Ib., t. I, p. 425 n
i. Sur le désenchantement que causait la littérature française du temps, Gœthe s'est expliqué longuement.
5. Tant y a qu'il a détruit non seulement des Estais, mais jusqu'à des Lettres qu'il avait écrites en notre langue, sans doute parce qu'il les jugeait trop imparfaites.
Seules les deux lettres à Trapp sont conservées (Bernays, Der jimge Gœlhe, I); la
Ce n'est qu'en allemand qu'il pouvait faire usage de ces termes énergiques et plastiques, quelquefois vulgaires et grossiers, ou bien empruntés aux dialectes, dont il émaille ses écrits à partir de son retour de Strasbourg.
Dès 178i (18 août) il adresse de Brunswick à M™* de Stein une lettre en français où on sent le sacrifice qu'il fait à la femme aimée : « Ma plume n'obéit qu'à regret, et ce n'est qu'avec peine que je traduis, que je travestis les sentiments originaux de mon cœur » *. Ce n'est pas à dire que le grand homme en devint injuste. Dans le second ]Vilhelrn Meister'û n'hésite pas à écrire : « Comment peut-on être ennemi d'une langue à laquelle on doit la plus grande partie de sa culture et à laquelle nous devrons faire longtemps encore des emprunts avant de nous créer une personnalité » ? "
A Berlin après la mort du grand Frédéric. — Au moment où Frédéric II institua le célèbre concours dont nous parlerons plus loin, le « grand pas » avait été fait, l'idolâtrie était finie. Le français pouvait être une langue internationale. Mais, malgré les rois, les princes et les grands francisant dans leurs Versailles, il ne pouvait plus rester l'organe de la pensée allemande, l'expression des passions, des aspirations, des rêves de la race.
On connaît la petite aventure arrivée à Frédéric. Un jour, pendant un séjour à Dresde, le satirique Rabener, qui avait défendu la littérature allemande auprès du prince Henri de Prusse, frère du Roi, fit à Frédéric l'affront de refuser une entrevue où le marquis d'Argens devait le présenter « quoiqu'il fût promis qu'on parlerait allemand »^.
première, datée du 2 juin 1766, se termine par trente-luiil alexandrins, en français également (Gaumont, Gœthe et la Lilt. fr., pp. 5 et 16).
Mais dans la suite il a souvent écrit encore en français à ses correspondants, particulièrement à Coreneil.
Sur la petite pièce qu'il avait rêvé de faire représenter, et qu'il avait donnée à corriger au fils Derosnes, voir Dichl u. W., t. VlIT, p. 93. Il détruisit naturellement cette élucubration d'enfant.
•1. T. II, p. 20i, Gœthe's Driefe an Fr. von Stein, éd. Ad. Schœll, 2« éd. par \¥. Fielltz. L'éditeur fait observer qu'à cette date on ne parlait que français à la Cour de Brunswick (t. II, p. 589).
2. Liv. V, ch. XVI. Un fait curieux pour terminer. En 4795, le propre fils de Herder enverra encore en français à son parrain Gœlhe ses vœux pour l'année, alors qu'en i794 il s'excusait de ne point encore assez bien connaître celte langue pour s'y exprimer couramment (Gœthe, trad. Porchat, t. VI, p. 329).
3. Voici la lettre que reçut le baron de G., qui avait servi d'intermédiaire dans toute celte affaire : « Je suis bien fâché. Monsieur, que je sois trop allemand et Monsieur le Marquis d'Argens trop français pour que je puisse profiler de la permission de rendre mes respects à ce savant, d'autant plus estimable qu'il est peut-être le seul de sa nation, qui permette à nous autres Allemands d'avoir de l'esprit. Mais au comble de mon malheur je me vois par cette même raison tout-à-fail privé de l'honneur d'être présenté par Monsieur le Marquis au Roi » (Biedermann, Deutschiand in acldzehnten Jahrh., vol. II, 2*^ partie, p. 17 et n.).
Si le grand Roi eût vécu au delà de 1786, il eût été obligé de modifier en partie ses idées et de reconnaître l'épanouissement d'un génie proprement allemand, je ne dis pas seulement en rupture, mais en opposition presque complète avec le génie français, et il eût sans doute salué ce développement de la langue allemande, dont il n'avait du reste jamais nié les possibilités d'avenir'. Au fond n'avaitil pas contribué par sa grandeur à évoquer la conscience allemande ? Il devait en effet en advenir de la poésie et de la prose françaises en Allemagne ce qui était advenu en France même de la poésie et de la prose latines. Elles se survivraient peut-être plus ou moins longtemps, le danger de les voir supplanter la langue indigène était passé. Une fois de plus éclatait aux yeux cette vérité de bon sens qu'un idiome venu du dehors ne peut suffire longtemps à une race, et qu'il est dans l'instinct des hommes de développer à la fois l'esprit de leur groupe ethnique et la forme dans laquelle il doit s'exprimer^.
Une fois que Frédéric-Guillaume II eut succédé à son oncle sur le trône (1786), des changements profonds commencèrent dans la vie de la Cour de Prusse. Un Français, qui l'approchait alors en qualité d' « observateur », nous en a marqué plusieurs dans sa célèbre publication anonyme : Histoire secrète de la Cour de Berlin^. Non seulement le financier Launay fut renvoyé après avoir été longuement interrogé par une Commission, mais diverses mesures prouvèrent que l'esprit était modifié, il faudrait dire aussi: étréci. « On a tort, écrit dédaigneusement Mirabeau, de dire que le Roi hait les Français. Il ne hait rien ; à peine aime-t-il quelque chose : on lui a fait entendre qu'il fallait être Allemand pour se frayer une carrière personnelle et glorieuse ; il se rabaisse au niveau de sa nation, au
4. Voir Frédéric II, 1883, De la littérature allemande {^Deutscfie Literatardenkmale, 1(5), p. 36. « Sous François I, Charles IX, Henri III, dans les bonnes compagnies on parloit plus l'Espagnol et l'Italien que le François ; et la langue nationale ne fut en vogue qu'après qu'elle devint polie, claire, élégante, et qu'une Infinité de Livres classiques l'eurent embellie de leurs expressions pittoresques et en même temps fixé sa marche grammaticale. Sous le règne de Louis XIV, le françois se répandit dans toute l'Europe, et cela en partie pour l'amour des bons auteurs qui llorissoient alors, même pour les bonnes traductions des anciens qu'on y trouvoit. Voilà, Monsieur, les différentes entraves qui nous ont empêchés d'aller aussi vite que nos voisins; toutefois ceux qui viennent les derniers surpassent quelquefois leurs prédécesseurs : cela pourra nous arriver plus promptcrnent qu'on ne le croit ; si les Souverains prennent du goût pour les Lettres; s'ils encouragent ceux qui s'y appliquent, en louant et en récompensant ceux qui ont le mieux réussi ; que nous ayons des Médicis,et nous verrons éclorre des génies. Des Augustes feront des Virgiles. Nous aurons nos auteurs classiques; chacun, pour en profiter, voudra les lire ; nos voisins apprendront l'allemand ; les Cours le parleront avec délice, et il pourra arriver que notre langue polie et perfectionnée s'étende en faveur de nos bons Ecrivains d'un bout de l'Europe à l'autre. Ces beaux jours de notre Littérature ne sont pas encore venus, mais ils s'approchent... «.
•2. Kant avait assez à faire pour adapter sa propre langue à ses hautes spéculations. Il a écrit en allemand sa Critique de la raison pure, en 1781.