‹ Histoire de la langue française (volume 5)Chapitre 95 sur 595 · Qui prit le pseudonyme de Garducci · texte numérisé non relu

Qui prit le pseudonyme de Garducci

3. Le passage essentiel est à la page 425 du IV^ vol. des Œuvres (Milan, 1821). Cesarotti y dit en substance : La quatrième source de nouveautés, ce sont les langues étrangères, qui à notre époque, pour nous, Italiens, se réduisent à la française, seule universellement connue et acclimatée en Italie. C'est elle qui est la pierre de scandale, la pomme de discorde, l'Hélène de nos Iliadcs, le sujet éternel des lamentations pathétiques des « zélateurs ». Je condamne bien entendu la manie de franciser sans raison, n'y eût-il d'autre motif de s'abstenir que celui de ne pas froisser la vanité nationale très susceptible dans ces petites choses. Mais, quand le français a des termes propres, qui nous manquent, par quelle ridicule répugnance refuser de les accepter? La langue française est maintenant... très commune à l'Italie, il n'y a pas une personne

à donner dans les « pédantesques vanités de l'amour propre linguistique ». Il s'obstine à ne pas voir le danger pour les lettres et le caractère national de ce tolérantisme, et craint la nouveauté d'une inquisition pour la langue.

Mais ce serait singulièrement rétrécir la question que de s'en tenir à un ou deux noms et à quelques œuvres. En réalité, — et la chose ne doit pas étonner dans un pays qui avait subi l'influence de l'Académie de la Crnsca, — depuis l'époque de Francesco Redi jusqu'à celle du comte Galeani Napione, c'est-à-dire depuis 1682 jusqu'aux années finales de la longue période que nous étudions, le gallicisme n'a cessé d'être dénoncé et critiqué par des Italiens de toutes les régions.

En théorie, ils ne sont, ni les uns ni les autres, des adversaires irréconciliables du gallicisme. Ils reconnaissent que l'italien, tout comme le latin, le français, l'anglais, ne jouit pas du privilège d'avoir, du premier coup, possédé un vocabulaire suffisant pour exprimer les idées de tous les temps. Ils admettent que, déjà chez Dante et chez Boccace, les gallicismes ne manquent pas. Ils ne contestent pas en soi la légitimité de tout emprunt que leurs contemporains et compatriotes pourraient faire au français. Ce qu'ils réprouvent, c'est l'abus du gallicisme. Mais où commence l'abus ? Dans certains cas, il n'est pas difficile de répondre à cette question. Rien, par exemple, ne peut justifier certains Italiens de dire portreto pour ritratto (portrait), si trompa pour s'inganna (il se trompe), çolnre pour 77/é«/-e (commettre un vol), visaggio i^onv çiso (visage), polito pour cortese (poli, courtois), etc. Ceux qui parlent ainsi pèchent par ignorance ou par vanité. Tantôt ils sont trop peu au courant de la richesse et de la propriété de leur propre langue pour dépister et éviter les barbarismes qu'y introduisent journellement des traducteurs incapables de lutter avec le texte français et de le rendre par des mots non pas calqués sur ce texte, mais vraiment italiens. Tantôt ils sont convaincus que leur pays est inférieur à la France en tout point, notamment pour la culture et pour la politesse. Parler une langue bâtarde, surchargée de gallicismes, c'est donc le moyen de faire croire qu'on est Français, ou qu'on a séjourné

un peu cultivée à qui elle ne soit familière et comme naturelle ; la bibliothèque des femmes et des hommes du monde est exclusivement française. Les mots de cette langue ont la plupart grande affinité avec les nôtres... Un grand nombre d'écrivains illustres, et des ouvrages de génie, pleins de toute la fleur du goût, lui ont donné l'autorité, et en outre il y a longtemps que le français nous prête. L'auteur cite des locutions toutes françaises: l'annea fu Irista, costui e convoitoso, io sono invironnato da nemici, tout cela aurait l'air d'une parodie, et cependant on lit ces gallicismes, avec bien d'autres, dans Boccace, Fra Giordano et autres écrivains de l'âge d'or. Ne pas donc devenir trop sévères pour des mots imposés par le besoin et non rejetés par le goût.

ne HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

longtemps en France, tout au moins qu'on a une connaissance approfondie de la littérature et des usages de ce pays. Si nous voulons en croire les auteurs comiques du temps (MafFei, Nelli), il n'y a pas de secret plus sur pour acquérir du prestige auprès des jeunes filles richement dotées et auprès de leurs familles. Ces jeunes filles, de leur côté, ne se marieront bien et de bonne heure qu'à condition de s'exprimer en français ou en un italien francisé.

Une fois écartés les cas que nous venons de signaler, les critiques italiens n'arrivent plus à s'entendre. Il ne faut, disent-ils, user du gallicisme que si l'on ne peut absolument pas s'en passer. Mais, quand il s'agit de préciser cette déclaration, ils cessent d'être d'accord. Jamais leur mésintelligence ne fut plus manifeste que lors de la polémique de Galeani Napione et de Cesarotti dont nous parlons plus haut. Le premier soutenait que, sauf pour le vocabulaire de la toilette, de la cuisine, des bibelots, le vieux dictionnaire italien contenait toutes les ressources nécessaires à l'expression complète de la pensée moderne. Malheureusement, ajoutait-il, les Italiens ignoraient presque tous ce trésor. Il fallait leur donner le désir de le connaître et de l'exploiter.

Cesarotti n'avait pas de peine à répondre : Le français a de quoi nous prêter comme nous lui avons prêté nous-mêmes. « Il n'est pas, disait-il, de domaine que les Français n'aient enrichi depuis cent cinquante ans, en y introduisant des nouveautés. Leur industrie a trouvé des procédés inconnus et produit, avec une étonnante variété, des objets sans modèle et pour lesquels nos ancêtres ne nous ont naturellement légué aucun terme ». Une traduction du Dictionnaire encyclopédique montrerait comment le vocabulaire français a profité de ce développement. En métaphysique, par exemple, les Français ont incorporé la phraséologie technique à leur langue, en l'introduisant jusque dans les œuvres d'esprit et de société. Poussant plus loin, Cesarotti ajoutait: L'éloquence, l'imagination, le sentiment n'ont-ils pas aussi leurs droits particuliers, et un terme italien, obscur, rouillé, est-il préférable, en raison de son origine, à un terme connu et propre, qui n'a que le petit défaut d'être français ? Junon, pour recommencer à plaire, mettait la ceinture d'une rivale ; ce n'est pas là cesser d'être soi-même '. Et Cesarotti cite le mot de Merian : « Je voudrais pouvoir m'approprier toutes les langues et réunir autour de moi les richesses littéraires et classiques des nations et des siècles, me faire successivement grec, latin, italien, espagnol, anglais, allemand, savourer avec le même délice les

1. Voir Éclaircissement, pp. 213, 214, 218, 224-225, 237. Cf. la spirituelle lettre à Galeani Napione (/6., p. 239).

fruits les plus exquis de tous les climats. En agissant ainsi, je croirais faire mon devoir de philosophe, d'académicien, de lettré, d'homme ».

Pareil cosmopolitisme linguistique était peu commun. L'idée première s'en trouvait, si l'on veut, dans Bacon, et, plus récemment, dans Marmontel, mais peu l'ont professé d'une manière aussi ouverte et aussi large. En face de ces idées si libérales, si judicieusement appropriées aux besoins d'un siècle de science, de philosophie et d'internationalisme, les idées des adversaires paraissent bien étroites et bien arriérées.

On serait même, je crois, en peine de citer d'eux quelques pamphlets ou curieux ou spirituels. La comédie de Scipione MafTei : // Raguet, est insipide. Je nommerai seulement quelques-uns des protestataires: Baretti, qui reproche aux écrivains du Caffé de barbariser {Fouet littéraire, 1" août 1761) ' ; Alessandro Verri, qui fit pénitence de ses premières erreurs et se plaignit qu'un étrange dialecle, amalgamé de deux langues, se parlât et s'écrivit'; le poète Parini, qui railla les mêmes travers dans sa pièce du Matin (217-220) ; Gasparo Gozzi, converti comme Verri sur le tard ; Morelli, qui tint toujours Cesarotti pour un schismatique en matière de langue ; quelques théoriciens comme Fontanini dans la Préface de son Eloquenza italiana ; enfin et surtout Alfieri, qui n'arriva à aimer l'Italie et l'italien qu'en se dégoûtant successivement des autres nations.

Retenons seulement de Napione la règle qu'il donne pour savoir s'il est loisible ou non de galliciser. C'est le mot de la fin. Il faut un de ces cas de « nécessité extrême où l'Eglise permet de voler ».

i. De nos cent littérateurs, dit-il, il n'y en a pas trois qui sachent leur langue (t. II, p. 217) ; cf. lettre 135 (t. II, p. 577), ovi il se moque du D"" Vincenzo Malacarno, et surtout p. 201 (1.5 août 1764), où il plaisante les locutions barbares des infranciosati: «E tu che risponderesti, tilosofo mio, alla tua diletta Pamela, se le scntissi farc dclle esclamazioni sul guslo di queste faite dalla Pamela del Goldoni ? Che le risponderesti tu, che li tieni (vedi // Caffé, p. "2o) un Jlaccone solto il naso ? Tu che conoscl le résine di poco valore ? Tu che intendi la medicina pià brillante o mena brillante? Tu che intendi il linguaggio degli odori che parlano aW animo? Tu che terni Vincontinenza del naso ? Tu, io lo se, tu faresti (vedi II Cajje, 30) riniinzia avanli nodaro al vocabolario délia Crusca e alla pretesa purezza délia toscana favella, perché hai ima testa corne Petrarca, Dante, Boccacio. e Casa ; perché sei atto ad arrichire e a miqliorare quella favella ; e perché hai intenzione e modo à^italianizzare parole francesi, tedesche, inglesi, tiirche, greche, arabe e sclavone, per rendere le tue idée meglio ». Cependant il v a des gallicismes dans ses Lettres : Come dicono i Francesi, sarebbe lanto di rjuadagnato sul nemico (I, 44); ib., 339 : e la parsuasi quasi ciie non ero la personne en question.

"2. Voir Préf. italienne des Dits mémorables de Xénophon, traduits par GiacomcUi (Bouvy, o. c, p. 33).

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