Doyen Bridel, p
Limites successives des langues dans la Suisse occidentale. Reconstruction hypothétique fondée sur des faits d'histoire et de langue.
ANcrENNE PÉNÉTRATION. — La Fraucc emprunta de bonne heure à la Suisse un contingent régulier d'immigrés temporaires. Le pays, ayant peu de marchandises à vendre, vendait ses enfants. Des jeunes gens, en vertu de capitulations qui se renouvelèrent jusqu'à la Révolution, malgré les protestations qui commençaient à s'élever, étaient envoyés au « service étranger » (das Reislaufen). Les Rois de France en prenaient la plus grande partie, environ vingt-cinq mille à la fin du règne de Louis XIV, pour la guerre de la Succession d'Espagne, à peu près autant plus tard pour la guerre de la Succession d'Autriche'. Formidable apport, si l'on réfléchit que les cantons étaient à peine peuplés de deux millions d'habitants. Quoiqu'ils formassent des régiments à part, et qu'ils fussent commandés dans leur langue, il était impossible que ces Suisses de langue allemande, qui allaient en France — car d'autres allaient ailleurs — ne se francisassent pas plus ou moins de mœurs et de langage.
Une fois en possession de leurs congés, ou bien ils restaient en France, oîi ils devenaient soit gardiens de maisons, — quelquefois, quoiqu'ils s'en défendissent, portiers, — soit suisses de paroisses^.
Ou bien ils revenaient à leur lieu de naissance. Les officiers particulièrement, couverts de décorations et d'honneurs, rentraient,
t. Voir art. Capitulations dans le Dict. hist. et biog. de la Suisse.
2. L'histoire du mot suisse témoigne des faits. Il manque à Xicot, Gotgr., Monet, Rich., A., Fur. Cependant on le trouve dans Molière : Que l'on dise à mon Suisse de ne laisser entrer personne (Escarb., se. 4). Le Lex. de Livet rapproche de cet exemple : Il m'avait fait venir d'Amiens poar être Suisse (Rac, Plaid., I, 1) ; et : Il faut avoir un Suisse. Madame, j'en sais un qui fera votre affaire... Madame, il est mutin, parle fort son jargon (MontQeurv, Gentdh. de Beauce. I, 4; cf. Id., ib., II, 9); — N'** avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suiise (La Br., I, 217, 11).
Chez M""' de Sévigné, on trouve le nom au figuré : M™** Cornuel dit que M. de Ventadour a mis un bon suisse a sa porte, en donnant... une belle maladie à sa pauvre femme (Gr., V, 5.^).
Voici un extrait d'une lettre du Colonel Reynold, de Fribourg, à Saint-Romain, ambassadeur de France à Soleure :
Fribourg, 12 octobre 1673.
«... nos hommes vont à Gennes où notre canton (de Fribourg) a six cens hommes, en Franche-Comté où il en a trois cens, ou en France, pour estre portiers... Ils aiment tous mieux ces cmplojs-là que celuy de servir dans les trouppes de France. El ils ont surtout tant d'inclination à estre portiers que plusieurs de ceux qui s'enroollcnt pour les services du Roy stipulent de leurs capitaines qu'ils leur donneront congé quand ils trouveront cette condition. Et maintenant, il v a trois cens portiers en France d'un seul de nos baillages... » (Arch. Affaires Etrangères, Suisse, /(S, f» 10?)).^
Je n'ai point de renseignements exacts sur l'origine des suisses d'Eglise. La Bruyère en parle déjà (II, 59; cf. I, 247, n. 11). Il y a une analogie telle entre leur costume et celui des Cent Suisses qu'il est probable que l'idée de faire précéder le prêtre par ce hallebardicr, comme le Roi, est empruntée au cérémonial de la Cour.