Journ. de Voy., S., t. IV, p
lano-ues et pour l'allemand im modèle, par là et par là seulement elle est la langue originale de l'Europe. Les anciens ne connaissaient pas cette affaire des transpositions galantes ». Herder se met à plaindre Montesquieu des embarras qu'il éprouve quand il veut faire parler des personnages à l'orientale. Et pourtant Montesquieu est encore si noble, si simple, si ingénu dans son expression, que dans ses Lettres, par exemple, « il parle souvent comme un Winkelmann, et encore davantage dans ses œuvres qui sont travaillées jusqu'au bout et où il n'est autre chose qu'un tourneur. Et pourtant Montesquieu, de tous les Français, est peut-être celui qui a le plus appris de ses amis les Romains et les Orientaux. Combien l'on perd que son Arsace ne paraisse pas ! Comme là aussi il penserait à l'amour conjugal à l'orientale, et parlerait à la française... »'.
Trop de bienséances. — Telles qu'on les entendait dans l'école classique, les bienséances ne trouvent pas grâce devant Herder. Son raisonnement est le suivant : « Au temps de la simple innocence, chaque chose qui doit être nommée a un nom, et ce nom est le sien. La chose ne doit pas être nommée; bien! le nom ne doit pas être prononcé; s'il faut nommer la chose, pourquoi pas par son nom »? Soit! Cette façon de penser, qui rappelle celle du grand Arnauld, est parfaitement acceptable. Mais Herder en profite pour lancer des tirades ironiques au nez des prudes de France. 11 doute et il raille: comme si la langue française était « la matrone la plus chaste, parce qu'elle a une surabondance de convenances de cet acabit, au point que, si on ne choisit pas chaque expression avec beaucoup de soin, et en tenant compte du sens à la mode, l'homme le plus honorable, le plus sérieux, court à chaque instant le risque de faire rire une société de marchands d'équivoques ». « Comme si c'était un avantage qu'un bel-esprit au courant de la mode ne puisse lire un vieil écrivain sans sourire et sans railler », « sans découvrir cent expressions choquantes et basses »! « 0 la belle nation, s'écrie-t-il, ô la chaste langue! Tantum fuit in Gallis verecundiœ studium, tam diligenter castis auribus pepercerunt » ! pourra nous dire un jour un Klotz de l'avenir, au xix* siècle". Malgré tout, celte bienséance qu'il raille paraît peut-être à notre philosophe d'un certain prix, puisqu'il en cherche l'originel
■1. Journal de Voyage, S., t. IV, p. 4'28-4"''9 2. Krilische Wcilder, 1769, S., t. III, p. 283.
■•{. « D'où vient l'esprit de bienséance chez les Français? Du génie de la nation, comme le veut Sainl-Foix, cliez qui les bardes déjà honoraient le beau sexe, eux qui.
au tcm anciens
ps de César, étaient déjà des êtres légers et des danseurs ; de l'esprit féodal des I Francs, d'où, d'après Montesquieu, dériveraient les lois de l'honneur et de la
Em France tout est surface et me?jsonge. — Au lieu de convenir des avantages obtenus, il compare le résultat au prix dont on l'a payé. Et le sacrifice a été bien lourd. Pour une apparence on a abandonné des réalités. Tout en France et dans la langue française est surface. Les raffinements de forme empêchent de sentir; le langage, à force d'être honnête, tue l'honnêteté, la droiture. La générosité des Français, c'est de la politesse, c'est rarement une amitié réelle, profonde. On ne partage pas vraiment la situation du prochain. Avec leur esprit de bienséance, la plus grande part du sentiment intime échappe aux Français'.
Pareilles accusations ne pouvaient pas lui suffire, et une fois sur cette voie, Herder pousse jusqu'à dénier aux Français toute sincérité : « Comme la régularité de leur langue est toujours sacrifiée à la bienséance, au point qu'elle ne s'exprime jamais tout droit et tout net, de même cette bienséance est aussi une barrière pour l'esprit; qu'est-ce que leur « Viç>e le roi »? un mot, une expression, qu'ils éprouvent comme ils éprouvent tout, légèrement, sans jugement, à la surface, sans fond, et avec cela ils sont heureux ; ils l'estiment, le servent, font tout pour le roi, même quand ils se sauvent de la bataille »".
« Le même esprit des mœurs monarchiques, que Montesquieu porte si visible dans sa personnalité, règne aussi dans sa langue. De la vertu, de la force interne, cette langue en a peu, ainsi que la nation. On fait des choses minuscules les choses les plus grandes, autant qu'on le peut, comme une machine qui est mue par une roue motrice. De la force nationale, de cette particularité, qui tient au sol, de l'originalité, elle n'en a pas tant que cela, mais ce qui ici s'appelle honneur, c'est-à-dire le préjugé de chaque personne, de chaque livre, de chaque mot, voilà l'essentiel. Une certaine noblesse dans les pensées, une certaine liberté dans l'expression, une politesse dans le caractère des paroles et des tours, voilà le cachet de la langue française comme des mœurs ». Les devoirs envers soi-même, c'est le point principal. Personne ne le sait mieux que Voltaire ou que Rousseau, quoique ce dernier le nie, et quelque profonde que soit la différence entre eux. C'est là
monarchie, et qui auraient tourné en lois d'honneur dans la langue ; ou aussi du goAt hispano-italien, qui avant le siècle de Louis dominait le monde ; de la Cour de Louis XIV, à qui lesTcniers puaient au nez et chez qui beaucoup de traits peuvent eux aussi être expliqués par l'esprit romanesque de sa jeunesse, ou enfin de ce ton spécial que la nation s'est donné comme caractère, qui fait que les autres nations la visitent pour voir et apprendre sa politesse. » (S., t. IV, p. 43i).