Mais ils la distrayaient néanmoins. Ces spectacles mettaient en œuvre, réalisaient, animaient les pièces lues. L'accent de ces Français laissait à désirer comme leur jeu, soit encore! Les puristes de Paris y eussent sans doute trouvé du provincialisme, du « gasconisme », comme on disait alors. Mais croit-on vraiment que même les Allemands qui sortaient des mains des gouvernantes françaises possédassent notre langue avec une sûreté si impeccable, qu'ils dussent faire la moue à tout ce qui n'était pas du bel air de la Cour de Versailles ? Et, s'il se trouvait des juges si infaillibles, combien étaient-ils, même en réunissant princes, grands seigneurs, diplomates, qui fussent capables de reconnaître à son langage le petit-maître arrivé de Leyde, ou la coquette née sur les bords de risar ?
Je me range à l'opinion du marquis d'Argens qui avait couru l'Europe et vu de ses yeux. Il écrivait en 1735 : « Je ne crains pas de dire que Corneille et Racine, qui font tant d'honneur à la France, seraient moins connus dans les pays étrangers, sans les diverses troupes de comédiens qui y sont établies et qui y font admirer les chefs-d'œuvre qui rendent notre théâtre supérieur à celui de toutes les autres nations ». Guibert allait plus loin et, au temps même où l'étoile de Lessing commençait à en éclipser d'autres, il écrivait avec une belle assurance que Gessner, Klopstok, Kleist, Huber auront beau faire, la langue allemande ne sera jamais propre au théâtre ^. Et Lessing avait entendu Gluck lui jouer des scènes à' Iphigénie, en estropiant le français. Favart, lui, en plaisantait: « L'intention, disait-il, n'est pas néanmoins de priver l'étranger de sujets comiques, tragiques et cabriolants, parce qu'on pense qu'il est de la gloire de notre nation de donner la comédie à tout le monde » ^
{. En noie, d'une antre écriture : « C'est la troisième ». Dans Archives de la Bastille, Arsenal, Mss. 10235, p. 109. Il est question d'une D"|^ Victoire, qui aurait joué à Gand et longtemps à Parme, dans la correspondance de Favart au C'^ de Durazzo, (l'î janvier 1762). Je retrouve également une D"^ Victoire, comme chef de troupe à Cambrai et Douai en 1764, à Nevers en 176(3, à Douai en 17()8. C'est peut-être la même personne.
i. Voy., t. L p- "iOG.
3. Lettres Pliil. et crit., t. VIL La même idée se trouve déjà, en -1735, dans la lettre III, à la suite des Mémoires.
Moore a constaté jusqu'où allait l'engouement des Allemands pour la langue française. « La langue allemande est regardée comme un dialecte vulgaire et provincial ; tandis que la Françoise est cultivée et regardée comme la seule convenable aux gens d'un certain rang... Les enfans des premières familles l'apprennent avant de savoir leur langue maternelle, et l'on cherche h leur en inspirer de l'éloignement ; on craindroit que sa prononciation ne leur fit contracter un mauvais accent qui les empêcheroit de bien articuler la Françoise. J'ai rencontré des gens qui regardoient comme une perfection de ne pouvoir s'exprimer dans la langue de leur pays, et qui prétendoient la parler plus mal qu'ils ne la parloient réellement ».
Or, ce passage est intercalé entre deux alinéas, l'un contenant ce qu'on lui a rapporté de l'essor de la littérature allemande, l'autre de la richesse de la langue, prouvée par « les productions de plusieurs... auteurs modernes qui se sont efforcés de détruire un préjugé si peu naturel » Mais, ajoute Moore, « que peuvent les efforts
du bon sens, du goût et du génie contre la mode et l'exemple des cours » ? '
C'est ici le lieu de marquer sous quelles formes diverses se manifestait l'engouement.
4. T. I, p 843-344, lelt. XLVII. On comparera ce qu'en 1778, Nugonl écrivait clans son Grand Tour : « Le latin et le français sont les langues qui ont le plus d'utilité pour ceux qui voyagent en Allemagne, la plupart des gens d'une éducation moyenne ayant la connaissance d'un do ces deux idiomes...
« La connaissance du français est aussi nécessaire, si l'on veut passer pour un homme qui a reçu une éducation polie. Cela tient à ce qu'il n'v a pas de pavs au monde qui ait un aussi grand nombre de maîtres de langues, particulièrement de langue française, qui trouvent dans ce métier une vie aisée.
« Les réfugiés français s'appliquaient à tel point à l'industrie de la laine que la ville de Berlin grandit de bonne heure en commerce et en richesse.
« Les habitants avaient appris d'eux à faire ces commodités, qu'auparavant ils étaient obligés d'acheter aux Français, non tant à cause de l'indifférence de leurs manufactures que de la passion des dames allemandes pour les modes de France » (t. II, pp. 49 et 55-56).
La correspondance en français. — J'ai déjà parlé' de la manie qui s'était emparée des Allemands d'écrire leurs lettres en français. Elle avait gagné les gouvernants dès l'époque de la guerre de la Succession d'Espagne.
La publication de Diersburg contient des spécimens de ces lettres". Que certaines d'entre elles soient en français, cela est tout naturel. On s'explique que le margrave de Bade écrive en cet idiome au Prince Eugène, dont le français était la langue ^ Il est compréhensible aussi que jNIarlborough corresponde en français avec le margrave % et que le lieutenant-général anglais Gallway en fasse autant quand il s'adresse au Badois von Forstner\ Mais quelle raison avait le Hofkriegsraths Praesident, comte Mansfeld, de faire de même, quand sa lettre était destinée au margrave ", de même le Feldzeugmeister Egon de Furstemberg écrivant au même margrave ^; de même encore le Generalfeldmarschall comte Jacob Heinrich von Flemming, écrivant à M"*^ de Schulenbourg, une « écolière » de Handel ? «
C'est qu'il devint de bon ton dans le monde de ne pas se servir d'une autre langue pour la correspondance. On cite des personnages princiers qui n'ont jamais écrit une lettre en allemand, ainsi Caroline de Hesse-Darmstadt^
Cette manie passa des personnages princiers à leur entourage et à la haute société. Mais il est vraiment surprenant qu'une mode aussi gênante se soit répandue comme elle l'a fait. 11 convient de se souvenir que nous sommes en Allemagne, pays où le respect pour les grands prend si facilement la forme d'une soumission aveugle non seulement à leurs ordres, mais à leurs préjugés, où on s'élève soi-même en faisant comme eux. Dès lors leur façon de faire s'étend de proche en proche, comme un usage de Cour, qui donne de la distinction extérieure et fait présumer chez ceux qui le suivent une grande culture, et de belles relations.
Quoi qu'il en soit, dès 1730, M"" Gulmus écrit à son fiancé Gotts-