‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 495 sur 595 · Lettres Juives, n° GUI · texte numérisé non relu

Lettres Juives, n° GUI

Comment les Allemands, dont l'àme poétique s'exprimait depuis longtemps dans des productions populaires, auraient-ils accepté que leur langue fût incapable de manifestations plus éclatantes de sa valeur? En face du génie français, et par émulation, le génie allemand s'éveilla et revendiqua ses droits. C'est par là que la prépondérance de la langue française fut menacée. Voilà le fait essentiel. C'est à celui-là que je voudrais m'attacher '. Il nous montrera les écrivains et les penseurs en lutte contre les princes, l'aristocratie, la mode, triomphant par leurs propres efforts, menant cette lutte avec une foi ardente, d'autant plus méritoire que tout semblait se conjurer contre eux, dans un pays morcelé par la politique, et qui ne s'unit que par la communauté des aspirations intellectuelles.

Herder, en veine de plaisanteries, a peint un jour l'armée des assaillants divisée en trois groupes : les hexamètristes, cavaliers à la lourde cuirasse et à la démarche lente ; les prosateurs poètes, dragons combattant à cheval ou à pied; les troupes légères à la française, qui dans des lettres critiques, des médecines et des blagues, avec des expressions à la mode, se lançaient autour d'eux et comme des papillons tourbillonnaient à la ronde'. Si burlesque que paraisse cette armée, elle devait vaincre et elle a vaincu.

GoTTSCHED. — L'honneur d'avoir incarné ces nobles idées et créé le mouvement revient incontestablement à Gottsched (1700-1766), dont le pédantisme même ne fut pas inutile à la cause qu'il voulait servir. Herder dit qu'il nettoya les écuries ; non ! mais il engagea et entraîna à les balayer^ Il reprit à Koenigsberg et à Leipzig ce qui avait été commencé à Mayence et à Brunswick. Pour lui, comme pour Leibnitz, l'allemand est une langue-mère et partant supérieure, et il souffre qu'il soit de bon ton chez les gens de qualité de mépriser l'idiome que parle la multitude dans le pays. Est-ce que la multitude ne parle pas français en France ? '* Seulement, comme

1. jVovikov a dit juslement : « Ce n'était pas qu'on appréciât moins que par le passé les qualités du français, sa clarté, sa justesse et sa force si heureusement réunies, mais le progrès de la culture générale avait préparé l'avènement d'hommes nouveaux à qui il n'avait pas été donné, comme aux nobles et aux gens de cour, de parler le français dès leur enfance. Ils n'avaient pas été tous élevés par des précepteurs français ; ils n'avaient pas eu plus tard un entourage de courtisans et d'amis français. Ils surent notre langue ; mais elle ne fut pas leur langue naturelle comme pour les gentilshommes ; ils y étaient restés des étrangers et désespérèrent d'y jamais écrire avec une irréprochable pureté. C'est ainsi que les littérateurs prirent le parti de revenir à leur langue nationale, ce que nous ne pouvons nous empocher de trouver fort juste » (Précellence du Lanfjwjc français, p. 308-309).

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