Rosscl, Uist. des rel. litl.. p
3. Voir sur les différences de leurs doctrines, E. Bailly, Quidad renovandas apud Germanos lUleras crilicœ Goltschedi ciim Ilelveliis Disputationesmomentiliabuerinl. Lille, 1888 (Thèse de Lyon).
La littérature anglaise faisait alors fureur : Milton, Pope, Thomson sont traduits, on les prône. Mais sur le but final, qui est la libération de l'emprise française, ils s'accordent avec Gottsched'. Ils détestent le macaronisme à la mode, sans du reste se refuser un mot d'emprunt à l'occasion.
Tout compte fait, c'est peut-être en matière de versification que Bodmer et Breitinger obtinrent leur principal succès, car, reprenant des idées de Goltsched, ils arrivèrent à les faire triompher'". Le vers blanc anglais fut introduit et les Suisses, prêchant d'exemple, s'en servirent. Ce vers blanc, à césure mobile ou nulle, au nombre de syllabes variables mais avec cinq accents, supplanta l'alexandrin français, dès les fragments tragiques de Lessing (17o6), et demeura seul usité après Nathan le Sage (1779). Malgré une brillante tentative de restauration de Freiligrath au xix* siècle, la forme abandonnée ne devait plus reparaître dans la poésie allemande.
L'appétit d'indépendance se développe. — Schiller a dit quelque part que ce fut de l'équibre entre la règle française et l'irrégularité anglaise que naquit la littérature allemande classique. On pourrait ajouter qu'au début, c'est de l'opposition entre le genre anglais et les œuvres françaises que sortit le mouvement qui libéra les écrivains d'Outre-Rhin. Chose compréhensible et du reste commune : on n'a chez soi que des projets et des aspirations vers la liberté.
1. Comme lui, ils restaient accessibles à l'ascendant des œuvres françaises, et s'en inspiraient au besoin : « Leur critique n'a-t-elle pas été inspirée par un Français, dit Honeggcr, et n'est-ce pas sur Dubos qu'ils s'appuient ? Ils n'étudièrent et ne connurent De l'esprit humain de Locke que par la traduction française. Déjà, vers 1740, Bodmer attirait l'attention sur la méthode historique de Montesquieu et de Voltaire, et vantait surtout leur peinture du caractère des nations et des hommes » (Rosscl, o. c, p. o7o).
2. Résumons ici à grands traits les faits antérieurs. C'est l'influence métrique du français moderne qui est la plus ancienne de toutes. Elle commence en 4373 avec une traduction des Psaumes de Marot par Amb. Lobwasser. Le traducteur, après avoir conservé les mélodies de l'original, dut en garder aussi le mètre. De là, pour la première fois en allemand, des alexandrins et des vers communs de coupe française. Pareil fait se produisit une autre fois dans le recueil moins connu de Paul Melissus qui, en '1572, publia des Teutsche Gesangsreimen nack frantzôsischer melodijen... und silbenarl. Dans ce recueil se trouvent les premiers sonnets allemands.
La métrique de ces recueils n'est du reste pas très fixée. La querelle de principe s'engagea quarante ans plus tard. Weckerlin (161G) emprunta l'alexandrin et le décasyllabe français, Opilz de même ; tous deux vulgarisèrent le sonnet. Mais, tandis que Weckerlin estimait que dans l'alexandrin et le décasyllabe le nombre seul des accents devait être constant, les accents eux-mêmes restant mobiles, Opitz qui, dans VArislarchus (1617), avait encore admis cette théorie, se convertit un peu plus tard à la forme hollandaise de l'alexandrin.
Ce n'est pas ici le lieu de suivre ce débat. Notons seulement que l'influence de La Fontaine fut cause que dans la fable et dans le conte on mêla des vers plus courts aux alexandrins et aux décasyllabes.
on emprunte au dehors pour les appuyer des arguments à ceux qui ont échappé à la tyrannie régnante. Milton et Shakespeare sont des témoins.
Lessing. — Il y avait plusieurs manières de ruiner la superstition du français, la première était de produire des œuvres, sinon supérieures, du moins mieux accommodées aux tendances profondes du goût allemand, l'autre d'attaquer dogmatiquement les œuvres jusque-là admirées. Elles furent employées l'une et l'autre.
Lessing, nous l'avons vu plus haut, a créé la comédie allemande avec sa Minna de Barnhelm (1767) ; il a en même temps essayé d'arracher aux tragiques français le sceptre qu'ils tenaient en mains. Dans cette Dramaturgie de Hambourg (^ilQl-MQd) qui est le premier des feuilletons théâtraux, il a dénoncé, souvent avec excès, les défauts de nos conventions théâtrales ; mais, s'il a reproché aux tragédies françaises l'abus des discours, l'absence d'action, une application erronée des principes et des prétendues règles d'Aristote, s'il a peu compris La Fontaine, en revanche Molière, Marivaux, Destouches, Diderot, d'autres encore ont en lui un admirateur décidé. Nul parti pris contre la langue. Il la sait et la pratique. Il avaitfait en 1750 une pièce en français : Paléon. En 1765 il annonçait l'intention de remanier le Laocoon et d'en donner une suite dans notre langue '. Il n'est pas difficile pourtant de trouver dans son œuvre le désir de faire à l'allemand une place digne de lui. Ainsi, quand il parle du médiocre Siège de Calais de De Belloy, il oppose avec tristesse l'indifférence de ses compatriotes au soin que les Français prennent des Arts et des Lettres -.
Klopstock. — Bien différent de Lessing, Klopstock (1724- 1803), qui est presque son contemporain, commence à ouvrir à
1. Voir Rev. d'Hisl. LUI- de la Fr., t. II, p. 190. « Je vais le [le Laocoon] rédiger de nouveau et d'(sic)en donner la suite en français, cette langue m'étant dans ces matières aussi familière que l'autre. La langue allemande, quoiqu'elle ne lui cède en rien, étant maniée comme il faut, est pourtant encore à former, à créer même, pour plusieurs genres de compositions dont celui-ci n'est pas le moindre. Mais à quoi bon se donner cotte peine, au risque même de n'y pas réussir au gré de ses compatriotes ? Voilà la langue française, déjà toute créée, toute formée : risquons donc le paquet » I
2. « Combien nous sommes loin des Français ! Disons-le franchement : comparés à eux, nous sommes encore de vrais barbares. Plus barbares que nos barbares ancêtres, qui avaient leurs bardes en haute estime, et qui eussent tenu pour un fou celui qui leur atirait demandé, à eux dont le goût pour les arts et les sciences était modéré, quel était l'homme le plus utile, d'un poète ou d'un marchand de peaux d'ours... Ah! l'excellente idée de donner un théâtre national aux Allemands, à ces Allemands qui ne sont pas encore une nation ! Je ne parle pas de leur constitution politique, je songe uniquement à leur caractère moral — s'ils en ont un qui soit à eux » (Rossel, o. c, p. 397, Dramaturgie de Hambourg, 30 juin 1767 et49 avril 1768).
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l'âme allemande un idéal dont l'art français n'avait rien soupçonné, et par là il pénètre jusque dans ses profondeurs.
Dès 17i3, à vingt-deux ans, au moment de quitter l'école de Pforta, il prononçait un discours d'adieu, où il proclamait la nécessité pour la littérature allemande de s'émanciper de l'influence française. 11 avait vraisemblablement déjà écrit le début de la Messiade, dont les premiers chants parurent en 1748.
Derrière les chefs, les troupes. — L'effet de cette poésie fut considérable et entraîna une jeunesse enthousiaste vers de nouvelles sphères de rêve. Entre Klopstock et Wieland, qui, malgré les promesses qu'il a données, revient de temps à autre à ses maîtres français, celui qu'on choisit, c'est le représentant authentique de l'âme luthérienne et germanique. Voss, le traducteur d'Homère, Burger, les frères Stolberg, tout le groupe de Goettingen ' est derrière lui, et les vivats qui l'accueillent sont à la fois une adhésion et une protestation ^.
Notre langue et nos œuvres, toute mode mise à part, pouvaient convenir aune société étroite, qu'un dressage accoutumait à penser, à sentir, à s'exprimer à la façon française, comme le latin avait fait jadis en France et ailleurs. Mais cette accommodation restrictive ne pouvait durer et résister au choc qu'une âme violente, qui se formait, allait lui donner. Dès ce moment l'Allemagne se sent en plein mouvement d'indépendance, et, suivant l'expression de Burger dans une lettre à Gleim du 20 sept. 1772, en pleine a marche ascendante ».
Assurément l'œuvre d'un J.-J. Rousseau fut beaucoup lue en Allemagne comme ailleurs. Herder, aussi bien que Kant, s'y délectait ^ Peu importait que l'àme qui se reflétait là fut une âme genevoise. L'idiome était le nôtre ; la façon dont, grâce à quelques libertés qui n'altéraient en rien sa constitution fondamentale, les sentiments profonds pouvaient s'y traduire directement, était faite pour avertir que le culte des primitifs, les souvenirs bibliques,
i. Voir sur ce point Reynaud, o. c, pp. 351 et suiv.
2. « On se réunissait une fois par semaine; on buvait à la santé de Klopstock d'abord — leur maître à tous... Mais quelqu'un nomme Wieland... qui se faisait lire même des partisans déclarés du français. Aussitôt on se lève, on crie: « A mort le corrupteur des mœurs, à mort Wieland, à mort Voltaire » ! Une fois on fit des œuvres de Wieland un auto-da-fé en règle. Un de ces poètes écrivait, parlant d'un de ses confrères ; «li saura dans ses vers enflammés châtier le vice et rendre la vertu immortelle... Ennemi de tous ces Français dont les mœurs corrompent notre patrie... » (voir Lévv-Brulil, o. c, p. 434, qui renvoie à Julian Schmidt, t. II, pp. o30 et suiv.).