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CHAPITRE VI LE FRANÇAIS EN TOSCANE

Les faits les plus importants pour l'histoire de la culture française et plus spécialement de la langue française en Toscane appartiennent à deux périodes principales, où ils sont pour ainsi dire concentrés : l'une, d'une quarantaine d'années, qui s'écoule entre 1660 et 1700 ; l'autre, plus longue, qui irait d'environ 1740 à 1789.

I. — De 1660 A 1700. — En 1657, un frère du grand-duc Ferdinand, le prince Léopold, avait fondé dans cette ville une académie scientifique sous le nom àeCimento. Elle ne tarda pas à jouir d'un assez grand prestige. En 1638, elle reçut des lettres d'une société analogue fondée à Paris, une trentaine d'années auparavant, berceau de notre Académie des Sciences. Les savants français demandaient à leurs confrères italiens d'entrer en relations avec eux. On leur répondit affirmativement, mais on regretta tout aussitôt cette réponse. En fait, on ne les mit au courant des travaux de Florence que dans la deuxième moitié de 1660, alors que se poursuivaient des négociations d'un tout autre ordre entre les gouvernements français et toscan, en vue d'un mariage, qui se fit d'ailleurs, entre le fils du Grand-Duc et une princesse française.

Un des membres du Cimento était F. Redi, poète en même temps que naturaliste. Toutes les preuves que nous avons de sa culture française sont postérieures à 1660. Ce sont d'abord : une lettre en français à la marquise Du Deffand qui vivait en Toscane aux côtés de la grande-duchesse Marguerite d'Orléans, ensuite quelques vers en français, un poème dithyrambique, « Bacco in Toscana », où ne manquent pas les emprunts à Ronsard, enfin des appréciations intéressantes sur ce poète ^ Les sympathies de Redi pour notre langue et notre littérature n'allaient pas toutefois jusqu'à faire de lui un partisan du gallicisme, dont il est le premier en date à signaler l'apparition et les progrès (1681).

\. Voir G. Maugain, Ronsard en Italie, pp. Wl et suiv.

Histoire de la langue française. VIII. 8

« Les jeunes gens, écrit-il, sont très portés à considérer avec dégoût tout ce qui ne vient pas de France, tout ce qui n'a pas un parfum français. C'est ainsi que quelques-uns d'entre eux disent « perruca » au lieu de « parruca » ou « parrucca », qui sont les deux formes toscanes de ce mot ». Les jeunes gens n'étaient pas seuls à cultiver le gallicisme. Vers la même époque, l'ancien secrétaire du Cimento, Lorenzo Magalotli, tombait dans le même péché. Tandis que ses Saggi di naturali esperienze, publiés à Florence en 16S7, se recommandent par la pureté de leur langue, ses Lettres contre les athées, écrites d'octobre 1680 à février 1684, fourmillent de gallicismes. Il a été plusieurs fois dénoncé comme le premier écrivain italien qui ait donné ce mauvais exemple.

Entre autres preuves qui établissent que, durant le dernier tiers du XVII* siècle, des gens de lettres lisaient des livres français et qu'on parlait parfois français à Florence, citons la suivante. C'est à Florence que s'élève (en 1688) la première protestation contre les attaques dont Boileau accable l'Italie. Elle se trouve dans VArte poetica de Menzini, poème où l'influence du satirique français est d'ailleurs visible et qui n'a pu être écrit qu'après une étude attentive du texte de V Art poétique. Or ce poème français n'avait pas encore été traduit en italien. Menzini l'a donc lu en français.

Il est intéressant qu'on ait pu constater ou même prétendre qu'à la fin du siècle « les dames florentines traitaient leurs affaires d'amour en français ». Or le satirique Adimari l'affirme et il prétend qu'elles chantent des chansons et des vaudevilles français. Comme il ajoute que parfois elles ne savent pas l'italien, on peut admettre qu'il exagère. Serait-ce une façon de plaider l'innocence d'une langue « qui ignore l'intrigue » ? En tous cas le trait n'eût pas piqué, s'il n'y avait pas eu dans ces reproches un fondement ^

IL — De 1740 a 1789. — On a mis en lumière, non sans raison, l'influence des Lorrains-. En 1737, Jean Gaston, le dernier représentant mâle de la famille des Médicis était mort. La Toscane passa sous la domination étrangère. C'est François de Lorraine qui en hérita, en échange de ses Etats héréditaires, destinés à devenir bientôt français. Lui-même séjourne très peu en Italie. Le pouvoir est exercé, en son nom, par un conseil composé de trois membres

4. Pollnilz, qui ne savait pas l'italien, s'excuse auprès du Grand-Duc Cosme. Celui-ci répond « qu'il écorchc un peu le François et entretient son visiteur en cette langue (Lell. et Mém., t. V, p. 12.^)).

2. Voir Henry Poulet, Les Lorrains à Florence. François de Lorraine, grand-duc de Toscane et le ministère Lorrain (^Reoue lorraine illustrée. Nancy, 1909).

dont deux sont lorrains : Marc de Beauvau, prince de Craon, et le comte de Richecour. Le premier se retire en Lorraine en 1749, le second restera jusqu'en 1737 à Florence, où il n'est pas exagéré de dire qu'il régna en maître absolu.

Durant ces vingt années, la Toscane est littéralement envahie par les Lorrains. Le mot n'est pas excessif et traduit bien l'impression des contemporains. Plusieurs milliers de ces étrangers s'installent dans le pays : beaucoup sont des agriculteurs qu'on a attirés en Toscane pour coloniser des terres malsaines et qui succombent rapidement au paludisme. Mais, à côté de ces pauvres paysans, combien de nobles, de prêtres, de bourgeois, d'artisans quittent la Lorraine pour chercher fortune à Florence ! Nommons, entre autres, le prince Maurice d'Elbœuf, le comte de Ligniville, le marquis Du Chàtelet (ce dernier, commandant en chef des troupes du grand-duc, lesquelles sont à peu près exclusivement lorraines), Jameray-Duval, conservateur de la bibliothèque grand-ducale composée environ pour un quart de livres transportés de Lorraine, Gaulart et Vayringcs, professeurs à l'Académie que le grand-duc fonde à Florence sur le modèle de l'Académie de Lunéville. La tentative ne rencontra d'ailleurs qu'un médiocre succès et, faute d'un nombre suflfisant de Toscans, on fut réduit à recruter des élèves dans les familles lorraines : les du Hautois, les de Huin, les de Fiquemont, les de Vidampierre.

Certes, durant ces vingt années, les Lorrains ne jouissaient d'aucune popularité en Toscane Mais tant d'hommes purent-ils vivre à Florence avec leurs familles, écrire en langue française les rapports qu'ils adressaient à leurs chefs, tenir les premières places dans toutes les administrations, sans contribuer à répandre autour d'eux leur langue maternelle, déjà très en faveur dans ce pays?

En 1740, un membre de l'Académie florentine des « Intronati » fait paraître en cette ville un Traité de l'éducation des filles. Les livres français, constate-t-il, ont un immense succès à Florence, surtout auprès des femmes. « 11 ne semble pas que les jeunes filles doivent être estimées sages et appliquées aux lettres, si elles ne s'arrangent pas pour être trouvées avec quelque livre français ; comme si, en italien, nous n'avions pas de livres sur tous les sujets et comme si les plus doctes des anciens Grecs et Romains n'avaient pas été transportés dans notre idiome. Elles veulent tout savoir dans l'abrégé français. Elles veulent même apprendre le catéchisme et toute autre doctrine religieuse en langue française, prier et parler encore, si c'est possible, avec Dieu lui-même dans cette langue » ! Il est à craindre, continue l'auteur, qu'à la fin l'Académie de la

Crusca ne laisse passer par son blutoir des termes étrangers et ne les approuve.

Déjà en effet certains hommes réputés fidèles aux saines traditions employaient des mots français. Et leur exemple fut contagieux, puisque trente-sept ans plus tard (1777) le Piémontais Giuseppe Baretti dénonce comme entachés de gallicismes les écrits des auteurs qui, dit-il, sont aujourd'hui le plus en vogue dans la ville et le territoire de Florence ^

Vers la même époque (1780), l'ancien jésuite Bettinelli constate que, dans cette région, le mal n'atteint pas seulement de méprisables traducteurs et des écrivains de second ordre, mais des savants jouissant d'une grande et juste réputation, tels que le botaniste Targioni ou le naturaliste Soria. Et pourtant les Toscans avaient la prétention d'être considérés comme les gardiens de la bonne langue ! « Que ferons-nous, remarquait Bettinelli, nous autres Lombards, si nos maîtres nous donnent des exemples si scandaleux ? Auront-ils le droit de frissonner d'horreur, quand ils s'entendront dire qu'en Lombardie on écrit beaucoup mieux que chez eux » ? Voilà, ajoutait Bettinelli, ce qu'il en coûtait à Florence d'être devenue un des principaux marchés de la traduction étrangère, c'est-à-dire française^.

i. Discours sur Shakespeare et M. de Voltaire, chap. vu. 2. Opère, t. I, p. 39-40.

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