CHAPITRE VIII CAUSES GÉNÉRALES DE LA DIFFUSION DE LA LANGUE FRANÇAISE
Chez les Princes. — La diffusion, nous l'avons dit, avait commencé timidement sous le règne de Louis XIV. En effet, selon le mot de Voltaire, ce monarque « était en Europe comme le seul roi ». Il tenait une si grande place dans la conduite des affaires européennes, que tout chef d'État avait un intérêt vital à choisir ses ministres et leurs secrétaires, ses ambassadeurs et leurs collaborateurs dans une élite qui comprît, parlât et écrivît le français. Cette nécessité s'imposait en particulier à l'Italie, que les rivalités des grandes puissances risquaient sans cesse de transformer en champ de bataille et dont les petits princes ne pouvaient se maintenir qu'en cherchant un appui à l'étranger. Elle avait été mêlée à la guerre de Trente ans. Elle dut prendre parti lors de la guerre de la Ligue d'Augsbourg. Elle fut déchirée par la guerre de la Succession d'Espagne. D'ailleurs, amies ou ennemies de la France, les petites Cours italiennes étaient fascinées par la Cour de Versailles. Là se trouvait le modèle que tentait d'imiter tout prince qui aspirait à l'élégance et à la majesté'. Or pour rendre la ressemblance plus complète, il faut aller jusqu'à parler la langue qui est en usage à Versailles. On est du reste comme entraîné à le faire par la présence des princesses françaises qui, sous Louis XIV et plus tard, sont duchesses en Piémont, en Toscane, à Modène. Un moment viendra (1749) où à Parme régnera, comme nous l'avons vu, un jeune Bourbon, qui s'entourera de savants et d'artistes français.
Carence du génie italien. Prestige du génie français. — D autre part, il faut bien le dire, celte époque est une époque de décadence intellectuelle et morale de la Péninsule, la Toscane exceptée. Vers 1680, l'Italie avait commencé à sortir de sa torpeur. Ce réveil, elle le devait en grande partie aux reproches et aux outrages des Rapin, des Boileau, des Bouhours. Mais elle avait beau être guérie ou sur
1. Montesquieu écrit en 47''28 : « Pisani, qui a 100 000 florins de rente, a été noble ambassadeur en France, veut imiter les jardins de nos maisons royales sur la Brcnta » (Notes de voyage en Italie, t. I, p. 31).
la voie de la guérison, elle n'avait pas la puissance de créer une littérature originale. Elle se contenta d'adapter ou d'imiter celle que les Français avaient créée pendant son sommeil et qu'ils renouvelaient avec une étonnante vigueur'.
Entre 1660 et 1789, l'Italie comptera des érudits, des savants, des jurisconsultes, des économistes de valeur, mais fort peu d'écrivains véritables dont le souvenir mérite d'être retenu : Goldoni, Métastase, Maffei, Alfieri dans le genre dramatique, Parini dans la satire; on ne trouverait guère d'autre nom important à ajouter à ceux-là. Ces écrivains sont plus ou moins des disciples de nos grands auteurs, et on n'exagère pas beaucoup en disant que l'Italie est alors intellectuellement une sorte de prolongement de la France.
Algarotti, dans sa correspondance avec M""** Du Boccage, condamné à vivre en « la Sibérie des lettres », assoiffé des nouvelles littéraires de Paris, est sans cesse dans l'impatience de voir arriver quelque voyageur, ambassadeur ou érudit, chargé par sa correspondante de lui apporter les derniers tomes de VEncyclopédie ou quelque autre ouvrage à la mode-.
Effet du mouvement philosophique. — 11 faut lire Descartes, conseille-t-on en 1706 à l'abbé Antonio Conti, à Venise. Le cartésianisme est le premier système qui ait enseigné aux hommes à penser. La supériorité des livres imprimés en France depuis soixante ans vient de ce que les Français sont cartésiens^.
Une Italienne élevée à Paris suggère à P. J. Martello l'idée de restaurer la tragédie en Italie. Avant d'entreprendre la série de ses pièces, parues à partir de 1710, il lit Corneille, Racine, Quinault^. Après lui, tous les auteurs tragiques italiens du xviii* siècle, suivront, à très peu d'exceptions près, des modèles français. Quant à Molière, Toldo, dans son livre sur L'Œuçre de Molière et sa fortune en Italie, nous a exposé combien il eut d'imitateurs et de traducteurs.
Voilà pour les « genres » qui s'étaient jadis affirmés en France avec éclat. Mais la pensée française s'est renouvelée. L'âge de la philosophie commence. Les Italiens sont en retard : « Quand vous saurez mieux le français, écrit à un jeune clerc, en 17'')1, Ganganelli, le futur pape Clément XIV, je vous conseillerai de lire le Discours de Bossuet sur l'Histoire unii>erselle, et les Pensées de Pascal ». Dans la correspondance du philosophe napolitain Genovesi
1. Voir Maugain, Elude sur l'évolution inlellerluelle de l'Italie de j65j à iy6o.