‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 504 sur 595 · LE PHILOSOPHE DU MOUVEMENT, HERDER · texte numérisé non relu

LE PHILOSOPHE DU MOUVEMENT, HERDER

dégage pas d'un seul coup de l'ambiance, se le reproche, et s'excuse par des boutades comme pour se revancher de sa propre faiblesse. En outre il souffre pour son pays d'un mal dout il voudrait le débarrasser. Ses appréciations, si ce mal n'eût pas existé, eussent sans doute été moins sévères. Enfin sa façon d'écrire, ses boutades, ses imprécations décèlent une pesée perpétuelle du sentiment sur le jugement. Il a été parfois si tranchant, qu'on se demande si, à la réflexion, il n'aurait pas trouvé lui-même certaines de ses formules peu dignes d'un esprit philosophique. Enfin, et c'est là une autre excuse, les sages eux-mêmes ne traversent pas une révolution comme le Sturm und Drang sans y laisser un peu de leur sérénité. Aussi bien il s'agit moins ici d'expliquer Herder, que de montrer de quels arguments il a soutenu ceux qui contestaient la supériorité du français.

Menus reproches. — Certains des reproches que Ilerder fait au français sont sans grande importance. On abuse dans la conversation de termes d'une excessive^ banalité : joli, amusant, honnêteté ; de formules de remplissage, mais bien, ma foi ! Encore devait-il y en avoir beaucoup d'analogues en grec, ce qui est une excuse*.

Les vices qu'il doit a sa haute culture. — Voici qui est autrement grave. Le français a été bien travaillé par les Académies, les écrivains, les dictionnaristes -. Ilerder le sait si bien qu'il désirerait qu'on appliquât à l'allemand une culture analogue. En attendant il se demande si c'est bien là une perfection ? « Plus une langue a été formée par les grammairiens et les philosophes, plus les chaînes qu'elle porte sont serrées », au contraire « plus elle vit, plus elle comporte d'inversions », la langue française met tout cela en lumière. Diderot se plaint que les grammairiens modernes lui ont imposé des liens sous lesquels elle gémit. « C'est peut-être en considération de sa marche uniforme qu'on l'appelle une langue de raison, qu'elle est une langue si belle à la lecture. Mais pour le génie poétique, cette langue de raison est une malédiction. Pour ne pas traîner dans la parole, elle a dû admettre une démarche fuyante et incertaine; à devenir « galante », elle a gagné d'être sans nerf pour la haute déclamation » ^

Herder a en horreur ce qu'il appelle « la mécanique » ; elle envahit tout, les dictionnaires, les philosophes, les abrégés raisonnés ; ce sont des « œuvres de gens qui n'ont jamais eu un outil en main ». L'esprit moderne lui-même est chose mécanique. La France a en cela une grande responsabilité et la langue française aussi. Et c'est là un des crimes qu'il lui reproche avec le plus de véhémence : « Y a-t-il, interroge-t-il, une langue plus cultivée, une

i. Journ. de Voyage, S., t. IV, p. 422-423. 2. Fragmente, d7G7, S., t. I, p. 194.

forme de phrase plus raffinée, c'est-à-dire un moule plus étroit de la pensée, de la manière de vivre, du génie et du goût que chez ce peuple, d'où, sous cent formes diverses et avec un éclat non surpassé, il s'est répandu par le monde ? Quel théâtre est devenu davantage une mécanique de marionnettes bien réglées, quelle manière de vivre s'est davantage changée en singerie d'une politesse, d'un enjouement, d'une élégance verbale, facile et mécanique ; quelle philosophie s'est plus réduite à un déballage d'une petite quantité de sentiments, et à une façon de traiter toutes choses du monde d'après ces sentiments? Singes de l'humanité, du génie, de la gaieté, de la vertu, et précisément parce qu'ils ne sont que cela, et qu'ils peuvent être plus facilement singés, voilà ce que les Français sont pour toute l'Europe » ^

Le goût! Ah, la langue française n'en manque point. « Grand Dieu, quelle foule, quelle richesse, quelle superfluité heureuse dans les désignations, dans la caractérisation de la beauté et des défauts ne peut-on pas trouver dans les Noin>elles de Clément! Quel débordement de langue de cour et de galanterie dans An^^vla, dans Sopha, dans les fins romans du siècle ; la disette elle-même a créé ici la richesse; on tire des substantifs d'adjectifs, on fait des caractérisations avec des génitifs: c'est d'un; on forme de nouveaux mots, on en emploie de vieux à une signification nouvelle. Quel dictionnaire il y aurait à écrire, quel manuel du goût dans la langue française on pourrait composer! Comme, par exemple, on pourrait y étudier ce que c'est que le comique, l'esthétique, le fin, le galant, le gentil, le poli. »■ Herder voudrait qu'on fit des répertoires de tout cela. Ceux de Bellegarde, de Callières, etc., ne lui suflîsent sans doute pas. Il voudrait s'y exercer lui-même, car celui qui a étudié « par ce côté la langue française la connaît à fond » ; il la possède comme un art de briller, de plaire dans le monde, il tient « la logique du savoir-vivre ».

Le malheur est que toutes ces belles tournures sont toujours contournées; elles « tiennent toujours compte d'un rapport entre celui qui parle et celui à qui on parle, on rejette toujours la chose principale pour l'accessoire, le relatif devient l'essentiel. C'est la marque même, l'étiquette de la conversation. Le sujet mériterait d'être étudié philosophiquement, car par là la langue française s'écarte de toutes les langues anciennesj par là elle s'est ouvert une voie entièrement nouvelle, par là elle est devenue et pour les autres

1. Aach eine Philos, der Geschichle (177-4), ^'^"^ A6sc/in., S., t. V, p. 537.

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