‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 524 sur 595 · Toutefois c'est par l'italien qu'il avait commencé · texte numérisé non relu

Toutefois c'est par l'italien qu'il avait commencé

autre tour, la même chose qu'on a dite, comme pour la confirmer poliment, mais de se servir pour cela du mot propre, qu'on aurait dû employer, et de signaler de la sorte le bon usage aux personnes intelligentes et attentives. Quelque utile et profitable que cela puisse être, si l'on est résigné à se donner pour un écolier, on se sent toujours un peu humilié, et comme, après tout, on parle aussi pour la chose, on se trouve souvent par trop interrompu et même détourné, et, d'impatience, on laisse tomber la conversation. Cela m'arrivait plus qu'à d'autres, parce que je croyais toujours dire quelque chose d'intéressant, et que je voulais en échange entendre aussi quelque chose de marquant, et ne pas être ramené uniquement à l'expression ; or, j'y étais fort exposé, parce que mon français était beaucoup plus bigarré que celui de tout autre étranger. J'avais retenu les expressions, comme l'accentuation, des domestiques, des valets de chambre et des sentinelles, des comédiens jeunes et vieux, des amoureux de théâtre, des paysans et des héros, et cet idiome babylonien se brouilla plus encore par un étrange ingrédient: j'aimais à entendre les prédicateurs français réformés, et je visitais d'autant plus volontiers leurs églises, que cela me permettait, m'imposait même, une promenade à Bockenheim. Mais cela ne devait pas suffire encore. Devenu un jeune homme, je portai toujours plus mon attention sur l'Allemagne du seizième siècle, et je compris bientôt dans cette inclination les Français de cette grande époque. Montaigne, Amyot, Rabelais, Marot furent mes amis ; ils excitèrent ma sympathie et mon admiration. Tous ces éléments divers se mêlaient confusément dans mon langage, en sorte qu'il devenait le plus souvent inintelligible pour l'auditeur par l'étrangeté de l'expression, et qu'un Français bien élevé, au lieu de me corriger poliment, devait me condamner et me régenter sans façon. Je me trouvais dans la même situation qu'à Leipzig ; seulement je ne pouvais plus me retrancher dans le droit que ma ville natale avait, aussi bien que d'autres provinces, d'employer ses idiotismes ; ici, sur terre étrangère, je devais me plier à des lois traditionnelles et définitives.

« Peut-être encore nous serions-nous résignés, si un mauvais génie ne nous avait pas soufflé à l'oreille que tous les eflPorts d'un étranger pour parler français resteraient toujours inutiles, car une oreille exercée distinguait fort bien l'Allemand, l'Italien, l'Anglais, sous son masque français ; on pouvait être souffert : on ne serait jamais reçu dans le sein de l'unique Eglise bien disante. On n'accordait qu'un petit nombre d'exceptions. On nous citait un M. de Grimm ; mais Schoepflin lui-même n'avait pus atteint le

sommet '. Us accordaient qu'il avait bien senti de bonne heure la nécessité de s'exprimer parfaitement en français ; ils approuvaient son penchant à communiquer avec tout le monde, et surtout son commerce avec les grands ; ils le louaient même de ce que, sur le théâtre où il se trouvait, il avait cherché à s'approprier la langue nationale, et à faire de lui, autant que possible, un causeur et un orateur français. Mais que lui sert-il de renier sa langue maternelle, d'en cultiver avec zèle une étrangère ? Il n'est approuvé de personne. Dans le monde, on l'accuse de vanité : comme si, sans amourpropre et sans estime de soi-même, personne voulait et pouvait se communiquer aux autres ! Ensuite les gens qui se piquent de bon ton et de beau langage prétendent qu'il disserte, qu'il dialogue, plutôt qu'il ne converse : l'un est le défaut héréditaire et fondamental des Allemands, l'autre est généralement reconnu comme la vertu cardinale des Français. Comme orateur, il n'est pas plus heureux. Fait-il imprimer un discours bien travaillé, qu'il adresse au roi ou aux princes, les jésuites, qui le haïssent comme protestant, sont aux aguets et signalent ses barbarismes. Au lieu de nous résigner à cela et de supporter, comme bois vert, ce qui pesait sur le bois sec, nous nous révoltâmes contre cette injustice pédantesque, nous désespérâmes du succès, et, par cet exemple frappant, nous nous persuadâmes que ce serait un effort inutile de vouloir satisfaire les Français parle fond, puisqu'ils sont trop attachés aux formes rigoureusement extérieures, sous lesquelles tout doit se manifester. Nous primes donc la résolution inverse, de renoncer tout à fait à la langue française et de nous consacrer avec plus de force et de zèle qu'auparavant à la langue maternelle.

« La vie même nous y conduisait et nous y encourageait. Il n'y avait pas encore assez longtemps que l'Alsace était réunie à la France, pour qu'un affectueux attachement à l'ancienne constitution, aux mœurs, à la langue, au costume, ne subsistât pas toujours chez les jeunes et les vieux. Quand un peuple subjugué perd, par contrainte, la moitié de son existence, il se croirait déshonoré d'abandonner volontairement l'autre moitié ; il tient donc fermement à tout ce qui peut rappeler le bon temps passé et nourrir l'espérance du retour d'une heureuse époque. Bien des habitants de Strasbourg formaient de petites sociétés séparées, il est vrai, mais réunies par l'esprit ; elles étaient sanscesse augmentées et recrutées par les nombreux sujets de princes allemands qui possédaient des terres considérables sous la suzeraineté de la France ; car les pères et les fils

1. Gœtlie a parlé un peu plus haut de ce grand savant, qu'il admirait.

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séjournaient plus ou moins longtemps à Strasbourg pour leurs affaires ou leurs études.

« A notre table aussi, on ne parlait guère qu'allemand. Saltzmann s'exprimait en français avec beaucoup de facilité et d'élégance, mais incontestablement, par ses tendances et sa vie, il était un parfait Allemand ; on aurait pu présenter Lerse aux jeunes Allemands comme un modèle ; Meyer, de Lindau, se mettait trop volontiers a son aise en bon allemand pour consentir à se composer en bon français ; et si, parmi les autres convives, quelques-uns inclinaient pour la langue et les mœurs françaises, aussi longtemps qu'ils étaient avec nous, ils se soumettaient eux-mêmes au ton général » '. Dans ce milieu Gœthe se laissa donc convaincre, ayant conscience de l'imperfection de ses connaissances et des difficultés qu'il éprouverait". Il conclut en disant: « C'est ainsi qu'à la frontière de la France, nous fûmes tout d'un coup affranchis et dégagés de l'esprit français ))^.

Mais n'est-il pas permis de croire en outre que, comme tout ce récit et d'autres choses encore le démontrent, dès ce moment, s'il pouvait s'aviser d'écrire encore une lettre en français ou de traduire quelque œuvre de chez nous, il n'avait pas moins conscience, dans l'intuition de son génie naissant, du divorce profond entre l'âme allemande et l'idiome français *. C'eût été vraiment un singulier paradoxe que de voir la poésie lyrique française renaître transfigurée de l'autre côté du Rhin, et il n'était guère possible que ce prodige se réalisât. Après Rousseau, Gœthe eût pu écrire Werther en français. Pour chanter son Chant de mai ou pour écrire Gœtz, il eût fallu qu'il transformât l'idiome, or il lui apparaissait si bien rivé aux principes qui en avaient fait la gloire que bien plus tard il s'effraiera des audaces de Victor Hugo et craindra qu'elles n'aient pour résultats une complète dénaturation '\

•l. Dicht. u. W., trad. Porchat, t. YIII, pp. /ilG-^tO.

2. IS'a-t-il pas dit ailleurs, dans une de ses lettres de Suisse: « Dois-je parler français, c'est une langue étrangère dans laquelle on a toujours l'air gauche, on peut s'arranger comme on veut, parce qu'on ne peut jamais exprimer que le commun, les gros traits, et encore en hésitant et en balbutiant « ?

Il nous a conté lui-même qu'il hasarda des vers français lors du passage de Marie- Antoinclte à Strasbourg, et qu'un Français critiqua impitovablement la langue et la mesure. « Je ne me souviens pas d'avoir fait depuis d'autres vers français », ajoute-t-il (Dichl. u. W.. [. VIII, p. 3t()).

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