‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 530 sur 595 · Erinneruwjen, p · texte numérisé non relu

Erinneruwjen, p

6. Voir DeiUsche Stadentensprache, Strasbourg, Trûbner, 1893: C'est surtout au xyiii*^ siècle, dit l'auteur, que le jargon des « Burschen » emprunte des mots à notre langue ; en môme temps qu'une révolution se produit dans le monde des étudiants, que la mode excerce son empire sur les farouches « Renommistcn «, que Leipzig et Gôttingue deviennent le séjour des fats et des petits maîtres, des termes français, des terminaisons françaises s'introduisent dans l'idiome universitaire. C'est alors que se montre la terminaison icr (qu'on trouve dans Kneipier, hôtelier; Wichsier, décrotteur ; Fechlier, maître d'armes ; Pumpier ou Pimpier, usurier ; Paakier. timbalier ; Suitier, qui fait des Suiten ou des tours, des farces; Schissicr, poltron ; Zotier, qui dit des obscénités ; Juxier, plaisant; Sc/ianr/er (travailleur, piocheur) ; que se montre la terminaison âge (Renommage, fanfaronnade; Blamage, honte, ridicule); que naît également la terminaison os (Jtanaill'i;, luderos, malitiôs, pechUs, philisiros. finkos, schmissôs, schauderôs, ivinkulcis). Les étudiants allemands du xviii*^ siècle aimaient aussi à employer les interjections françaises et certaines autres locutions : enfin, sans doute, votre serviteur, mon frère. Ils usent volontiers des prépositions sans et en: sans Spass (Schiller, Brigands, II, 3);

Herder s'est plaint, avec sa fougue ordinaire, que la langue de la chaire fût envahie par toutes sortes d'éléments étrangers, en particulier français. 11 a connu un prédicateur, épris de Crébillon, qui prêchait à la Crébillonne, on peut imaginer comment '. Quel était ce détraqué ? Comment en était-il arrivé là ? Etait-ce un cas individuel ou une influence des sermonnaires français s'exerçait-elle de loin sur des prêtres d'autres pays et d'autres confessions? Ce serait bien invraisemblable '.

Pose et coj^tagion. — 11 ne paraît pas douteux que certains sujets n'aient pour ainsi dire attiré le gallicisme comme une expression spécialement adaptée et presque inhérente à leur nature. Et tout d'abord les mondanités. Combien seraient comiques quelques phonographies de réunions, de rencontres, de salutations même, avec leur français bariolé d'accents, accompagnées de cinématographies des attitudes et des révérences! Si truqués que soient des documents de cet ordre, combien ils dépasseraient en exactitude tous les récits et les tableaux qu'on a pu nous faire !

Mais un fait plus difficile à expliquer, c'est l'invasion du français dans la langue administrative et militaire. Or elle y est vraiment ancienne, comme on peut le voir par les documents assez récemment publiés. Voici une lettre de l'Empereur au Margrave de Bade

en canaille besoffen; ganz en Sclavcin (Heine, éd. Elster, IIL co). Des Mit avec et le sens de « bien, avec succès » ; des mots relatifs au duel et à l'amour sont pareillement tirés du français : Avantage. Touche, etc. Charmante signifiait au xviii<^ l'amante, la femme à qui l'étudiant faisait la cour, et Meuble, la femme de mauvaise vie ; aujourd'hui encore poassiren — faire la cour, et l'on a dit Rousseur — celui qui fait la cour ; Poussade et Poussement — amourette. M. Kluge à joint à cette étude sur la langue des étudiants, dont il analyse tous les éléments antiques et modernes, un dictionnaire utile, pourvu de références précises et de dates. Nous v relevons au hasard, en le feuilletant selon l'ordre alphabétique, quelques termes curieux et venus de chez nous : battiren, désarmer l'adversaire ou abaisser sa lame ? bons mots, sauts, courbettes, hennissements du cheval ; chapeau d'Itonneur, l'étudiant qui remplit un des premiers rôles dans les cortèges, ou qui prend la parole ; Debouchiren et debauchiren, faire débauche ; sich enkanonieren, s'enivrer ; fidel, gai, joyeux (M. Kluge explique le changement de sens par la devise « fidèle et sans souci ») ; sich futlieren ; dans horizontal Handwerk treiben (date de 1831): Karlell, alliance ofl'cnsive et défensive ; Manschetten, crainte ; sich markiren, se distinguer ; Négoce, commerce de change ; nobel, beau ; Parleiuu, Française ou « mademoiselle » pour les enfants ; Petimater, cheval à la mode ou pédant ; petisiren, faire le petit maître ; Pelitdegen, épée de petit maître ; Peurs haben, avoir p?ur ; Police, polise. agent de police ; Pomade, bagatelle {das isl mir Pomade), commodité ; pomadig, commode ; pomadisieren. -pTendre ses aises ; rasieren, railler, plaisanter, duper ; Rasade, tour de filou ; Raseur, usurier ; Renonce, qui fait partie d'une association d'étudiants sans en être membre ; Suite, duel, aventure d'amour, tour, farce ; superbe (très employé vers 1749 par les petits maîtres) ; Touche, offense ; louchiren, offenser ; Vigilance, œillades amoureuses, ou le beau sexe, surtout des classes supérieures.

4. Briefe das Stadium der Théologie betrejjend, 1780-478-4, t. X, p. S'i^.

2. Ailleurs, Herder demande à ces gens férus de français de lui montrer un livre du siècle dont la langue égale en dignité celle de la Bible de Luther (Fragmente, t. I, p. 373).

le 28 juin 1701 : Ubrigens und Schliesslich habe nicht in meiner Macht Zusein gefunden ein positives Kriegs sistema annoch zu formieren, ehe und bevor ich nicht auf meine gegebene mûndliche nachrichten einige resolutions erhalten, inzwischen aber will nur dièses allegehorsamst erinnern, dass meines wenigen erachtens an dem oberRhein bis Zuanderung der saclien eine Unnûtzliche und doch nôthige armée bestandig werde niùessen gelassen werden, ziimahlen, wie E. K. M. in Dero allergnadigsten rescript selbsten gar vohl erachtet, von franzosischer seithen durch selbige allezeit der ermanglung eines considerablen Corpo eine dii'ersion zu machen, unaufhœrlich in Haenden stehet, Unserer seithe hiengegen sich dargegen Zusetzen schwer, offensive aber su agiren, dermahlen noch Unmoglich scheinen vill'... Tollin l'avait déjà su. Les autorités, disait-il, mêlaient volontiers les mots français à leur style "'.

C'est chez les écrivains que le gallicisme a été le mieux étudié. Commençons par Bodmer. Pour antifrançais qu'il fût, il lâche des reûssiren, retiriren, observiren, des publique, polit, extraordinair, coquetthaft, complaisant, délicat. On rencontre chez Breitinger formieren et d'autres. Mais tous deux étaient suisses et, si différentes que fussent Suisse alémannique et Suisse romande, elles se pénétraient.

Wieland, nous l'avons dit, ne rompit jamais avec les maîtres français. On peut remarquer, dit Bernard Bouvier, en lisant la Geschichte der Gelehrtheil, que les mots français deviennent de plus en plus fréquents à mesure qu'on avance. A tout moment le lecteur, dit Lessing dans sa quatorzième lettre sur la littérature avant lui, s'achoppe à un mot français ^.

Doit-on compter le roi Frédéric II comme un écrivain allemand ? En tous cas, quand il condescend à se servir de sa langue, il a visiblement le cerveau hanté par l'autre, et il sème les barbarismes : subsistieren, recommandieren, dessinieren, contribuiren, resservieren, accordieren, amusieren, agiren, poussieren, trainieren... douceurs, promptitude, vigueur, fait... conform, secret, chimérique, sérieux, considérable, personnell, convenabel...'* Il n'alimente pas la langue allemande, il la gave et l'empoisonne.

On trouve des gallicismes chez les plus décidés des adversaires de l'influence française. Les uns s'expliquent par l'entraînement géné-

\. Diersburg, o. c, Uritunden, t. I, p. 10-H. 1. 0. c, t. I, p. 154.

3. Un cahier d'élevés du précepteur Wlcland (Extr. des Pages d'Histoire, dédiées à M. le Professeur P. Vaucher. (icncve, Gcorg, 1895).

4. Il est à remarquer que Sperander, en 1T28, avait déjà note la présence de ces mots sauf dessinieren, vigueur, chimérique et personnel.

rai, les autres par la nécessité, comme ceux de Lessing. Il crée la langue de la critique ; quelque puissant que soit son effort, il ne peut guère se passer de ce que le français, rompu à ce jeu, lui fournit de ressources ; il s'en sert de temps en temps, probablement sans plaisir \

Il y a aussi du français, beaucoup de français cher Herder. Il n'est que de feuilleter quelques pages de son Journal de Voyage ; on y relève frappant (S., IV, 42i), die Manier der Worte (Ib., 423), coniplimenien([h., i2Q^, Journalisien, hardi, amusants, honnêteté, etc. Encore peut-on dire qu'à ce moment il se trouve dans une ambiance française. Mais ailleurs l'influence ne se révèle pas moindre.

Schanzenbach a épluché Schiller en détail. Laissons de côté les cas où le poète s'est servi de mots français pour produire un effet particulier, nous y reviendrons ; passons même sur les cas où il exprimait quelques-unes de ces idées philosophiques et humanitaires qui étaient répandues en France et que la France semait alors dans le monde, de sorte qu'elles semblaient incarnées dans sa langue. Il y a des gallicismes dans Don Carlos. Il suffît, semble-t-il, qu'il soit en contact avec une œuvre française pour que l'expression française vienne sous sa plume. En 1797 paraîtra une comédie de Picard en cinq actes, et en vers: Médiocre et rampant ou Le moyen de parvenir. Schiller ne la traduit pas ; il l'adapte librement sous le nom de Der Parasit. Or les gallicismes y abondent, sans que ce soient des transpositions du texte français. On dirait que la langue française le hante ; il en calque les façons de parler, simples ou imagées ; il dira par exemple : Ich will mich ehen fur keinen tiefen Menschenkenner geben (je ne me donnerai pas pour un profond connaisseur des hommes); Der junge Mann ivird seinen Weg machen (faire son chemin), sich mit Versen ahgehen(?,e mêler de faire des vers), etc. Il en use de même dans une autre imitation de Picard, Der Neffe als Onkel; cela promet lui inspire es <>>erspricht,, coquin de neveu devient mein Schelm von Ncffen, etc., etc. ^.

Il y a plus. On peut le surprendre en pleine écorcherie du français, alors qu'il ne traduit pas et qu'il n'imite pas. Il écrira: das schône Morceau ; ich werde Herdern prdvenieren, angenehme Apparition, wenn das Drama von einigen Longeurs (sic) befreit sein wird, die Besogne, zu den Progressen, die Fazilitât, etc^

Je terminerai ce court aperçu par quelques notes sur deux hommes considérables, quoiqu'inégaux. Le premier est Goethe. Plus tard il

i-. Voir l'ouvrage de Juvancic, cité plus haut.

Page 1