‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 81 sur 595 · LE FRANÇAIS A ROME H · texte numérisé non relu

LE FRANÇAIS A ROME H

quelles il m'ordonnait de travailler, il les lisait en italien comme s'ils eussent été écrits en cette langue ! » Pourtant Imperiali n'usait pas du français en conversant, mais c'était sans doute de sa part timidité, car, alTirme le P. Labat, il aurait été capable de le faire '.

D\ys LA Société romaine. — La langue française était, depuis pas mal de temps, cultivée à Rome par les lettrés. Le même Du Bois, dont nous avons invoqué plus haut le témoignage, rapporte, toujours à la date de 1768, qu'il a eu comme élèves la plupart des princes et princesses de Rome, et autres cavaliers de marque, sans parler de plus de trente ou quarante princes étrangers. Il voudrait bien persuader aussi un prince, Mario Antonio Borghèse, à qui il dédie sa grammaire française, d'étudier cette langue « si aisée aux Seigneurs italiens, que les Dames presque toutes l'apprennent ».

En 1738 Saverio Beltinelli, dans une de ses Letlere virgiliane, — lesquelles sont censées adressées, des Champs-Elysées, par Virgile, aux membres de l'Académie des Arcades de Rome, — exprime son étonnement d'entendre sur les rives du Tibre un idiome inconnu : « Le hasard, après bien des pas, me conduisit dans un lieu où je vis un nombre de personnes de toute espèce assises. On lisait des vers récemment faits par le plus grand poète, disait-on, qui vécût dans l'univers. Je prêtai l'oreille pour entendre, mais en vain. Langue et prononciation, tout m'en était inconnu. J'y remarquai seulement beaucoup de barbarie, attendu que tous les mots ont l'accent aigu sur la dernière syllabe, que la plupart ne se prononcent qu'en sifflant, et qu'un grand nombre d'autres viennent se briser contre les dents... A la fin je compris par le discours des assistants, que c'était l'idiome dont on se sert aujourd'hui dans les Gaules...

« J'appris que les peuples qui habitent aujourd'hui l'extrémité des Gaules Transalpines, tels que ceux d'Evreux, de Chartres, du Vexin, étaient les Grecs et les Romains du siècle ; que Lutèce le disputait à Athènes pour les Arts et le Génie... et que leur langue avait en Italie tant de vogue, qu'on était obligé de la savoir par préférence même à celle du pays et au latin, si on voulait ne pas avoir dans Rome l'air d'un Sarmate ou d'un personnage grossier et sans éducation » ÇLet. VIII^^. Dans les salons, la langue aux sons sifflants et d'accent monotone s'entendait en effet, quoique les dames se réfugiassent dans une feinte ignorance. Il n'est que d'écouter le témoi-

\. Voyage en Espagne et en Italie. Amsterdam, \TM, t. IV, p. -2.Hi. 2. Cf. Grâce Gill-Mark, A.-M. Du Boccage, p. 99.

gnage de Poellnitz en 1733 : « M"" de Bolognetti lient la grande Assemblée tous les Dimanches. Celle-ci commence par un grand Cercle de Femmes... Uu Etranger entre, et salue respectueusement la compagnie, mais aucune Dame n'y fait attention ; M""* Bolognetti... est la seule qui se lève, et qui s'efforce d'entretenir le pauvre Étranger en François, qu'elle parle fort joliment. Beaucoup d'autres Dames entendent et parlent cette Langue ; mais soit timidité ou malice, elles ne veulent point la parler ; et cela est si vrai, que je me souviens qu'au premier voyage que je fis ici, j'accostai un jour une Dame assez aimable, je lui parlai François, ne sachant pas pour-lors l'Italien ; mais elle me répondit en bon François, Je n'entens, Monsieur, ni ne parle point le François » '.

Inutile d'ajouter que le peuple était demeuré étranger à cette culture. Quand on vint lui jouer du Quinault (1739), s'il resta froid, ce n'est pas qu'il n'aimât pas la musique ; il ne comprenait pas^.

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