Texte, Hégém. litlér. de la Fr., p
Les censeurs assez ignorants ou assez infectés de mauvais goât pour rabaisser la langue, la littérature, la science italienne devant leurs concurrentes étrangères sont sévèrement jugés et tancés.
Le procès de la langue française. — La triomphatrice du siècle, la langue française, est soumise à des analyses non pas seulement méticuleuses mais partiales. Les critiques qu'on lui adresse sont toujours les mêmes, on les retrouve vingt fois et plus :
A. La langue française n'est pas encore fixée. Les Français les plus compétents sont en continuel désaccord. Les uns approuvent, les autres condamnent une foule de mots et de locutions en usage chez le peuple, admis même par des écrivains.
B. Les compilateurs du Dictionnaire de l'Académie française n'admettent comme « textes de langue » que des ouvrages d'écrivains récents... L'italien, au contraire, depuis quatre siècles qu'il possède des écrivains, s'appuie sur une longue tradition qui fait autorité, et que doit respecter et suivre quiconque fait usage de la langue.
G. La langue française suit servilement l'ordre dit logique. Les Français croient tirer une grande supériorité de ce qu'ils placent les mois de la phrase selon l'ordre « naturel ». De là vient, disentils, la clarté de leur langue. Cet avantage, à supposer qu'il existe, est payé très cher. Observer servilement l'ordre naturel et logique, c'est s'abaisser à faire comme la foule. Le modifier, au contraire, et ranger les mots suivant les suggestions de l'art, c'est marcher sur les traces des Grecs et des Latins, qui atteignirent ainsi à la majesté et à l'harmonie. Les Italiens suivent, à cet égard, les anciens et, par suite, ils l'emportent sur les Français.
D. Le français est misérable en comparaison de l'italien. II n'a pas à sa disposition cette variété de superlatifs, de diminutifs, de péjoratifs, de suffixes mignards, qui permettent à l'italien de rendre des nuances inexprimables autrement.
Les synonymes sont le propre de l'italien qui peut nommer une seule et même chose avec cinq noms différents et plus encore.
C'est la même langue qui sert aux Français pour la prose et les vers. Au contraire, les Italiens, comme les Grecs, possèdent une langue poétique ; une seule parole, une seule forme étrangère à cette langue produit le dégoût chez ceux qui ont le sens poétique. En Italie, il ne servirait à rien, pour rendre le style poétique, de recourir à l'emphase. On peut concilier, en ce pays, la noblesse des vers avec l'humilité du style.
E. Le Irançais n'est pas harmonieux'. Il est infecté de consonnes 1. On discutait beaucoup alors les mérites relatifs de l'opéra italien et de l'opéra
âpres et désagréables. Il abonde notamment en sifflantes odieuses. Il a trop de mots finissant par une consonne et une diphtongue ; or seules les finales vocaliques donnent de la douceur à la langue. 11 a trop de sons indistincts pour être une langue musicale et descriptive.
Tous les mots français sont invariablement accentués sur la dernière syllabe non muette. De là une fastidieuse monotonie et une insupportable lourdeur. En effet, presque tous les mots français sont, tout au moins dans la prononciation, monosyllabiques ou dissyllabiques; donc presque toutes les syllabes du français sont accentuées.
L'italien, au contraire, l'emporte sur toutes les langues et, en particulier, sur le français, en ce que seul il articule et détache toutes les lettres, seul il peut rivaliser avec la musique, seul il est vraiment capable d'harmonie imitalive. 11 possède des mots de longueur variée, des mots accentués les uns sur la dernière syllabe, d'autres sur la pénultième, d'autres sur l'antépénultième, quelquesuns même sur la quatrième syllabe. De là une variété de combinaisons fécondes en effets heureux pour l'oreille.
F. Le français est efféminé. Sur les lèvres des femmes et, qui plus est, des hommes de France, la langue française paraît aux Italiens d'une douceur molle et efféminée. Cette façon de prononcer le cha, che, etc., comme àd^n^ chaleur, \e ja, je, comme àdiU?, jamais; le ge et le gi, Vs, la diphtongue eu et d'autres « tendresses » du même genre sonne avec la dernière mollesse à l'oreille des Italiens. L'Italie, quant à elle, se contente d'avoir une langue grave, majestueuse, virile, propre aux affaires de la plus grande importance.
De ces six premières critiques dirigées contre la langue française, on tire, entre autres conséquences, les suivantes :
11 n'y a pas à proprement parler de poésie française. En effet, seule la rime permet de distinguer en français les vers de la prose. Or, la rime est une contrainte odieuse ; elle nuit à l'harmonie par la répétition choquante d'un même son.
En particulier, il n'y a pas et il ne peut y avoir de poésie épique française, parce que la langue française est dépourvue delà gravité et de la majesté que réclame la muse épique.
Où le français excellera-t-il ?