‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 87 sur 595 · CAUSES GÉNÉRALES DE LA DIFFUSION DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

CAUSES GÉNÉRALES DE LA DIFFUSION DE LA LANGUE FRANÇAISE

(années 1761-1765), nous voyons qu'on a compris dans la Péninsule et apprécié le grand mouvement moderne des idées. 11 recommande, comme étantles meilleurs en leurs genres, les ouvrages suivants : Le Philosophe moderne de Massuet, le Traité d' Agriculture de Duhamel, V Essai politique sur le commerce de Melon, le Grand dictionnaire géographique de La Martinière, le Traité sur la monnaie de De la Porte.

En 1764-1763 parait en Lombardie, à Brescia, un journal célèbre. Il Caffé. Les ouvrages français cités ou vantés par les auteurs qui le rédigent sont ceux du jour. Notons les suivants : Bidet, Le traité de la culture de la vigne, Paris, 17o2 ; Marcandier, Traité du chanvre, Paris, 1738 ; Montesquieu, L'Esprit des Lois ; l'abbé Coyer, La noblesse commerçante; Alexandre, Traité général des Horloges ; Maupertuis, Eléments de géographie ; Hénault, Histoire de France ; Savary, Dictionnaire du commerce ; De la Caille, Leçons élémentaires d'astronomie ; Du Bos, Réflexions sur la poésie et la peinture. C'est vers la France que se tournent tous ceux qui cherchent ou qui indiquent des modèles nouveaux à suivre, en toutes matières.

Attrait de la France. Pèlerinages en sens inverse. — Pour la noblesse et la bourgeoisie italiennes, la France est la patrie de l'élégance, de la politesse, de la richesse, du bien-être, de la liberté même. Pour les savants, les hommes de lettres, les artistes, elle est, avec l'Angleterre, le pays des mécènes qui favorisent les libres recherches, l'éclosion des vrais talents, la production des beaux ouvrages. Aussi rêve-t-on d'habiter le royaume de France, ou tout au moins d'y faire un séjour. Beaucoup réalisent ce vœu : les uns aux frais de leur famille qui croit ainsi raffiner une éducation commencée sur place; d'autres, en qualité d'attachés à quelque ambassadeur ordinaire ou extraordinaire ' ; d'autres, grâce aux économies qu'ils font, dans ce dessein, au cours de plusieurs années. Les plus nombreux, du reste, quand ils traversent les Alpes, sont riches surtout d'espérance. Satires et comédies du temps abondent en allusions à cette manie de séjourner en France.

Citons, parmi les Italiens qui vivent à Paris un temps plus ou moins long, les auteurs dramatiques: P. J. Martello, Gorini Corio,

\. Un au moins des ambassadeurs méritait d'être nommé: Caraccioli. Suivant Garât (Mém., t. II, p. 194), c'était le diplomate dont les bons mots, répétés dans toute l'Europe, semblaient « la raison rendue gaie et piquante ». Toutefois Marmontel dit à son propos : « 11 parloit mal et péniblement notre langue ; mais il étoit éloquent dans la sienne ; et lorsque le terme français lui manquoit, il empruntoit de l'italien le mot, le tour, l'image dont il avoit besoin » (^Mém., Paris, an Xlll, t, II, p. 1:23).

S. Maffei, A. Conti, V. Alfieri, C. Goldoni'; l'émule de Fontenelle, Algarotti ; les érudits Quirini et Lami ; le critique littéraire, G. Baretti^; le célèbre auteur du Traité des Délits et des Peines, Beccaria, et ses amis, les économistes Alessandro et Pietro Verri ; le secrétaire de la plus fameuse académie scientifique d'Italie, Lorenzo Magalotti.

Pour ne pas paraître trop gauche en France, on apprend le français dès avant de franchir les Alpes. Après, quand on doit retourner à Bologne, à Vérone, à Rome ou à Florence, on a eu si bien le loisir de se perfectionner dans le commerce des Français, qu'on ne distingue plus toujours très nettement quels vocables et quelles tournures sont français et quels autres italiens. On tombe dans le gallicisme.

Le français et les visiteurs étrangers. — D'autre part, l'Italie reçoit beaucoup d'hôtes. Comme on l'a dit souvent, elle est à cette époque une auberge et un musée ; par ses beautés naturelles, son climat et ses trésors d'art, elle altire des étrangers instruits ou riches, de toute provenance. Or la langue commune de cette élite, c'est le français. Dans leurs relations entre eux ou avec les Italiens, les Anglais, les Danois, les Allemands jugent plus commode d'employer la langue internationale.

Parmi ces étrangers, du reste, les Français eux-mêmes ne sont pas rares. A la fin du xvii^ siècle, et tout au long du xviu*, ce n'est plus l'usage d'envoyer les jeunes Français dans les Universités d'Italie. Mais beaucoup d'hommes mûrs, plusieurs femmes de lettres tiennent à visiter le pays : tels sont les Bénédictins envoyés en mission par le roi, sous la conduite de Mabillon (1685-1686), et de Montfaucon (1698-1701) ; tels sont aussi Montesquieu, le président De Brosses, le savant La Curne de Sainte-Palaye, le secrétaire de l'Académie française Duclos, le géologue Dolomieu, l'abbé Barthélémy, le comte de Caylus, Roland de la Platière, le président Dupaty, M"* De Genlis, M™* Du Boccage, etc.^ Il faut ajouter les artistes, encore nombreux*.

1 . Goldoni était avec Algarotti un des familiers de M™' Du Boccage (Grâce Gill-Mark, A.-M. Du Boccage, p. 30-31).

"1. Garât a été lié avec plusieurs d'entre eux, et nous en parle dans ses Mémoires (t. Il, p. 202). Il nous dit d'Alfieri : Quoiqu'il sût trois ou quatre langues, et qu'à cinquante ans passés il ait voulu apprendre la langue grecque, il parlait beaucoup moins que ceux qui n'en savent qu'une seule (t. 11, p. 209). 11 devint l'ami de Suard et d'Arnaud.

3. Voir G. Maugain, Rome et le (joiwernemenl pontifical au XVHI' siècle d'après des voyageurs français (Études itai, 1928-1929).

Page 1