INDÉFINIS
Le fait le plus important de l'histoire des indéfinis au xvi^ siècle est la diffus on de Tadjectif c/iaqrwe, né de chacun, dont on a séparé un. A vrai dire, chaque existe depuis le xui® siècle. Le fragment du lai d'Ignaure cité par Bartsch [Chrest., SS8, 37, 560, 19) en offre deux exemples, où du reste chaque est pronom. Mais cette forme est tout à fait exceptionnelle à cette époque. Le Dictionnaire général le relève dans les Miracles de Gautier de Coincy, on en rapportera peut-être d'autres exemples*, néanmoins on peut considérer que, auxv®, chacun est encore le seul mot usité, tant comme pronom que comme adjectif. Il faut arriver à la deuxième moitié du xvi*^ pour que Tusage de chaque se répande ; il est chez Montaigne (1. I, ch. 13, add. de 1595 , et souvent, chez Amyot, par exemple : disposer chasque chose en lieu ou elle puisse... {Œuv. mor., 70 Bi; aussi est il vray -semblable que Vame de chasque criminel et meschant... [Ib.j 265 v** E) ; a chasque genre de beste il y a chasque sorte de nourriture qui lui est propre [Ib., 276 r® B ; cf. /A., 280 r« G).
Gomparez : Bien que... Chaque personne ait la voix plus hardie (Jod., Eug., Prol., ^4. th. fr., IV, 7) ; Nymphes tenans en chasque
I. Il y en a un dans 01. Maillard, Serm., p. 9 : a cesque foiz qa'il nous en souiengne.
main diuers vases (Bouch., Ser., I, 2, t. I, 79) ; vne heure chasque iour (Seal., Let,, 23 fév. 1587, p. 242). Désormais on le retrouve un peu partout, ainsi chez la reine Marguerite : s'estoient trouué chaque trouppe en vn pré a pari IMém., 10, éd. Lalanne). De même chez Montluc : et voloient que chesque prouince (V, 27, Le/., 137); chasque capitaine auec sa compagnie (Hug., Port, et réc. du XVI^ »., 192; chacun est à la ligne suivante); chaque = quelque^ jamais quelquun.
Toutefois on trouve encore si souvent chacun adjectif, qu*il m'a toujours paru étonnant de voir Malherbe poser, dès le commencement du xvu®, en règle absolue, que chascun se dit absolument et non avec un substantif (IV, 431) ^
Se flétrissent sans être complètement abandonnés les pronoms suivants :
Les aucuns, que Palsgrave donne encore comme très usuel (360- 61) : on le rencontre assez tard dans le siècle : Dont les aucuns ie voyoys abattuz (Marg. de Nav., Dern. po., 150) ; les aucuns prennent leur plus grande occasion a faire outrage (Meigret) 0/f. Cic, 18, cf. ;75; Pasq., Bech,, 1. VII, ch. 3, t I, p. 690 D).
Nu m encore donné par Palsgrave, 362, est très commun dans les premiers livres de Rabelais {Pant., ch. 23, 1, 330, iA.,ch., 24, 1, 335. Cf.Lex.) ; il se rencontre chez Marot, 1, 76, 129, 200, 269; Marguerite de Navarre, Dern. po., 212, Marg. de la Marg., IV, 13, 129 ; Dolet, II Enf., 18, Coll., 37; cf. qui n ont nuluy fiance {Ch. hug., 142).
Cependant on le remplace souvent ou par nul ou par personne, aucun, qui deviennent négatifs.
Ame se fait plus rare ; il est vrai que souvent on n*est pas sûr si on a affaire à lui, ou simplement au substantif ame. Je citerai pour exemple cette phrase de Montaigne, où il ne faut pas sans doute le reconnaître : Et luy partoit cette humeur d'vne grande bonté de nature; il ne fut iamais ame plus charitable et populaire (1. III, ch. 10, t. VI, p. 218). Cependant Maupas Tenregistre encore : A qui a vous parlé? A ame (190) 2.
Je signalerai aussi la transformation de l'expression quelque chose, qui existe longtemps avant le xvi*" siècle, mais qui, à partir de cette époque se fond en un pronom. On le fait suivre quelquefois d'adjectifs au neutre, au lieu de les accorder avec c/io«e, et de les mettre
1. Va ehaean resU très usuel Meifrrel, Tràd.des Off. de Cic., 33, Tahur., Il, 173. Vigor, Serm. czth., 63-64, Du Vair, 361, 35. ctc.\
3. Rabelais dit toutes les âmes dans le ficns de tout le monde ^Ilab., Gsrg, xxix. I. p. 113).
Histoire de U langue française. II. 21
au féminin comme autrefois : quelque chose de bon (Du Bel., Let., 38) ; quel que chose qui luy soit aduenu (Cayet, Chron. sept.^ 22, 2). Mais on trouve pendant longtemps des traces de lancien usage. Du Vair écrit encore : s'il n'y auoit quelque chose mauuaise dedans (383, 44). Et le petit poème de Quelque chose de Philippe Girard, publié en 1588 en réponse au Nihil de Passerat, reste d'un bouta l'autre à peu près fidèle au genre féminin*. On y trouve cependant plusieurs fois : quelque chose de bon^ p. 15-16.
Personne subit lentement un changement analogue. On trouve encore Taccord fait régulièrement : // n'y a personne qui ne soit estonnée (Farel, Let.^ 1531, Herm. C, II, 363). Au contraire, Rabelais écrit : si personne tant feust esprins de témérité quil luy voulust résister... (1. I, ch. 27, t. I, p. 106).
Plusieurs anciens indéfinis disparaissent : autel, encore donné par Palsgrave et Sylvius, itel également donné par le même Palsgrave (365)2.
Nesun est considéré par Palsgrave lui-même comme un vieux mot roman (363) ; Roger de Collerye le met deux fois dans des rondeaux {nesune, p. 189, et nesung, 197). Il était dans Marot, II, 171.
Quant est encore très employé, dans la première moitié du siècle surtout : Combien de François, quants Italiens, quants Allemans, et Hespagnols? (Meigret, Trait, de VEscrit., 1545, B. III r®; cf. Rab., Garg., ch. 5, t. I, 22; 1. III, ch. 6, t. II, 39; Lar., Les /al., a. m, se. V, A. th. fr., VI, 50), etc. On sait que, avec certains substantifs comme fois, il se conservera longtemps encore : quantes fois. J'y reviendrai dans le tome suivant.
Ce qui a été plus rarement observé, c'est que dans combien^ il tend à prendre la place de com. Palsgrave donne : quant biens a il extorcionné, qui n'est pas très probant (542) ; mais Sylvius met en parallèle combien et quant bien (144) : on dit quam bien hat^ ou quant bien i hat, ou quant long temps hat, vulgairement combien hat ; et Robert Estienne dit à propos de combien de temps : quidam scribunt quant bien (72).
1 Ce poème a été réimprimé avec le Nihil par P. Blanchemain, Vendôme, Lemercier, 1868. Voici un exemple du féminin : Car Dieu considérant des le commencement Que Rien n'estoit pas bon, créa premièrement Quelque chose confuse^ et sans t>i«, et sans forme^ Obscure, malplaisante^ embrouillée et difforme (p. 19).
2. On sait qu'il s*cst conservé obscurément dans la langue populaire sous la forme vocalisée itou « iteu < itel -f cons.) Ou le retrouve jusqu'à nos jours ; Et autre chose itou ; et moi itou.
Faut-il voir le vieil aulretel dans des exemples comme celui-ci : Et autres tels epitheles (Rab., 1, I. ch. 25, t. I,p. 28)?
Très tout est encore, non seulement dansMarot (I, 187), Rabelais (Garff., ch. 18, t. I, 311 ; 1. IV, ch. 16, t. II, 329), Marguerite de Navarre (Dern. po., 423, 431, 433), et S*-Gelais (III, 191), mais jusque dans TEstoile (Tbiir/i. de H. III ^ 295). Henri Estienne le trouve cependant populacier. De fait, Nicolas de Troyes en use et en abuse (20, 84, 147, etc.).
Que... que devient aussi plus rare : que du leur, que du mien est une façon de parier du siècle précédent, que cependant on retrouve encore de ci et de là : Le chevalier d'Omale,., fit violer trente ou quarante que femmes que filles (L'Est., Journ. de Henr. III, 294, 1).
Il importe de remarquer que Barth. Aneau blâme Du Bellay davoir employé qui.,, qui (Du Bel., I, 395, et 485). On ne s explique guère cette observation, car qui... qui est partout : qui en Picard, qui Champenois, qui Prouençal, qui Tholosan (Pasq., Rech.j 1. VIII, ch. 3, t. I, p. 761 A); leurs puissances (des dieux) sont retranchées selon nostre nécessité : qui guérit les chevaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la tous; qui vne sorte de gale, qui vne autre; qui faict naistre les raisins, qui les aulx ; qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise ; qui a sa prouince en oriant et son crédit, qui en ponant... qui na qu'vn bourg ou vne famille en sa possession, qui loge seul, qui en compagnie, ou volontaire ou nécessaire (Mont., I. II, ch. 12, t. IV, p. 40-41).
Vn est encore souvent pronom, surtout chez les poètes : Fay moy vomir contre vne, telle ordure, Qui... (Jod., II, 92, 360, note 22, M.-L. ; cf. Marg. de la Marg., IV, 14, 49) ; on le trouve aussi en prose : Vne femme auoit fait tuer son mary par vn qui estoit son paillard (J. B. P., 374; cf. Des Periers, Nouv., II, 166; Amyot, OEuvr. mor., t. II, 373 v«H; H. Est., ApoL, l, 155; Lett. miss, de Henri IV, III, 366; L'Est., Journ. de H. III, 38,1).
Au pluriel, il s'oppose à autres : vns ronds... autres en forme lachrymale (Rab., 1. IV, ch. 62, t. II, 488); les quelles sont vnes noires, aultres fauues, aultres cendrées, aultres tannées et basanées (Id., l. III, ch. 22, ib., 111).