LES AUTRES CONSONNES DEVANT S
Devant une s qui devient souvent muette, les consonnes n'ont plus les mêmes raisons de tomber; cependant le vieil usage est long à disparaître.
Les règles générales sur ce point ne manquent pas chez les grammairiens de Tépoque, mais elles sont peu assurées. Paisgrave dit que toute consonne est muette devant «, sauf les nasales et r (24- 25, Thur., o. c, II, 62); Meigret croit qu'elle se prononce, mais bien légèrement {Ment,, 23, et Gram., 36 v®) ; il est en cela suivi par de Bèze. Peletier (128) est à peu près d'accord avec Paisgrave. Cauchie ne s'en écarte pas sensiblement en 1576; mais en 1586, la règle qu'il donne est loin d'être aussi générale. Des deux principaux dictionnaires de rimes, l'un, celui de Tabouret, est iidèle à la vieille tradition. Vautre, celui de Lanoue, affirme moins fermement. En somme, si la consonne se maintient, cela serait, d'après ces textes, avec une prononciation très atténuée.
MOTS TERMINÉS PAR T. — Le / tombe toujours ; qu'on l'écrive ou non, il est muet. Tout le monde est d'accord sur ce point (Thur., o. c. II, 69).
MOTS TERMINÉS PAR DES LABIALES P, B. — Dans les mots terminés par les labiales p, b, l'ancien usage se conserve aussi fidèlement : Le A ne se prononce jamais.
Le/> tombe le plus souvent : des sirops et iulez (Mar., I, 197).
On n'entend p que dans hanaps, et le mot de l'inquisition relaps,
MOTS TERMINÉS EN F. — Vf ne s'entend pas dans la plupart des mots terminés en efs, ni dans les mots terminés en eu fs (œufs): tes reliez (Nie. de Tr., Par., 255).
Dans les mots en i/*, f tombe aussi le plus souvent : apprentifz : gentilz (Mar., I, 244) ; Cf. : excessif z : châssis (Id., II, 66); massifz: racourciz (Id., 1, 143) ; iuifz : fuiz (Id., III, 142) ; vifs : enuis (Saint- Gel., I, 302) : vifs: rauis(ld., II, lU);suyuis : vifs (Id., II, 122); rauiz : vifz (R. de Coll., Œuv,^ 61) ; deceptis : abêtis : bru lis (Id., i&., 248); transifz : trente-six (Id., îA., 119); vifz : filz (Pelet., Orf., Œuv,, 8 V®); naifz : pais [Id,, ib.)\ faittifz : petitz (Id., «A., 65 po).
Cependant Lanoue estime préférable le maintien de f dans souefSy nefs, brefs, reliefs, griefs, 11 le réclame formellement dans veufs (257).
Pour ifs, Meigret le conserve dans actifs, Ramus aussi, et Lanoue n accepte tarais et maladis qu'à la nécessité (p. 250, cf. Thurot, 0. c, II, 71-72).
MOTS TERMINÉS PAR C ET G. — Les observations des grammairiens sont nombreuses, mais peu concluantes.
Palsgrave maintient c et gr : secz, longz (297). De même, Rob. Estienne (16), Ramus (59). Est-ce purement orthographique?
Meigret, peu suspect de garder les lettres inutiles, juge que les consonnes autres que / et rf subsistent, mais prononcées légèrement (36 V*); au contraire, Cauchie (1570) pose la règle générale que toute consonne devant la finale s'amuit (27; de même en 1576, 99). Comme on en peut juger, cela est bien contradictoire et peu assuré. Nous avons tout de même un témoignage plus explicite, c'est celui de Lanoue [Dict. de rimes, 254 et suiv.). On y voit clairement la lutte entre les deux usages. Voici par exemple ce qu'il dit à propos de acs : « Quelques vns de ces pluriers se peuuent accommoder à estre prononcez sans le c. Et en ce cas on les pourra rimer a la terminaison en as,., 11 faudra auoir le iugement de discerner ceux que l'usage a plus adoucis..., et n'en vzer pas à tous les iours..., c'est par licence ».
On peut en conclure, il me semble, que, à cette époque, la chute de la consonne palatale était loin d'être régulière.
Mais il faudrait établir des statistiques précises de l'usage, et il est fort difficile de savoir dans quel cas la commodité de la rime a conduit le poète à archaïser. On constate, en effet, dans les vers des suppressions de c assez fréquentes :
Laqs : soûlas (Mar., II, 61); las (Id., I, 17) ; regretz : grecz (Pelet., OEuv., 14 v®); grecz : hallecretz (Id., ib., 16 r°); grecz : leur grez (Mar., II, 114) ; ioliz : melancholicz (Pelet., OEuv., 65 r^) ; espics : inutils {Rons,, III, 371); boucs : ^ou«(Rons., III, 362, M. -L.) ;
ducz : perduz (Mar. , II, 1 74) ; turcs : Lemurs (Rons. , IV, 228) ; arcz : esiandartz [Marg,^ de la J/., IV, 143).
Mais Ramus admet /aA:5(Thur., o. c, I, 66), etLanoue ne proscrit pas cette prononciation, bien qu*elle ne soit pas habituelle [ib.). Le même, à propos de secs^ admet seulement qu'il peut se prononcer sans le c {ib., 66-67). Des mots en ics, seuls « alembics, bazilics, aspics s'accommodent a laisser leur c... Les autres s y peuuent malaizément contraindre » (Lanoue, ib.). Les mots en ocs, « a grand peine se veulent dessaisir du c pour rimer en os. . . Et ne s'en doit on dispencer, s'il n'est plus que nécessité » (Id., ib.). « Il ne faut forcer (les mots en ucs) de rimer a ceux en us, car il y a trop de contrainte » (Id., ib,). Il n'y a que boucs pour rimer à iougs ild., ib., 68).
On voit la conséquence qu'il faut tirer d'un pareil état de choses; c'est que dès lors la langue commence à s'avancer vers un état qui est proche du nôtre, où le pluriel en «, sensible seulement quand il y a une pose, ou bien devant une voyelle, n'a plus qu'une flexion intermittente, en attendant que cette flexion ne soit, dans la plupart des cas, qu'une flexion orthographique.