CHAPITRE XVI INAPTITUDES DU FRANÇAIS
Le FRA.NÇVIS ET LE RIRE. — Quel cst doDC le domaine de cette langue si vantée ? se demande Herder. D'abord sait-elle rire et faire rire, comme on l'admet d'ordinaire ?
Le Journal étranger tenait le français pour incomparable dans ce rôle en face de l'allemand bien mal pourvu. Herder est ferré sur ce point. Il a « depuis quelque temps, dans ses loisirs, fait une enquête sur le rire dans les mœurs et sur le rire dans la représentation et l'expression, en considérant l'essence, le fondement et les formes diverses qu'il peut prendre ». Le résultat de ses recherches a été que vraiment l'avantage doit être accordé au français. Herder en a fait l'expérience : « J'ai trouvé réellement en français, dit-il, plus de manières de s'exprimer, parce que cette nation, outre qu'elle rit plus et plus volontiers que les Allemands, tient plus compte des manifestations de la culture de société que nous, et sait surtout mieux que notre langue mettre en lumière comment l'âme s'exprime par le corps. Il n'est que de parcourir les catalogues qu'ont réunis Girard et Mauvillon des termes de ce genre, pour donner raison à Arnaud » '.
Voilà, pense-t-on, quelque chose d'acquis. Prenons garde. Un tel aveu ne peut manquer d'être accompagné de toutes sortes de réserves, à la manière ordinaire de l'auteur. Les pointes, les chutes épigrammatiques de certains anciens ne le ravissent pas ; tout cela est bon pour les Français : « Un La Beaumelle aurait écrit les Pensées de Sénèque. En effet en France les plaisirs, c'est l'agrément, le divertissement, ce n'est pas une pénétration intime ; Yorick a raison quand il dit que c'est une nation trop sérieuse ; sa gaieté n'est que du fugitif, pas de la joie intérieure, son rire est inséparable de l'honnêteté ; on y trouve peu de ce rire doux qui rend heureux, qui nous donne à nous Allemands de sentir la jouissance de la nature.
« C'est pour cela que la comédie en France a de si hautes barrières, qu'elle ne nous dépeint que des scènes de la vie bourgeoise