Reynaud, o. c, p
Histoire de la langue française. VIII. 44
l'adoration de la nature s'exprimaient sans peine dans cette langue réputée frivole, superficielle et mondaine.
Fureurs et raisons. — jNIalheureusement, trop souvent en Allemagne, comme ailleurs du reste, on ne sait guère aimer sans haïr, ni se mettre en valeur sans dénigrer. Le Stiirm und Drang éclata, 1 empête et Ruée ({l~n^\ et au cours de cet orage retentissent des imprécations. Un Nicolaï souhaiterait volontiers non seulement que le français fût chassé d'Allemagne, mais qu'il fut défigurée
S'affranchir de « Mam'selle la Règle » était bien. Renier tout ce qui avait été d'accord avec elle était bas et du reste vain. Un Môser était autrement raisonnable, quand, pour enthousiaste qu'il fût de Klopstock, de Burger et de Goethe, il souhaitait qu'on n'aboutit pas à un mutuel dédain ^
Certes il ne manquait pas en France de novateurs qui refusaient de s'asservir plus longtemps à la doctrine étroite de l'art classique, et ils étaient bien connus de l'Allemagne. Rousseau la passionnait, et il n'y a point de pays où Y Emile ait inspiré plus de théories, et où La Noiwelle Héloïse ait fait verser plus de larmes. Le pauvre Klinger en avait fait son prophète. Diderot était là-bas à un rang où il ne fut jamais chez nous. Le Grand Frédéric le tenait pour une façon de demi-dieu. D'autres sont moins illustres, tels Mercier, mais ses anathèmes contre le monstre classique, son admiration pour l'indépendance, les violences, les grossièretés même de Shakespeare, annonçaient que l'art français n'était pas pour toujours enfermé dans les bornes étroites où on avait prétendu le fixer. Wagner le savait, puisqu'il l'a annoté ! Mais quoi? Il fallait abjurer un culte pour se donner à l'autre. Les religions s'excluent, en apparence au moins. On sait les noms : Gerstenberg, Mauvillon, Unzer au Nord; à Goettingue l'Union ou le Bocage : Boie, Voss, Ilolty, Miller, Leisewitz, les deux Stolberg, et Burger, Schubart, qui correspondent avec lui ; dans la région rhénane les Gœthéens :
i. Le nom est emprunté à la pièce donnée à cette date par Klinger ; tous les personnages en sont emportés par un orage de passions.
'2. C'est à propos du Préservatif de Prémontval qu'il écrivait fielleusement : « Par le fait, il pourrait nous sembler indifférent, si la langue française sera abîmée ou améliorée, et même il semblerait qu'il pourrait nous être utile, si cette langue étrangère, qui, au détriment de notre propre langue, s'est introduite chez nous, arrivait avec le temps à être tellement défigurée qu'elle ne puisse plus trouver en Allemagne d'adorateurs (Bn'e/e d/e ncueste LUcratur belrejjend, T« part., lett. -125, p. ioO).
Ce fondateur de la Bibliothèque allemande, Nicolaï (ITSS-tSli), était un Berlinois, libraire et auteur, tris rationaliste, ardent propagateur des « lumières ». Il eut l'art de naellrc contre lui Gleim, Gœtbe, les écrivains du Sturm und Drang, Kantet les romantiques. Mais il n'était pas tendre pour les prétentions françaises.
'ô. Voir Justus Môser, Ueber die deulsche Spr. u. L., Conclusion.
Mûller, Heinse, Wagner, Lenz, Klinger; les sentimentaux : Lavater, Fred. Jacobi, Jung-Stilling, puis, par-dessus tous ces gens de second ordre, des génies qui dominent et auxquels nous en viendrons plus tard : Schiller et Goethe.
Le passé au service de l'avenir. — Quelles que soient les diversités qui séparent tous ces hommes, leur confiance commune dans le génie affranchi de l'Allemagne les lançait dans une direction tout opposée à celle qui avait été la nôtre jusqu'à Rousseau. On ne voit pas Burger consultant Boileau pour écrire Lénore. La façon même dont ils se servent de l'allemand est diamétralement opposée à nos règles et à nos usages : mots violents, outrés, crus, locutions et formes populaires, images éclatantes, parfois baroques, répétitions voulues, exclamations, tout cela, qui est en rapport avec les besoins du Gemûth exaspéré, tranche avec l'esprit de mesure, avec l'allure régulière, prudente et savante de la phrase française, à laquelle le lyrisme est inconnu. Un reniement total s'imposait. Il n'éclata pas dans un manifeste, mais les répugnances s'affirmaient partout, à l'occasion.
« Les Allemands, dit Sorel, s'élancent passionnément à l'assaut des positions que les Français occupent depuis si longtemps. On commence à parler et à écrire en allemand. Le français demeure la langue de l'aristocratie ; encore quelques années, et il ne sera plus que la langue des salons, celle de la réaction et de l'ancien régime. Tout ce qui se sent jeune, ardent, enthousiaste, tout ce qui se pique de patriotisme, tout ce qui s'exalte pour les grandes idées d'humanité, de liberté, de vertu, en un mot, tout ce qui correspond au parti de la Révolution en France, tout ce qui s'abreuve au même courant et s'anime du même souffle, va désormais parler allemand, et par suite échapper à la France » '.