CHAPITRE Xiy LE PHILOSOPHE DU MOUVEMENT, HERDER
L'homme. Sa formation. Son caractère. — Esprit tumultueux, porté par nature aux jugements excessifs, par ses habitudes de prédicateur aux entraînements oratoires, c'est un homme qui raisonne et en même temps pérore, mêlant à une vaste érudition des inspirations soudaines, inconsidérées même, s'emportant jusqu'à l'invective, philosophe sans conteste, rhéteur aussi, marqué par la nature pour la bataille.
Hamann, le bizarre auteur des Cfoisades d'un philologue, avait été son maitre, et c'est lui vraisemblablement qui poussa Herder à s'occuper de la question du langage, à en étudier les origines, où la science ne pouvait guère trouver de certitudes, mais où les esprits téméraires découvraient, à leur gré, toutes sortes de matières à déraisonner. Ces recherches avaient du moins l'avantage de mettre en lumière la correspondance entre les peuples et leurs idiomes. La langue, c'est l'âme même du peuple, devenue tangible. Son histoire est celle du pays.
Cette vérité explique comment Herder ne cesse de mêler dans
\ . Je commence par lui, non sans rappeler pourtant que, dans une Dissertation couronnée en 1762 par l'Académie de Berlin et intitulée De V influence des opinions sur le langage et du langage sur les opinions, Michaëlis, Conseiller de Cour de S. M. Britannique, Professeur en Philosophie et Directeur de la Société Royale de Gœttingue, avait fait au français des reproches assez graves, que voici :
« La langue françoise est celle où je crois avoir remarqué, plus que partout ailleurs, de ces faux ornemens, et surtout une grande prédilection pour les mots et pour ce que l'on nomme de l'esprit. Les auteurs classiques même ne sont pas exempts de ce défaut qui n'est jamais plus frappant que lorsqu'on les compare avec la belle simplicité des écrivains anglois, qui ne paroissent s'occuper que de choses. Ce que je dis ici des François, ne sauroit les offenser ; ne se vantent-ils pas eux mêmes de ressembler aux Grecs » ? (p. 432 de la trad. imp. à Brème, chez t^oerster).
Et plus loin : « Une autre beauté du style françois consiste dans des pensées hardies, dans des propositions sans preuves et sans restrictions, que l'on avance d'un air triomphant, comme si elles étoient indubitables, et qui plaisent, parcequ'elles sont bazardées, inattendues, et par cette brièveté affectée que l'on appelle une noble précision « (p. 133).
« Il se pourroit pourtant que ce ne fût-là que le vice des Ecrivains h la mode, et qu'il n'eût point encore pénétré dans la substance de la langue françoise » (ib.). ... « Mais, si celle mode continue encore pendant un demi-siècle, il ne sera plus permis d'écrire en françois sans l'imiter» (ib.).