Les chifTres se rapportent à l'édition flugucl
oet en a, loin d'être, suivant lui, la délectation de Toreille délicate, lui semblent ennuyeuses par leur fastidieuse répétition ; il n'est pas jusqu'aux diminutifs qu'il ne juge chez nous plus agréables et plus nombreux que chez nos rivaux. A propos de la richesse (p. 104-253) Estienne s'illusionne bien encore, par exemple dans la comparaison qu'il fait des mots, des expressions et des phrases, qui peuvent traduire le grec Ipi^eipoç, ou des façons de parler concernant les devoirs des citoyens envers la chose publique. Du moins, il connaît à merveille les ressources du français; il met en belle lumière tout le trésor des expressions imagées que notre langue doit à la chasse, aux métiers, k certains arts comme la politique ; il sait en outre où elle peut puiser ce qui lui manque, quelle réserve elle possède dans ses procédés de composition, dans ses dialectes et dans son passé. Tout cela ne prouve rien contre l'italien, mais jamais du moins, avant Estienne, on n'avait si bien ni si copieusement décrit les richesses de notre langue.
Malheureusement, quittant ce terrain solide, l'auteur s'égare dans d'absurdes revendications. Il prétend retrouver nos dépouilles dans une foule de mots italiens, testa^ (/amba, marauifflia, qui, comme leurs correspondants français, remontent au fonds commun du latin populaire. Cette partie, où Estienne se trompe presque partout, est la plus mauvaise de son livre. La lin ne le relève guère ; ce n'est qu'un retour à son éternel plaintif au sujet des mots de guerre écorchés de l'italien.
Malgré toutes les réserves que j'ai dû faire, l'ensemble de la polémique d' Estienne a été redoutable. L'adversaire de l'italianisme était bien armé et frappait ferme, quelquefois h tort et à travers, mais même les coups qui ne portent pas ont leur effet dans la* bataille. Depuis le v< crime italien » de la Saint-Barthélémy, une réaction très nette se manifestait contre les choses d'outre-monts. En ce qui concerne le langage, Estienne a eu l'honneur d'être un des chefs ; et derrière lui on vit bientôt se produire d'autres protestations. L'année même où paraissait la PreceZ/cAice, Laurent Joubert se plaignait à son tour de ce « barragouin, contrefait et composé des mots corrompus d'vne part et d'autre, qui ne sont ia purs Français, ne Espagnols, ne Italiens ' ». Un peu plus tard, Noël du Fail se faisait l'écho des mêmes plaintes dans ses Contes et Discours d'Eutrapel. Toutefois l'accalmie vint bientôt. Les circonstances politiques ayant changé, la mode italienne fut abandonnée, pour
1. ÎHrL de la cacographie française, à la suite du Traité du ris, p. 383.
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reprendre seulement plus tard, et sous une forme qui devait beaucoup moins atteindre la langue. Celle-ci était sortie, comme dit H. Estienne, du mauvais passage.
l'hispanisme — Il s'en faut de beaucoup que Tinfluence de l'Espagne égale au xvi^ siècle celle de l'Italie. Ni en science, ni en littérature, les auteurs espagnols n'avaient été assez éminents pour trouver en France la foule d'imitateurs qu'y trouvèrent les Italiens, et pour assurer à leur langue un prestige semblable. D'autre part, les relations entre les deux pays, tout en étant nombreuses, ne sauraient se comparer au commerce ininterrompu qui s'entretenait pardessus les Alpes. L'une de nos voisines nous pénétrait seulement, l'autre nous envahissait '.
L'Espagne prendra sa revanche plus tard, à la fin du xvi* siècle, et au commencement du xvii*. Mais à partir de 1605 la langue a été mise à une discipline très sévère, dont la règle principale est qu'il faut se contenter des mots indigènes : la mode espagnole sévira donc, quand la langue sera à peu près hors de ses atteintes. Pendant les deux premiers tiers du xvi® siècle, il est visible qu'on éprouve à peine le besoin de se défendre de son ascendant.
On le voit bien à l'attitude que prennent vis-^-vis de la langue castillane les champions les plus ardents de la pureté du français. Mathieu en parle assez dédaigneusement ; « il lui semble, sous correction, qu'elle sent encore le vieux ramage du pays ^ ». H ne la trouve pas « de grande estendue, pour discourir a tous propos et de toutes matières », mais pauvre et stérile, <i contente des façons du pays ». Estienne ne paraît pas plus alarmé : il escarmouche bien çii et là contre l'espagnol, prétend exercer .sur lui quelques reprises, lui redemander mariera, merced, qu'il nous croit dérobés, avec quelques autres mots ; mais en réalité les prétentions à la prééminence qu'il l'accuse d'afficher ne lui ont jamais paru, je crois, très sérieuses ^. Chaque fois qu'il parle de « renger les Espaignols », c'est d'un mot bref, comme on parle d'une chose facile. Si l'engouement eût été comparable k celui qu'on montrait pour l'italien, ce « vrai François » eût parlé d'un autre ton, et partagé un peu mieux ses coups.
En fait, ni les imitateurs, ni les traducteurs même en général, ne s'étaient laissés aller beaucoup à entrelarder leur français d'espa-
1. Voir sur l Espagne en France l'excellent article de M. Morel-Fatio, El. sur VEspagne^ !•■• série, 1-108, 2' éd., 189:». Cf. Lanson. Bévue d histoire littéraire de h France, 1896, iô el s.