CHAPITRE II AU XVIir SIÈCLE
L'ignorance du français. — Le fait auquel je viens de faire allusion en terminant le chapitre précédent me paraît d'une extrême importance. Moins absorbée dans l'orgueil de son passé, l'Italie, qui avait longtemps dédaigné le développement des génies des peuples voisins, eût gagné énormément à recevoir un contingent de nos émigrés qui, sans célébrer Louis XIV, lui eussent apporté des idées et des talents capables, dans divers domaines, de la renouveler ou tout au moins de l'avertir. Faute de ce contact direct, elle se mit en retard.
Traductions. — J'en trouve une preuve péremploire dans la multiplicité des traductions qui durent être exécutées dans toute la Péninsule pour satisfaire la curiosité des choses françaises, quand elle s'éveilla. Et cette situation se prolongea fort avant pendant le xviii* siècle. Ces traductions sont innombrables. Ce sont des Sermons, dont les recueils doivent dispenser les prédicateurs italiens d'un effort personnel; des livres de dévotion répandus à profusion par les jésuites italiens surtout : apologies de la religion, vies de saints, etc. Ces ouvrages sont signés de noms obscurs ou au contraire de Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, Massillon, Huet, Pascal, Mabillon, de Rancé.
Citons, à titre d'exemple, les livres suivants que vend, en 1757, le libraire vénitien Simone Occhi : huit volumes de sermons de Massillon, — les conférences ecclésiastiques du diocèse de La Rochelle sur l'ofTice divin et le sacrifice de la messe, — une vie anonyme de saint Thomas d'Aquin, — la vie de saint Dominique par le P. Antoine Touron. Le tout est traduit en italien.
Cette invasion de livres spirituels, qui ne cessa jamais au cours du siècle, est déjà constatée par le Giornale de Letlerati d'Italia en 1713, et, en 1740, par un académicien de Florence, dans un traité d'éducation dont nous reparlerons. Elle apparaît aussi aux yeux de
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celui qui parcourt la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus ' .
Ces œuvres édifiantes sont propagées en Italie pour combattre l'impiété dont on rend responsables les philosophes italiens euxmêmes, ennemis d'Aristote et de saint Thomas, mais surtout Descartes. L'administration du contre-poison est presque préventive.
Tout notre théâtre passe aussi en italien : les tragédies et comédies de Pierre et Thomas Corneille, Racine, Molière, Crébillon, Destouches, de La Fosse, de La Motte, Pradon, Quinault, Rotrou, Voltaire, pour ne citer, en ordre alphabétique, que les auteurs les plus connus. De 1708 à ]19d paraissent en Italie quinze éditions, en langue italienne, de V Iphigénie de Racine. En les comparant, on constate que la pièce a été traduite par neuf auteurs différents. De 1743 à 1798 on ne compte pas moins de vingt-trois éditions de Zaïre en italien ; il y a eu dix traducteurs^.
Les romans sont en quantité presque innombrable. G. B. Marchesi en a cité plus de cent cinquante dans son livre « Studi e ricerche intorno ai nostri Romanzieri e romanzi del Settecento » ^ Dès maintenant, on serait en mesure de compléter cette liste par beaucoup de noms nouveaux. Un curieux pourrait réunir certainement une trentaine d'éditions du Télémaque en prose ou en vers italiens parues avant 1789^. Quand vient l'âge de La Nouvelle Héloïse, le livre n'est pas imprimé, en Italie et en italien, moins de six fois entre 1760 et 1788.
Une foule d'autres ouvrages de tout ordre ont été traduits. Nous n'aurions qu'à puiser dans la liste. En 1763 paraît la traduction du Discours de Jean-Jacques sur les lettres et les arts. Il ne s'agit donc pas de quelques curieux d'esprit et de science à qui le français manque ; c'est à un vaste public que s'adressaient les traducteurs, public qui était incapable, soit de lire facilement le français, soit même de le déchiffrer ^
Pénétration du français. — Pourtant il ne faudrait pas pousser trop loin ni croire que l'Italie a refusé de suivre le mouvement général de l'Europe.
4. Par Charles Sommervogel, S. J. Bruxelles-Paris, 1890-1900.
2. Voir L. Ferrari, Le traduzioni italiane del leatro iragico francese nei secoll XVII cl XVIII. Paris, 19-25.