‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 7 sur 595 · AVERTISSEMENT IX · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT IX

entrevoit cent exemples de trouvailles désirables, et le hasard des recherches en amènerait d'autres impossibles à prévoir.

Sur l'ordre même dans lequel les faits recueillis sont exposés, une explication est nécessaire.

A priori une synthèse chronologique semble s'imposer dans un ouvrage historique. Je n'ai pas manqué de chercher à la construire. Mais il m'a bientôt paru impossible d'y réussir. Tout s'y oppose.

Si certaines causes semblent parfois agir semblablement et simultanément par toute l'Europe, ce n'est pas l'ordinaire ; c'est la diversité qui est la règle. Rousseau a beaucoup converti de gens au français, il en a aussi éloigné de lui; la mode de Paris attirait, elle indignait et courrouçait également. Séduction ici, répulsion là.

En outre et surtout il n'y a pour ainsi dire jamais simultanéité dans les effets. La raison s'en conçoit sans peine. La pénétration d'une langue dépend non seulement des forces qui la produisent, mais de la réceptivité de ceux qui l'acceptent, et, comme leurs dispositions varient à l'infini, ainsi que j'aurai occasion de le faire voir, à la précipitation des uns s'oppose la retenue des autres. Préjugés, paresse d'esprit, défaut de préparation, etc., etc., sans parler des obstacles artificiels, arrêtent sur tel ou tel point un mouvement qui, ailleurs, favorisé par les circonstances, aidé par de puissants appuis, envahit tout avec la brusquerie d'un torrent.

Prétendre dans ces conditions suivre l'ordre chronologique de faits si incohérents ou si contradictoires, où il faut respecter les inconséquences, c'était s'exposer à tout fausser, en cherchant à organiser le chaos. Je me suis donc décidé à regarder tour à tour les divers pays.

Encore dois-je ajouter que, pour approcher de la vérité historique, il faudrait pouvoir diviser à l'infini, étudier à part les groupes sociaux et linguistiques, si restreints qu'ils soient. Des noms comme Italie, Suisse, qui ont pris de nos jours une valeur précise et dont je serai obligé de me servir, n'ont aucune valeur pour le xviu* siècle. Ce qui se passe à Genève ne signifie rien en ce qui concerne Lausanne, pourtant si proche. Aucune induction n'est légitime. A plus forte raison en est-il ainsi, quelque rôle que puissent jouer de grands États et des Cours respectées, dans cette « anarchie conservée par la Providence » qu'est alors l'Allemagne.

Restait encore une difficulté. Dans quel ordre ranger les divers pays? Prendre d'abord ceux qui avoisinent la France, puis s'éloigner

de proche en proche? C'eût été encore une fois brouiller tout, car l'influence de notre langue ne dépendait pas exclusivement du voisinage. L'ordre géographique serait ici un des plus mauvais. La pénétration du français en Espagne, malgré la présence d'un Bourbon sur le trône, n'approchait pas de celle qu'on peut constater dans la lointaine Russie. J'ai donc rangé les divers pays — un peu témérairement — dans un ordre ascendant, en commençant par ceux où l'influence française est faible pour finir par ceux où elle règne souverainement.

Enfin, à défaut d'une synthèse des faits, il eût été souhaitable de pouvoir considérer d'ensemble les circonstances et les causes qui ont donné au xviii^ siècle à la langue française sa généralité ou, comme on disait alors, son (( universalité ». J'avoue que là encore j'éprouve bien des scrupules. Les causes d'influence diffèrent si souvent d'un pays à l'autre! Ainsi à peu près aucune de celles qui amènent au français la « Société ;;, de Gibraltar à Moscou, n'a d'action quand il s'agit de l'Amérique du Nord. Pour ne prendre qu'un exemple, la mode, toute puissante dans les centres cultivés d'Europe, n'a jamais fait alors un partisan du français en Amérique.

Toutefois, si on ne considère que l'Europe, il est possible de reconnaître un peu partout l'action des mêmes causes, quoique d'un endroit à l'autre elle ne se soit pas exercée avec la même intensité.

En outre, il n'est pas permis de l'oublier, à l'époque même, l'Académie de Berlin a cru possible, dans un concours dont le souvenir est resté, d'inviter les savants et les écrivains à réfléchir sur ce sujet et à lui envoyer le résultat de leurs études.

Deux Mémoires ont été couronnés, celui de Rivarol et celui de Schwab, et sont devenus célèbres, le premier surtout. J'ai eu la curiosité de prendre connaissance des autres, et l'Académie des Sciences de Prusse, qui les a conservés dans ses Archives, a bien voulu les prêter à mon intention à la Bibliothèque de l'Institut de France, où j'ai pu les dépouiller à loisir, non sans profit, comme le verront mes lecteurs.

Je ne saurais trop remercier l'illustre Compagnie de sa bienveillante complaisance. Elle s'est souvenue des liens étroits qui l'unissaient autrefois à la pensée française. Elle a montré surtout combien elle a conscience de la solidarité qui doit unir les hommes de science de tous les pays. Si les rapports ne sont pas redevenus ce qu'ils devraient être, j'ai conscience d'avoir fait dans un voyage à Berlin, qui date déjà de quelques années, tout ce qui dépendait de moi pour les améliorer. Appelé par M. le Ministre de

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