CHAPITRE X LES GALLICISMES
Principaux types. — Bien plus intéressante et plus grave que les controverses purement théoriques sur la valeur respective des langues est la discussion qui s'éleva entre Italiens sur la question de savoir s'il était loisible et utile de laisser la langue se pénétrer d'éléments français. Mais, avant d'écouter les adversaires, il importe de considérer quelques faits, en les classant.
I. Le plus ancien type de gallicisme est peut-être celui qui consiste à conformer un mot italien à un modèle français. On a vu plus haut qu'en 1681 Francesco Redi, à qui Carlo de Dottori avait soumis un doute, lui écrivait : « En Toscane, on dit communément parruca et parrucca. Il est vrai cependant que quelques jeunes gens disent perruca, pour se rapprocher du français ». L'audace consistait dans un simple changement de voyelle. De même on allait dire plus tard corriggere pour correggere, lutta pour lotta, lazzajettoponv lazzeretto, mantenire pour mantenere, sous l'influence des mots français corriger, lutte, lazaret, maintenir. Péchés véniels.
II. L'écrivain toscan qui versa le plus anciennement dans le gallicisme, Lorenzo Magalotti (1637-1712), va autrement loin, 11 brouille sans façon les deux langues. Après avoir commencé en italien une phrase, il la continue par un idiotisme français. Parfois aussi, au beau milieu d'une proposition, il insère un substantif français à côté d'un adjectif italien. Dans l'un et l'autre cas, il respecte les formes françaises et ne les travestit pas en italien. Exemples: ^e ne date à cœur jo)e(\o\\i\o\xs en donnez à cœur joie); — pigliar giusto le contre pied (prendre juste le contre-pied) ; — farsi ammazzare de gajeté de cœur (se faire tuer de gaieté de cœur) — de' grandi chefs d' œuvre (de grands chefs d'œuvre).
Il n'y a pas de pires disparates.
III. Les types suivants de gallicismes semblent être entrés dans la langue postérieurement aux deux que nous venons d'étudier.
a) Sur des mots français on ente de quoi former des mots italiens : partage devient partaggio ; portrait, portreto ; brodeuse, bro-
dosa; paresseux, paressoso ; regretler, regrettare; se promener, promenarsi.
b) On donne à un mot bien italien un sens qu'il n'avait pas encore : Paesano n'avait jamais signifié que « homme de notre pays ». Maintenant, il rivalise Sixec contadino pour signifier « homme de la campagne » ; — soggetto ne s'employait autrefois que pour désigner la personne qui doit tomber sous une juridiction : è soggetto del re (il est le sujet du roi). Dorénavant, il peut avoir le sens de motif; — bosco ne se disait que d'un ensemble d'arbres ; maintenant, on entend parler de scatola di bosco (boite de bois); — volare n'était en usage qu'en parlant du vol des oiseaux; voici qu'on parle de larrons qui « volano ».
c) De même on détourne une expression italienne de son sens habituel. 11 est très correct de dire portarsi bene o maie, mais à condition qu'on entende par là « se comporter bien ou mal » et non pas « être en bonne ou en mauvaise santé ».
<f) On unit dans un rapprochement inattendu des vocables italiens pour traduire mot à mot un idiotisme français. O clie non ! (oh ! que non !) ; — vengo di leggere (je viens de lire) ; — vado a dire (je vais dire).
e) On introduit un complément par une préposition qui n'est pas celle qu'emploie l'italien correct : Cotto allô spiedo (cuit à la broche), au lieu de cotto nello spiedo (cuit à l'aide de la broche).
Classement des gallicismes d'après leur sens. — Les catégories les plus riches sont les suivantes :
1. Vie de société. Formules de relations. Vie de famille. Ex. : Aver l'onor di ; io le dimando perdon ; vi felicito ; fagli imiei complimenti; son molto toccata; saper il suo mondo.
Adieu ! Bien oblige' ! Sans façon ! Bon ion se disaient en français même.
Gente di qualità ; sogetti di qualità ; bel padre, bella madré, bella sorella (ces trois expressions passaient pour plus déférentes, plus affectueuses que les mots proprement italiens suocero, suocera, cognata, employés habituellement pour désigner le beau-père, la belle-mère, la belle-sœur).
2. Toilette de la femme. Ex. : Abbigliare (habiller); toeletta; cignon ; topé ou tupé (\on^Q\)\ frisare i capelli (Jv'iser les cheveux); fis ci il Çi\ chu) ; golie' (collier) ; manliglia di raso piccoté (mantille de satin picoté); buccole alla Barrj (boucles à la Du Barry).
3. Mobilier, Vaisselle. Ex. : Bidb, burrb, un digiunè (un plateau pour porter le petit déjeuner); un chabarè (cabaret).
4. Table, Cuisine. Ex. ; Côtelette, farsi (farci), raga, fricandb, bigné, sorbetto di framboesie, diserto (dessert), sambon (jambon) ; gatto, fricassea.
5. Vie militaire. Ex. : Ingaggiarsi (s'engager); ingaggiamento (engagement) ; mitraglia (mitraille) ; massacro ; montura ; pluton (peloton); per pluton {^^x peloton); remparo (rempart).
6. Analyse des caractères. Ex. : Bigotteria, cochetteria, condiscendenza, foga (fougue), fnezza, irritabilità, imparziaUtà ; crocande (croquant), cochino, debocciato, sotta, {>anitoso.
7. Opérations diverses de l'intelligence et de la volonté. Ex. : Appvezzare (apprécier) ; <7/Z(7//srrtre (analyser) ; caratterizzare (caractériser) ; oT'ganizzare (organiser). Apprezziazione (appréciation) ; repartizione.
Indulgences et sévérités. — Chose curieuse, et qui ne semble pas s'être produite ailleurs, même en Allemagne, il se trouva des partisans et des défenseurs avérés du gallicisme. Dans le groupe littéraire et philosophique du Caffé, ce fut une vraie fanfaronnade, et, dans le manifeste révolutionnaire qui porte le titre de Renonciation par-devant notaire au vocabulaire de la Crusca\ Pietro Verri et les siens affichèrent le droit non seulement de faire des mots, mais d'en emprunter au français, comme à l'allemand, à l'esclavon et au turc, si bon leur semblait. En fait j'ignore s'ils en ont pris au turc, mais ils ont fortement francisé. Néanmoins il y a des textes d'une tout autre importance que leur plaisanterie. Cesarotti, accusé par ses adversaires de pratiquer en matière de langues le relâchement, « il lassismo », donna son Saggio sidla fîlosofîa délie lingue (Padoue, 1785). Du coup, il s'attira une querelle avec un abbé Vélo, de Vicence^, et avec le comte Galeani Napione, ce qui nous valut une réplique importante où le premier grammairien philosophe de l'Italie a eu l'occasion d'affirmer encore et d'éclaircir ses idées. Bien entendu, Cesarotti est hostile au « francésisme » des snobs, multiplié sans nécessité ; il ne se lasse pas de le redire^ Mais il se refuse
■1. nCajfé, p. 47.