Fragmente, 1767, S., t. I, p
Histoire de la langue française. VIII. 42
ou des scènes de compliments, des exercices de bienséance. Mais où les Français sont-ils plus heureux que là-dedans ? dans une soirée à la mode, dans des visites, dans des dispositions pour former un groupe, dans des amants qui'prennent des mines singeresses des convenances...
« Mais le vrai amoureux, qui le représente, avec ses serrements de main, ses émotions, qui met l'homme vrai sur la scène? Cela tourne communément en coups de théâtre, comme par exemple dans Le Préjw^é à la mode, où la meilleure et la plus belle scène est un coup de théâtre. Le vrai Français ne peut pas voir qu'un mari ému revienne, tombe aux pieds de sa femme et que toute la scène se développe dans l'ordre ; il faut en plus un masque, un bredouillage en vers épigrammatiques ou des bonts-rimés. Le vrai rire est aussi heureusement exclu de la nouvelle fine comédie française que la vraie émotion de la tragédie » ! '
On aimerait rappeler à Herder ce qu'il a dit ailleurs de Molière et même d'autres. C'eût été peut-être le moment de s'en souvenir, au lieu de s'en tenir à Nivelle de la Chaussée.
Le fratsçais et les pleurs. — Mais retenons surtout la dernière partie de la phrase que je viens de citer. Elle annonce d'autres révélations. Le français, qui ne sait pas rire vrai, ne sait pas non plus pleurer. L'émotion chez un peuple aussi léger, n'a rien de profond, de (( primitif». Racine parle la langue du sentiment, et sans doute, comme il semble convenu de dire, il n'y a rien au-dessus de lui ; mais hors de son théâtre... je voudrais savoir où l'on entend de tels sentiments; ce sont des sentiments faits de troisième main; jamais ou rarement ces mouvements primitifs, immédiats et sans fard de l'âme cherchant et trouvant à s'exprimer. Chez Voltaire c'est pis encore. Son vers, beau ou non, n'est pas un vers tragique fait pour l'action, il peut servir d'exercice de lecture, de diction, d'attitude, de bienséance, c'est une académie de sagesse et de décence, rien de plus^ Corneille, lui, a souffert de la disposition du français à monter sur des échasses. A ce propos Herder examine, non sans raison, si cela n'a pas été pour quelque chose dans la difficulté qu'a le poète de s'exprimer, s'il n'a pas été gêné par le goût qu'il trouvait autour de lui, s'il ne s'est pas heurté à la langue chevaleresque et cérémonieuse que l'on aimait et que l'on imitait de l'espagnol, dont
\ . Suit une longue critique et un aperçu sur ce que l'on pourrait faire en mélangeant comédie italienne, drame anglais et lime française (Journal de Voyage, S., t. IV, p. AM).
2. Zur Ut. u. Kunst. t. XX, p. 280, dans Joret, o. c, p. 382-383. Cf. Lebensbild, S., t. m, p. 434, et Bemerkunijen iiber das fr. Tlieater.
INAPTITUDES DU FRANÇAIS 65Ô
l'Europe entière s'était coiffée. On ne peut s'empêcher de trouver que l'observation est assez profonde, mais bientôt elle s'égare et notre philosophe se met à chercher quelle part chez le créateur de notre tragédie comme chez d'autres peut revenir à l'esprit normand, comme il en revient une chez Sénèque, Perse, Lucain, à l'esprit espagnol'.
Le français et le rêve. — Encore, dans ce qui précède, Herder n'a-t-il pas assez généralisé à son gré. C'est de poésie même que le français est incapable. D'abord la forme ordinaire de sa versification ne lui agrée point", et il appelle de ses vœux le temps où les Allemands abandonneront l'alexandrin qu'ils ont pris à « leurs chers Français ». Voltaire a raison quand il prétend que d'un vers on en fait deux, parce que le tour et la rime finale du français sont donnés et sont là piqués d'avance. Mais malheur à la langue qui dresse ainsi « des barrières qui n'ont rien d'olympique » ^.
On se demande si, question d'alexandrin à part, l'harmonie véritable de notre langue n'a pas échappé à notre critique. En 17G9, il est en France en contact immédiat avec cette langue que parlent les pilotes, les gamins. 11 la sent vivre, « on la lit avec les yeux, on la voit » ^. Elle chante aussi. Et le voyageur s'aperçoit « qu'elle n'est point si sourde, que les Français semblent parler avec un tout autre organe, plus élevé que les Allemands, et que plus on parle avec un organe élevé, plus la parole devient musicale et rappelle le chant; il croirait volontiers que le français chante plus que l'allemande Il avoue du reste qu'il lui faut étudier encore pour sentir « toutes les douceurs du vers de Voltaire, de Gresset et de Racine ».
En 1767, il avait été en somme assez réservé, à propos d'un article où l'on reprochait à l'allemand l'accumulation des consonnes et au français ses trop nombreuses élisions, ses mots inutiles, qu'on avale à moitié, sa prononciation précipitée, qui ôte l'assurance à sa démarche ; il avait fort sagement remarqué que le mal de l'un ne guérit pas celui de l'autre ^ Mais la même année, dans un Fragment, il estime heureux qu'un Français n'entreprenne pas déjuger du rythme allemand : son oreille est trop habituée à la monotonie,