‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 14 sur 248 · Daurat disait de lui · texte numérisé non relu

Daurat disait de lui

francice docere

De régis solitum, nefas, calhedra

(Daurat, Poemala, Marty Lav. lH, 279-280.)

2. Dans son Arithmétique entière et abrégée (Paris, Ch Perier, rue Saint-Jean de Beauuais, au Bellerophon, 1565), Forcadel a inséré en tête du IV* livre (p. 145) une préface à Aubert de Poitiers, avocat au Parlement de Paris, où il dit nettement qu'il suivit en cela le conseil de cet Aubert. Le passage est en tout cas intéressant, parce que le fait qui nous occupe s'y trouve attesté : « Vous me mistes en si bon train que par votre seule opinion i'entreprins de lire les Mathématiques publiquement en nostre langue, ce que personne n'auoit encores faict au parauant. Et combien que plusieurs en fussent mal contens, les uns par une enuie toute aperte sans autre occasion, les autres parce qu'ils trouuoyent mauuaise ma manière de lire en vulgaire, si est-ce que vous me consolastes si bien en toutes mes incertitudes, que pour cela ie ne laissay de continuer mon entreprinse l'espace de neuf années entières. Et pour m'y fortifier, vous me listes connoistre à plusieurs bons seigneurs, desquelz les connoissances peu à peu m'en auroyent apporte tant d'autres, que (inablement avec leur bon secours, il auroit plu à la majesté du Roy me receuoir au nombre de ses lecteurs » (12 juill. 1565). Il était déjà lecteur en 1564. Voir le !•' livre des Éléments d'Euctide.

3. « Il semble donc que par grâce singulière de la Prouidence diuine se trouuent auiourd'huy, presque en tout le monde, aucunes Langues appellees Doctes etGranimatiques communes à plusieurs païs, esqucllcs sont traictez les affaires de la religion, et les arts : les autres propres de chacune nation, qu'on nomme Vulgaires ou Maternelles, semantes à la conférence commune des personnes, et aux commerces ordinaires. Car il est bien conuenable y en auoir de reseruées pour les mystères sacrez, et pour les sciences de haute, difQcilc et subtile spéculation : lesquelles ne doiuent estre indifféremment maniées par toutes personnes : autrement, rendues trop communes viendroient à mespris. Et faut soigneusement garder telles langues doctes et communes à maintes nations : afin qu'elles ne soient délaissées ou oubliées. Dont viendroit grande obscurité aux disciplines qui y sont escrites, confusion au monde, et ignorance aux hommes »... L'auteur parle ensuite de l'arabe et du grec, comme langues religieuses, et ajoute :

« Certes ce seroit grand mechef et péché de laisser perdre ceste langue : d'autant qu'elle est diffuse en plusieurs peuples, et qu'en icelle sont traictées presque toutes disciplines ; ioinct qu'elle est riche assez, et embellie de plusieurs escrits excellents, et de livres exquis, douce en prononciation, et pleine de grauité, non rude et aspre comme quelques autres. {Deux oraisons françaises prononcées auant la lecture de Demosthene^ Paris, Fed. Morel, 1576, p. 3 et 4.)

payée, se sentant libre, il se prononce contre ceux qui veulent s'arrêter aux langues anciennes, si élégantes et utiles qu'elles puissent être, et surtout il s'élève contre les gens qui, une fois adonnés à ■cette étude, la poussent si loin et l'embrassent avec tant d affection qu'ils négligent, pour une érudition superflue, les choses autrement sûres et importantes de la vie contemporaine : « N'est-ce point ^and erreur, dit-il, que d'employer tant d'années aux langues anciennes, comme Ion a accoustumé de faire, et consommer le temps à apprendre les mots, qui deuroit estre donné à la cognoissance des choses, ausquelles Ion n'a plus ny le moyen ni le loisir de vaquer? N'est-ce foUie, h l'occasion de ces langues, s'addonner et affectionner tant à l'antiquité, recherchant si curieusement les vieilles superstitions, et actions ? ou espluchant vieils exemplaires, que communément Ion gaste de plus en plus en les cuidant corriger, et laisser en arrière la cognoissance de sa religion, et affaires du païs et temps où l'on est viuant? Qu'est-ce autre chose que d'abuser de l'estude et des lettres, demandans claire lumière, où n'y a qu'obscures ténèbres ? et essayans entendre choses, qui proufitent plus, ignorées que sceuës, si tant est que se puissent sçauoir, estans en si long espace de temps tant altérez, et changez tous affaires humains ? Quand cesserons nous de prendre Therbe pour le bled ? la fleur pour le fruict? l'escorce pour le bois? Il y en a qui sçauent la généalogie des anciens dieux prétendus, leurs noms, cultures, oracles, pouoirs, et ne leurent jamais en la saincte escriture. Comment se gouuernoient entièrement Athènes, Lacedemone, Carthage. Perse, ^Egypte, Macédoine, Parthie : discourans de l'Aréopage, de l'Ephorie, des Comices Romains : et n'entendent rien au conseil de France, maniement des Finances, ordre des Parlemens. Ce n'est donc assez pour se rendre parfaictement sçauant et vrayement utile à son païs et gouuernement, que de s'arrester seulement aux langues anciennes, et es curiositez en dépendantes, ains conuient aussi trauailler es modernes, usitées auiourd'huy entre les hommes, et cognoistre les affaires du temps présent. » — J'ai tenu à citer ces paroles éloquentes, qui ont été récitées, l'auteur le dit positivement, du haut d'une chaire d'Etat, avant février 1576, et qu'il a fallu tant d'années pour voir triompher des préjugés de la plus <c grande Université de l'Europe » \

Cependant, même au Collège de France, il faut bien le dire, l'indépendance d esprit de quelques-uns ne changea rien à la routine.

1. Sur Loys Le Roy, voir la thèse de H. Beckcr, Un humaniste an XVI* siècle, Loys Le Roy, Paris, Lecène et Oudin, 1898, in-8«. Cf. p. 172-176.

Il n'y a pas là-dessus de texte positif, mais on peut remarquer, avec M. Lefranc, que si Thibitude d enseigner en français se fût généralisée dans le Collège, ses adversaires, si nombreux et si haineux, n'eussent pas manqué d'attaquer pareille nouveauté ; or, personne n'en parle. Là aussi, sauf quelques exceptions, le latin continua à régner exclusivement K

Cet état de choses inspirait tout naturellement à la population des écoles, hautes et basses, le sentiment que le français était un idiome inférieur, non seulement inculte, mais indigne d'être cultivé, impropre à exprimer avec une précision et une abondance suffisantes, les choses qui n'étaient pas de la vie commune.

Et si l'on songe que cette manière de penser devenait, par suite de l'éducation, celle de toute l'élite intellectuelle du pays, on mesure quelle hardiesse il a fallu pour s'en dégager. De tous les obstacles que le français trouvait devant lui, le plus formidable était la tradition des universités. Se servir du langage vulgaire, c'était, aux yeux des lettrés, s'avouer en quelque sorte un homme d'un rang et d une science inférieurs, c'était, pour dire le mot, se déclasser.

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