‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 127 sur 248 · R APRÈS MUETTE · texte numérisé non relu

R APRÈS MUETTE

La tendance à Tapocope, qui se remarque encore aujourd'hui dans le parler populaire, existe déjà au xvi* siècle; elle est même probablement antérieure. Elle fait dire non seulement not' père, mais une lèf iune lettre), c'est dire qu'elle n'atteint pas seulement les proclitiques.

Aucun grammairien du temps ne la note ni ne la censure, mais elle se trouve indiquée par Rob. Estienne pour quelques mots où le groupe est précédé de r : marte, meurte, et pour deux autres : pampe, vive (vivre) (Thur., o. c, II, 278).

Elle était certainement déjà répandue. Le /. B. P. écrit rue de la Calende (265), une sallemande [salamandre, 13 et 76) *. Diane de Poitiers écrit vostre proupe seur [Let., LXII, p. 110). Marguerite de Navarre rime paillarde et ardre (Dern. po., p. 89j,

t. Cf. du même merquedy (126, 87) à côté de mercredi.

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fl > z Une réduction spéciale avait aussi atteint IV intervoca-

lique, qui en arrive à se confondre avec z.

On a souvent parlé à ce propos d'affectation et de mode. Le phénomène est trop général pour être susceptible de cette explication. On le retrouve hors de Paris, dans tout le Centre et jusqu'à Vézelay. Et d'autre part, il ne s'est pas produit chez les gens qui faisaient la « gorre », mais dans le menu peuple, chez les commères. C'est sans doute un accident survenu à la consonne r alors dentîde, c'est-à-dire prononcée avec les organes dans une position toute voisine de celle qui donne naissance à / dentale ou à cf. On sait que l'échange de z et de r s'est produit fréquemment dans d'autres langues (latin, provençal, etc.).

Tous les observateurs, de Barcley et Tory à Godard, Érasme, Palsgrave, Sylvius, Bovelles, Pillot, H. Estienne, Bèze, Cauchie, ont noté cette faute commune : mon mazy, mon pesé, et ainsi de suite (Thur., o. c, II, 271-273).

La faute inverse, qui consistait à dire mon courin^ la rairon, se faisait également, mais elle parait avoir été moins répandue ^

Il y a là-dessus quelques facéties qui ont été imprimées et qu*on trouve citées partout^: Madame, je vous rayme tan, May ne le dite pa pourtant, Les musailles ont de-rozeille...

Vers 1620, il ne restait, dans la langue de la bonne compagnie, de cette prononciation que le doublet chaire, chaise. S'est-elle éteinte naturellement, par le déplacement physiologique de r? A-t-elle, sous l'influence des grammairiens, été considérée comme appartenant aux patois du Centre ? Ce serait alors un bel exemple des entraves apportées au libre développement phonétique par les influences personnelles et littéraires- Or j'inclinerais assez à le croire, étant donné que cette confusion se retrouve à chaque ligne dans les textes populaires du xvii^ siècle rassemblés par Nisard (Langage popul, de Par,).

CONSONNES MOUILLÉES. — Le groupe gn provenant de gn latin se prononçait FI. Cependant Palsgrave excepte de cette règle signe, règne, et les mots qui 'en proviennent. Pour le mot digne, il admet du reste ailleurs la prononciation dine^ (Thur., o. c, II, 345).

1. Le /. B. P. appelle le S' de la Gruthuse M. de la Grupliire. p. 5

2. Vamani despoaruea de son esperit escripaant a sa mye. voulant parler le coartUan^ avec la Responce de la dame {A. poes. franc, des XV* et XVI* s., par Montaiglon, V, 127 el suiv.;. On trouve aussi la même pièce dans la plupart des éditions de Marot. Je la citerai sous le nom de Epislre du beau fils de Paris.

3. Thurot a-t-il donné sa si^ification véritable au témoignage de Palsgrave ? Ce gn que demande Palsgrave doit être moins, il me semble, le gn que nous fainons entendre dans gnostique qu*une sorte de nasalisation avec résonance de la consonne, quelque chose d^analogue au premier y d'afT^Xoç. C'est ainsi, sans doute, qu'on pro-

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Les théoriciens sont en complet désaccord à ce sujet.

Meigret écrit anhiao, mais S*- Liens aneau [agneau); Sebilet autorise à rimer règne et chesne (32 v**).

De même pour digne et signe, Pasquier ne croit pas qu'ils se prononcent jamais sans le g (lisez : par n non mouillé). H. Estienne voit au contraire dans la prononciation par Fi une sotte affectation (Thur., o. c.,II, 348).

L^hésitation s'étend bien entendu aux composés : résine et resigne, sinifie et signifie. Les féminins de malin et bénin sont en igné ou ineK Montchrestien rimera encore nialine et orpheline [Œuv.,

P-91)- L'examen des rimes met cette confusion en évidence : maligne : marine (Mar., III, 263) ; bénigne : cuysine (Id., I, 246) bénigne: divine (Id., I, 98); bénigne: femenine (Id., II, 207) signes: clandestines (Id., III, 260) ; signes: voisines (Id., III, 228) signes : fines (Id., I, 34) ; assigne : fnedecine (Id., III, 1 3) \je resigne je me détermine (Id., II, 65); j'assigne: gesine (Id., II, 200) dignes: espines (Id., III, 184); digne: celestine (Id., II, 70) dignes: courtines (Id., III, 255); condigne : marotine (Id., I, 213) dine {digne) : divine (Tahur., Il, 28, son. |34) ; digne : quon digne Coll., Œuv,, 105); médecine : maline (Passer., 1, 108); rechine : mine [Chans. hug., 180); ruine: digne [ib,, 122); esgratigne : poupine {Parce à IV pers,^ i40-441, p. 146).

Turene : règne (S*-Gel., II, 168) ; règne : chayne (Id., III, 232).

t alterne aussi toujours avec /, à la médiale [jaillir et jalir, bouillie et boulie) mais surtout après la tonique (Thur., o. c, II, 301-307), la prononciation par / simple étant favorisée à la fois par les dialectes gascon et lorrain-champenois.

Il n'y a rien d*étonnant à ce que Marguerite de Navarre rime gentille : mille : on prononce mife [Dern, po., 435). Mais on trouve stile : postule (Coll., Œuv., p. 16); cf. inutiles : quilles (Bell., La Reconn,, a. v, se. m, A. th, fr., IV, 423) ; gentile : inutile (Passer., f,6).

seul: recueil (Jod., Eug.. a. ir, se. m, -1. th.. fr., IV, 38); aeui; </eu/(Coll.,Œu«.,p. 188).

noDçail en lalin, et alorij on s'expliquerait très bien le témoi(^iiage de Scali^^er qui reproche aux Français de faire entendre mannas au lieu de magnus. Il ne dit pas qu on prononçât manus. On comprend très bien, si Ton admet cette théorie, la confusion dine et digne.

t. Pour cognoislre^ on n'a affaire qu'à une graphie.

Contractions. — A noter enfin des exemples toujours nombreux de contractions : Qu'a-vous {quavez-vous?), n^a-vous {n*avez-vous?), sca-vous [scavez-vous?)^ (H. Est., Hyp,^ 98). Sa vostre honneur (= sauve vosire honneur^ ib,^ 99), artez (arrestez, Baïf, II, 333, 469). La langue littéraire les acceptera longtemps encore.

1. Dolet, longtemps avant Vaugelas, constate cette façon de prononcer : « La seconde façon de ceste figure est, quand deux mots (desquels Tung est detroncqué) sont r'assemblés en ung. Exemple : au'ous pour avez- vous; qra'Avooxpourqu^auez uous; m^avous pour m*auez uous; n&v*ou8 pour n*auez uous: n'auons pour nous ne auons. Tel est le commun usage de la langue Francoyse {Manière de trad.^ 1542, p. 37).

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