‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 493 sur 595 · Leroux, o. c, t. I, p · texte numérisé non relu

Leroux, o. c, t. I, p

Sourdes protestations. — J'ai longuement parlé des résistances que l'influence française avait rencontrées dès le xvii" siècle. Elles '^ n'ont à vrai dire jamais cessé. De Paris même et de Versailles Liselotte (Elisabeth-Charlotte d'Orléans), dès 1719, criait son indignation contre cette aristocratie allemande qui se dénaturait'. Il me paraît certain que, si on pouvait pénétrer dans l'histoire intime des familles, on découvrirait toutes sortes d'indices de semblables répugnances. Même là où le culte du français était le plus général et le plus fervent, il devait y avoir, disons hardiment il y avait des inconvertis, ne fût-ce que ceux qui se sentaient agacés par l'usage d'une langue qu'ils ignoraient.

Causes d'hostilité. — Ces causes sont de toutes sortes. Retenons tout d'abord cette affectation de supériorité dont beaucoup de Français ne savaient pas se garder", et qui faisait tort à leur bonhomie, et à leur amabilité natives.

1. « ... Si je l'ose dire, je suis toujours choquée quand j'aprcnd qu'on ne parle plus allement dans l'Allemagne mesme ; notre lengue est si belle et bonne : pourquoy en avoir honte ? Je crains de plus, Mademe, qu'en s'adonnent aux langues estrangères, on ne perde aussi l'ancienne Aufrichtigkeit, Treue und Glauben, dont tout vériteble Allement se doit picquer. Car il m'en revient do si estranges rccis, que je ne recognois plus ma nation, et commence à croire que tout le monde est renverses « (lettre du 9 février 1719, à la reine Sophie-Dorothée de Prusse). Cf. : « Je l'ai grondé [M. de Rottenburg] en arrivent d'Allemagne, d'estre un franc Allement et Elsasser, et d'avoir oubliés sa lengue... Il dit pour son excuse qu'à la Cour de V. M. on ne parle que françois. Eh, pourquoy cela ? Nostre lengue est si belle et bonne ? Cela me scendalise moy qui me pique d'estre encore franche allemende » (lettre du l'^'' déc. 1749 à la même). Cf. H. L., t. V, liv. III, ch. XIV.

2. « Ils [les François], dit le marquis d'Argens, fréquentent plus que ne font les Anglois les gens chez lesquels ils voyagent ; mais ils s'en font bientôt haïr par l'air de supériorité qu'ils affectent d'avoir sur eux. Ils blâment tout ce qui n'est pas conforme à leurs usages, ils tournent en ridicule tout ce qui paroît un peu singulier ; ils méprisent tout ce qui ne s'accorde pas avec leur façon de penser, ils n'ont aucun égard pour ce qui paroît le plus respectable aux peuples chez lesquels ils se trouvent, tout est égal pour eux. Rien n'échappe aux traits de leur satyre, leur humeur médisante les fait craindre, on les regarde comme des gens insupportables ■>■) (Critique du Sièc/e, lelt. X\II, t. I, p. 213-''2I4). Cf. « L'on peut dire qu'un François est ordinairement aussi peu aimable dans les pavs étrangers, qu'il est c;racieux et poli chez lui » (/6.. lett. XXVI, t.I, p. 322-323).

Les récits des gens qui revenaient de Paris contribuaient sonvent à accroître notre réputation de mauvaises mœurs. Pœllnitz a parlé sévèrement des vantardises qui compromettaient nos femmes plus que des calomnies. Mais le moyen de s'opposer aux récits d'hommes qui avaient vu'? Dans le peuple, c'étaient des jalousies inévitables. « Cuisiniers, perruquiers, coureurs, valets de chambre, étaient, dans une partie de l'Europe, presque tous Français », dit Guibert"-; on comprend qu'il n'y avait pas là de quoi réjouir les gens du pays.

J'ai parlé plus haut de l'installation en Prusse d'un bataillon de receveurs des finances. On imagine combien les « contribuables », partout rebelles, pouvaient éprouver de dépit à voir chez eux des « sangsues » étrangères. Elles n'étaient guère aimées en France, elles devaient être exécrées là-bas. « Il ne nous manquoit, dit le même Guibert, que de fournir des traitans. C'est là ce qui dégrade la Nation ; c'est par-là que les étrangers la jugent » ^.

Les médiocres éducateurs venus de France, et il n'y en avait que trop en Allemagne, nous l'avons dit, nous faisaient tort aussi. Avec les brebis galeuses on confondait volontiers tout le troupeau. Les hommes étaient des chevaliers d'industrie, les « Mam'selles » des aventurières de mœurs faciles, qui « corrompaient la jeunesse allemande ». En 1744, la comédie Die Haiisfranzôsin avait été dirigée contre ce monde; le rôle de Riccaud de la Martinière dans Minna de Barnhelin en sera une nouvelle satire. Je ne m'arrêterai pas à ces faits.

Il est déjà plus intéressant de relever des maladresses qui tendaient à ravaler l'idiome du pays, comme s'il se fût agi d'un parler de nègres, vide et rude, incapable de toute culture. « Nos voyageurs, dit un témoin, ne jugent de rien que par comparaison avec la France... Nous ne parlons que notre Langue et nous ne pouvons souffrir qu'en Allemagne on converse en Allemand : nous excluons de nos assemblées tous les Etrangers, que nous ne voulons point

\. « Beaucoup de nos jeunes-gens qui reviennent de Paris, dit-il, voulant faire les Petits-Maîtres, en font des récits si désavantageux, que la plupart des Allemands et sur-tout nos Dames, pensent le contraire de ce qu'elles dcvroicnt penser. La vertu et la modestie régnent ici parmi le Sexe, comme ailleurs ; et ces Petits-Maîtres qui en parlent autrement, ne savent souvent pas nommer une Femme do qualité par son nom, et ne connaissent pas même une Antichambre. Certainement il y a ici des Femmes de qualité qui ont levé le Masque ; mais leur nombre est si petit, que l'on ne doit point faire retomber leur mauvaise conduite sur tout le Beau-Sexe. Je vous suis garant qu'il y a ici des Dames, belles, jeunes, et faites pour charmer, et que la médisance est obligée de respecter... Il en est de môme des Jeunes-eens » (Lelt. et Mém., t. III, p. 94-93).

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