UN PAYS DE TRANSITION
Le français était d'ailleurs la seule langue que les jeunes filles de l'aristocratie apprissent dans les pensionnats de sœurs Salésiennes où on les élevait. Une fois sorties de là, elles ne lisaient (quand elles lisaient quelque chose) que des livres français, des romans '. Leur caquet allait avec leur toilette, et on sait combien elles étaient férues des modes de Paris ".
Souvent les jeunes garçons faisaient leurs études à la maison, c'était alors sous la discipline d'un précepteur français ou savoyard. D'autres fois, on les envoyait au collège, en France même ^ Beaucoup passaient quelques années à l'Académie militaire de Turin, où on leur enseignait bien plus de français (et de latin) que d'italien. Le célèbre Vittorio Alfieri, par exemple, y resta près de sept ans (1739-1766)^. Quand il en sortit, il n'avait pas de la grammaire française une connaissance solide et précise. Néanmoins il parlait et écrivait notre langue avec une grande facilité ^ C'est d'elle qu'il usait dans ses conversations, ses canevas*, ses notes et ses lettres, lors d'un voyage qu'il accomplit en Italie en 1766. Il évitait au contraire de parler l'italien dont il ne se sentait pas maître. Il n'éprouvait même pas le besoin de l'apprendre. Il profita de son séjour à Florence pour cultiver non pas le toscan, mais l'anglais.
Devenus olïiciers, les jeunes nobles continuaient à parler français, car le langage de l'armée était le français. L'exercice se faisait en français et c'était en français qu'on donnait tous les ordres aux troupes \
Les écrivains piémontais ont très souvent usé du français, quitte à faire revoir leur prose par quelque Savoyard ou quelque Niçois ^
i. Galeani Napione, Dell' uso e dei pregidella lingua italiana, t. II, p. 133, de l'édit. de Florence (1813). Cf. « Ceux [des Piémontais] qui se piquent de connoître les Langues vivantes, joignent à ces Livres quelques Romans et quelques Historiettes Françoises, que les Libraires tirent de Genève, oîi l'on rimprime tous ces petits Ouvrages » {Lett. Juiv., XLVII, t, II, p. 62).
2. Les Dames, et les Petits-Maitres [de Turin], disent les Lettres Juives, suivent assidûment toutes les Modes Françoises (/6.)