Ib
2 Ib., p. 4'24-42d. Je souligne les mots qui sont en français dans le texte.
pourtant ce qu'ils sont, le premier vaniteux de lui-même et avec insolence, le second orgueilleux et hautain; mais tous les deux ne cherchent rien tant que ce qui distingue. Seulement le premier croit toujours s'être distingué et ne combat que par des railleries, l'autre par sa nouveauté insupportable, toujours inouïe et sa manie du paradoxe. Avec quelque violence que Rousseau s'escrime contre les philosophes, on voit pourtant que ce n'est ni la justice, ni la bonté, ni la raison, ni l'utilité de ses pensées qui lui importent, mais bien le grand, l'extraordinaire, le nouveau, le frappant. Quand il peut trouver cela, c'est un sophiste et un avocat. De là vient que les Français ont si peu de philosophes, de politiques et d'historiens, car pour ces trois sortes de gens, il faut qu'ils ne s'attachent qu'à la vérité. Or qu'est-ce que ne sacrifie pas Voltaire à une saillie, Rousseau à une nouveauté, Marmontel à un tour?
(( Ij^ galanterie est, à cause de cela, aussi raffinée dans ce peuple qu'elle l'a jamais été nulle part, toujours occupée, non pas à représenter la vérité du sentiment et la tendresse, mais leurs beaux côtés, attentive à la manière de s'exprimer, à la capacité de conquérir. La Balanierie des romans français et la coquetterie du stvle français sont nées de là, car ce style veut toujours montrer qu'il sait vivre et conquérir. De là les finesses des tours, même s'ils sont vides de sens, pourvu qu'on puisse du moins prouver qu'on est capable de les faire. De là les compliments, dont la seule condition est qu'ils ne soient pas plats. Du premier besoin sortent les Crébillon, du second les Fontenelle, du troisième les Bossuet et les Fléchier, les préfaciers et les journalistes. Si Fontenelle avait employé ses dons, qu'il emploie aux tours, au contenu des sciences, quel grand homme il serait devenu dans une classe, puisque aujourd'hui, comme secrétaire de toutes les classes, il n'y a personne qui le dépasse ni de ceux qui l'ont précédé ni de ceux qui le suivront! De même pour les compliments des journalistes, aucune nation ne sait mieux, plus finement, plus précisément, plus richement présenter les choses que celle-ci, seulement cette peinture doit faire voir qu'ils savent peindre, qu'ils ont de l'éducation, qu'ils ne sont pas grossiers comme les Allemands, plutôt qu'elle ne fera voir que la langue est celle de la vérité et de la sensibilité. La galanterie n'est rien moins que la langue de l'émotion, et de la tendresse, elle n'est qu'affaire de conversation et un signe qu'on connaît le monde.
« Il en est de même du blâme, c'est toujours la langue qui montre là qu'on est capable de blâmer hardiment, librement et avec assez de compétence, mais ce n'est pas la langue qui prouve que le blâme est inévitable, utile, nécessaire, bon, fondé. Ceci c'est
la vérité de la populace, qui la dira toute crue, en toute simplicité et pour elle-même.
(( Il faut en dire encore autant de la bienséance. Elle est l'affaire principale de la manière. On veut plaire; pour cela la langue offre une surabondance d'expressions de convenance, de politesse, de conversation, d'expressions pour ce qui plaît, chose qui passe toujours avant tout, d'expressions aussi pour ce qui se distingue, d'égards pour ne pas se compromettre, etc. Cette mine de Cour a formé la langue à l'intérieur et à l'extérieur; elle lui a donné la polissure; le goût est la chose capitale, et vaut mille fois plus que le génie. Celui-ci est banni, raillé, ou ravalé en faveur du goût. La continuelle surabondance d'une masse d'écrits et de divertissements n'a d'autre résultat qu'une altération de la vertu capitale ; on est fatigué de la vérité, on veut quelque chose de nouveau, et on est obligé finalement d'ouvrir la porte au goût le plus baroque pour créer ce nouveau. Ce nouveau, le plaisant, \ amusant est le ton dominant. Même comme écrivain, même dans toute la langue, c'est Vhonnête homme qui est le chef. Mille expressions là-dessus, qui sont aussi dans la bouche du populaire, donnent à la langue quelque chose de fin et de cultivé que les autres n'ont pas. N'importe qui parlera de son honneur, à^ honnêteté, etc., et s'exprimera en cette manière, si bien, quelquefois si finement, si délicatement, qu'on en est étonné. En cela la langue française est un modèle et ce serait une chose excellente d'écrire sur l'esprit, sur le savoir-vivre, sur l'honneur, sur la politesse de la langue française et sa culture » '.
Mais, si on regarde d'un autre côté, où sont le génie, la vérité, la force, la vertu?
Quelle différence avec les Allemands ! Ceux-là « se creusent la tête )) un peu plus, « ils grognent quand le roi donne congé à des invalides et le roi de France le fait toujours sans difficulté » ! Le nom même de Louis-le-Bien-Aimé ne témoigne d'aucune affection sincère et patriotique. « On pourrait dire à ce propos: ils ne savent pas ce qu'ils font, ni pourquoi ils le font )> ". Une fois sur ce terrain, le prédicateur qu'est Herder perd toute mesure. Il ne critique plus, il déblatère.
Le français et la spéculation philosophique. — Encore n'en sommes-nous pas venus jusqu'ici au point essentiel, décisif. Que
i . Journal de ]'oyo(ie, S. , t. IV, pp. 424-427. On comparera ce que disait déjà Pœllnitz (Letl. et Mém., t. 111, p. 332) sur l'alnis du « serviteur très humble, du fai l'honneur, etc., etc. «, dont les Anglais sont plus économes.