CHAPITRE I GÉNÉRALITÉS
Le mouvement spontané de la prononciation au xvi* siècle, — comme du reste celui de toute la langue — est plus difficile à préciser encore que celui des siècles précédents. Cela peut paraître étrange, puisque à partir de cette date nous avons des témoignages de contemporains qui ont observé Tusage. Mais ces témoignages sont peu sûrs, émanant de gens tout farcis de latin, souvent tentés d'imposqr aux mots une forme calquée sur la forme latine, et, ce qui est plus déconcertant encore, de le faire sans méthode, en appliquant le système ici et en Tabandonnant là, sans considération aucune de la conmiunauté d^origine d'un même son dans des mots différents. Ajoutez que, dans d'autres cas, l'observation même de ces grammairiens s'est trouvée faussée, parce qu'elle a porté sur des habitudes de prononciation qui n'étaient pas purement françaises, mais dialectales. Par là s'expliquent de graves contradictions entre les dires des contemporains.
Du reste, la critique de ces témoignages faite, et Ton arrive jparf ois à la faire, l'usage qu'on observe derrière eux apparaît lui-même avec des caractères noijyeaux. Jusque là, pour la presque totalité des gens qui s'en servaient, la langue n'avait qu'ime forme : la forme orale, le mot n'était qu'un groupe de sons qui se transmettait de bouche en bouche. Avec l'imprimerie, tout change : la langue se transmet aussi par la vue : le mot a deux formes, l'une pour les yeux, l'autre pour les oreilles.
BIBLIOGRAPHIE. ^ Thurot, De la prononciation française depuis le commef^eement du XVI* siècle d'après les témoignages des grammairiens, Paris, I. N., 1881. *Ce livre est une incomparable collection de matériaux, quoique trop souvent l'observation des grammairiens n'ait porté que sur des mots isolés et des points de détail.
E. Gaufinez, Notes sur U vocalisme de Meigret. (Festgahe fur W. Foerster), 1902.
Fr. Harteim, Beitrâge zum Vokalismus mit besonderer Berûcksichtigung der nebentonigen und unbetonten Vortonsilben im fr. (vom XVI**' Jahrh. aus), Ham bourg, 1898.
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Or, par la faute de la graphie traditionnelle, telle que nous l'avons décrite, ces deux formes ne sont pas identiques. Tune n^est pas, comme elle devrait Têtre, la figuration de Tautre, et dès lors, elles vont entrer en concurrence. La phonétique du français n'évoluera plus librement, elle sera contenue, quelquefois ramenée en arrière par rinfluence orthographique ; mais comme, malgré tout, elle ne saurait être complètement contrainte, il résultera de la lutte entre ses mouvements propres et les poussées artificielles qui s'y , opposent toutes sortes d'inconséquences et d'exceptions.
En outre, la masse des mots savants introduits dans l'usage avec leurs consonances toutes latines exerce des effets analogiques qui dérangent l'évolution des mots populaires : des modes même, déterminées par l'influence de certains groupes, telle la mode italienne, concourent au même effet. Enfin les prescriptions doctrinales, quoique moins importantes qu'au siècle suivant, viennent à la traverse de révolution spontanée. Pour toutes ces raisons, le mot de phonétique, qui éveille l'idée de règles constantes et inconscientes, convient assez mal aux transformations qui vont survenir; et le titre d'Histoire de la prononciation me paraît, malgré l'avis de Gaston Paris, aussi bien approprié à un temps où la phonétique n'a plus qu'une part dans le développement des sons, et où se mêlent, comme dans l'histoire, l'effet des grandes causes générales et le produit de la volonté consciente des hommes.