‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 180 sur 248 · ARTICLE INDEFINI · texte numérisé non relu

ARTICLE INDEFINI

Quand Sylvius veut opposer aux cas où on emploie Tarticle défini les cas où il n'est pas de mise, il propose la forme sans article du tout. « Dedi homini, à home; magistro^ à maîstrè; patri, à perè : tanquam dicas, alicui homini, alicui magistro, alicui patri. Sed, k Vhomè^ au maîstre^ au perè dicentes, addimus vel intelligimus à Vhomè du lieu, aô mâîstrè de la maison, au perè de Jàn, vel quid simile, quo propter possessionem aut relationem, restringatur illorum infinitas, tanquam illis indefinitum aliquid, hoc certum définitûmque significetur » (97-98).

Cette doctrine retarde en réalité sur Tusage, on dit encore dans des cas que nous verrons : donner à homme, mais dans les phrases ordinaires : ie Vai donné à un homme, à vn maistre, à vn père.

Par lusage qui est fait des articles indéfinis, on constate même que les règles, telles qu'on les trouvera exprimées par Maupas ou Deimier, sont en train de se préparer. On ne saurait toutefois dire qu'elles aient déjà pour elles Tusage général. Ce sont de fortes tendances, rien de plus.

1® V INDÉFINI ET V ATTRIBUT DE ÊTRE. — On incline à faire accompagner de un, des, l'attribut du verbe être, précédé ou non de ce, quoique les exemples contraires abondent, même en prose ^

Il y a un passage très caractéristique de Dolet (// Enf,, p. 32), où tous les substantifs ont l'article, où aucun adjectif ne l'a : Suys-ie vng larron, vng guetteur de chemin,., suys-ie mutin, suys-ie en rien oultrageuxl etc. Comparez : ce sont des legiers effects que les sens produisoyent d'eux-mesmes (Mont., 1. II, ch. 6, t. III, p. 63); ce sont icy ... des excremens d'vn vieil esprit (Id., 1. III, ch. 9, t. VI, p. 119) ; cest vn grand ornement que la science (Id., 1. I, ch. 26, t. II, p. 27) ; tu fais icy semblant que des arbres ce sont des hommes (PaHs.,

1. Exemples de romission : c'est viande céleste (Rab., 1. I, ch. 25, t. I, p. 97} ; gai sont arts concqrnans la recherche de vérité (Meigret, Off, de Cic, 14) ; tout ainsi que si c'eussent esté escolliers auditeurs (Des Per., Nouv.^ 11,261); ce f oui moqueries (Lar., Jal.^a. I, se. II, A. th. fr., VI, 14); tous ses propos estoyeni belles chansons (Amyot, Vie de Lyc.^ i9)\ si est la pitié passion vitieuse aux stoîques (Mont, l. I, ch. 1, t. I, p. 5); les Chrestiens doiuenl penser que c'est punition de Dieu (Fauchel, Orig. de la L fr.^ 533 v«) ; Ses conseils sont abysmes profonds et inscrutables(l}u Vair, 3H8, 39) ; Ne pensez pas que ce soit fables ce que les poètes représentent (Id., 389, 10).

En ce cas, il y a souvent aussi ellipse du défini : Bardus, V. roy des Gaules en feut inuenteur (Du Bel., De/*., II, 8, éd. Cham., 272) ; Huon de Meri est autheurdu Roman d'Antéchrist (Fauchel, Orig. de la L fr.^ 561 r"); ce comte de Rais estoU filf aisné d'vn banquier florentin (L'Est., Journ. H. III, 37, 2).

25); Chastillon... leur respondit quils estoient tous des proditeurs (L'Est., Journ. H. III, 294, 2); Cest vn grëd cas d'auoir mesmes çnseignemçns d'Ancçstres (Meigr., Off. de Cic, 39); ne seraient tels Hures,,, vn banquet de diables (N. du Fail, Eutr,, II, 15) ; d'Omale estait vn grand politique à ceux de Paris, un traistre (L'Est., Journ. H, III, 295, 1).

2** L'ARTICLE ET LES COMPLÉMENTS DIRECTS DE VERBE, — L'article tend aussi, mais on ne peut pas dire plus, à se régulariser devant les noms compléments de verbe. A la fin du siècle, on ne dit plus, suivant Deimier : le soleil donnoit fleurs ou fruicts aux iardins. Sans doute Palissy écrit encore librement : ils se hastoyent de fleurir et produire graines et fruits (30). Mais il semble bien en effet que l'usage général soit plutôt de dire des fleurs, des fruicts, ainsi : le Roy,,, prépara vne puissante armée, le roy,,, leua grosse armée (Dolet, Gestes de Fr, de V,, p. 39 et 41); ses moyens à conduire vne guerre, à commander vn peuple, à pratiquer l'amitié d'vn prince ou d'vne nation estrangiere, quà dresser vn argument dialectique ou à plaider vn appel, ou ordonner vne masse de pillules (Mont., 1. I, ch. 26, t. II, p. 27); le roi de Nauarre fist de grandes difficultés (L'Est., Journ, de H, III, 291, 1); affin d'euiter vne nouuelle guerre {Let, in, de H, IV à de Vil,, fév. 1600, p. 11) K

Toutefois il s'en manque bien que l'usage soit constant, même chez les derniers écrivains du siècle. Exemples d'omission de l'article : y laissant portes de chaque costé (L'Est., Journ, H, III, 36, 1) ;

allèrent faire semblables prières et requestes à ladicte roïne

(Id., ib,, 35, II); ayant pris haleine, et faict nouueaux desseins (Mén., 45 éd. Lab.); i'ay moindre enuie d'y retourner que les aultres {Let, de H. IV à de Vil., 24 mars 1599, p. 24) ; il me fascheroit fort d'espouser personne qui ne fust de ma religion [Mém, de Marg, de Val,, 24).

De l'aveu de Deimier lui-même, pour peu qu'un nom de qualité ou d'accident soit régime du verbe, on se passe d'article : donner force, vigueur. On reconnaît là les locutions verbales comme nous en avons encore : faire grâce, merueilles, avoir tort, inspirer confiance.

Elles ne sont pas restreintes aux noms de qualité et d'accident.

1. On peut comparer les phrases où il neutre, exprimé ou sous-entendu, est sujet : y eut vne maison honnorable qui (L'Est., Jonrn. H, ///, 295,1) ; s'il tepre$entoit a vous des occasions plus importantes {Let. in. de H. IV à de Vil., 7 mars 1600, p. 17); <7 y a du respect pour ceux qui Lesuyuent^ et pour Vennemy de Veffroy^ de voir... (Mont., l. II, ch. 17, t. IV, p. 224).

comme force^ vigueur^ mais se forment de toutes sortes de substantifs. Il y en a en très grand nombre. En voici quelques-unes prises aux derniers écrivains : acquérir créance (Du Vair, 334, 1); acquérir gloire à l'art et foy à gens que,,, (Id., 363, 38); apprendre m€stier[\à,^ 359, 38); auoir absolution [Mén.^ 30, éd. Lab.); auoir commencement (Du Vair, 359, 1); donner occasion (Id., 356, 38); donner cœur (L'Est., Journ. H. III, 293, 1); se donner garde (Des Per., Il, 283); donner loisir (Du Vair, 353, 35); faire chose (Mén,y 1, éd. Lab.); /aire conte (Du Vair, 355, 16); faire contenance (Id., 357, 33); faire distinction (Id., 383, 14); faire miracles {Mén,, 30, éd. Lab.) ; faire ouuerture (Du Vair, 379, 20) ; faire voye (Id., 396,15) \ porter calottes [Mén,, 2, éd. hdh,)\ porter hoquetons (ib.y 17) ; porter tesmoignage (Du Vair, 404, 25) ; receuoir profit (Id., 386, 2) ; rendre combat (Id., 347, 14); vouer seruice (Id., 332, 6); prendre tiltre de clers (Fauch., Orig, de la l, fr, 560 \^) K

A vrai dire, le nombre de ces expressions n'est encore nullement limité.

D'autre part, il n'y a pas là comme plus tard des juxtaposés immuables. Un qualificatif, un déterminatif s'y ajoutent librement, sans rendre pour cela l'article nécessaire : donner pront remède au mal ia commencé (L. Labé, Disc, V, p. 34, éd. Bl.) ; vous trouuez matières assez ioyeuses et bien correspondentes au /lom (Rab., Pro/.,

I, 5) : aussi auons-nous granddesir de.,, (J. de la Taille, Corrivaux, prol. p. VI, Maulde) ; [Ils] font iustice particulière aux dépends de la iustice publique (Montaigne, 1. I, ch. III, t. I, p. 16, note 3); qui est-ce qui peut auoir iuste occasion de désespérer du salut d'vn Estât? (Du Vair, 334, 32); qui portoit grand chapeau {Mén., 2, éd. Lab.).

Pour la même raison, la forme de ces locutions n'étant point fixée, on y trouve l'article (là où nous ne le mettrions point) : Ha ! lay le tort, ie le voy bien (Grev., les Esb,, act. iv, se. m. A, th, fr,, IV, 293); ayant la charge d'esteindre les chandeles (N. du Fail, Eutr,, II, 3); se faisoit prendre la mesure de quelque pourpoint (Des Per., Oeuv,, II, 283); il me fit vn présent de la dite pierre (Paliss., 38) ; nous auons bien eu la raison de tous ces Valesiens {Mén,, 73, éd. Lab.); Luy eustserui d'vne chapelle ardente (S'-Gel.,

II, p. 167); Prenant le nom d'une mère cruelle (Corroz., Hecat,, Défense, il).

1. Cf. faire ombre (Forcad., 5) ; traicter paix (Dolet, Gest, Fr. de V., 24) ; faire guerre {Id,^ ib., p. 18); perdre lemp$ ^Lar., Jal.^ act. I, se. l, A. th, fr,, VI, 11); mettre peyne (Marg. de Navarre, Heptam.y 76); tenir hoslelerie (N.du Fai\,Eutr.y II, 13).

En somme, les locutions verbales juxtaposées se distinguent des phrases ordinaires par ce caractère qu'on les trouve plus souvent sans article que les expressions ordinaires qui ne sont pas en chemin vers la juxtaposition, mais on ne saurait opposer encore les unes aux autres ; l'obligation de l'article n'est pas encore assez stricte pour cela.

3® L'ARTICLE APRÈS LES PRÉPOSITIONS, — Après les prépositions, l'article devient aussi de plus en plus commun, au fur et à mesure qu'on avance dans le siècle : l'eau de pluye^ qui tombe en Veste (Bouch., Scr., I, 1. 1, 69); Si V eusse ouy lors quelque voix par Vair (Forcad., p. 7); comparaison de moy a vng si iuste perso nnaige (Du Bel., Let, in,^ 49); en vne si iuste deffence que celle de mon honneur (Id., lA., 51); la poésie^ que layme d'vne particulière inclinalion (Mont., 1. I, ch. 26, t. II, p. 21, cf. me fiert d'vne plus viue secousse {ib-)] ie désire que vous Vaymiez (la vie solitaire) comme eux, et auecles mesmes considérations qu'eux, et non par vn descouragement (Du Vair, 333, 5) ; troublé de guerres ciuiles, sous les prétextes de religion et bien publiq (L'Est., Journ., de H, III, 35, 1).

Mais les exemples contraires sont extrêmement nombreux. Il y a d'abord des expressions toutes faites : à port (Du Vair, 336, 40) ; à bride auallée (Rab., 1. I, ch. 43, t. I, p. 159) ; conduire à fin (Du Vair, 378,2); de paroles (Amyot, Vie de Lycurg,, p. 48, L); en bouche (Du Vair, 386, 21); en estât de (Id., 415, 25); en paix et concorde (Marg. de Nav., Dern. po,, 387); en parole (Du Vair, 404, 17); en intention (Fauch., Orig^ de la L fr,, 533 v®) ; par force (Amyot, Vie de Lycurg., 48, H.) ; par ieu (Id., Œuv, mor., 377 v^, G.)\ par armes {Mén,, p. 5, éd. Lab.); faictz par artifice, et non par inspiration diuine (Du Bel., Deff,, II, 8, Cham., 280).

En dehors de ces expressions, je citerai : quand vn peuple est contraint.., viure sous loix nouuelles (Fauchet, Orig, de la L fr,, 535 r^); elle peut eslre continuée par seconde élection (Mont., 1. III,

ch. 10, t. VI, p. 217); V honneur ne nous pourra estre oté, ne par

finesse de larron, ne force d'ennemis, ne longueur du tems (L. Labé, p. 4, éd,Bl.);auec regrets de ceque nul nauoit pitié de moi(Paliss., 316); chantoint mélodieusement leurs rymes auecques instrumentz (Du Bel., Deff,, 1. II, ch. 8, Cham., 273) ; auec tonneaux et barriques {Mén,, 23, éd. Lab.); en peines et destresses. En grans labeurs et obstinez trauaulx? (Corroz., Hecat,, Insuffisance, p. 7); se transforma en hydeuse Furie (Forcad., 5); à l'esprit par lecture complaire (Corroz., Hecat, Huictain.) ; peruertie par courtisans (Du Vair, 363, 25); elles ne se font pas cognoistre par tesmoignages empruntez

(Id., 409, 22); Mais la graua sus acier ou porphyre (Forcad., p. 4).

Les auteurs se contredisent d'une page à l'autre, quelquefois dans une même phrase : ie n^ay le cœur en si bas lieu (Du Bel., Let, in., 54); ce quen vne si iuste deffence (Id., i/>., 51); leur coulant la raison en l'esprit par la parole^ et les ramenant par discours peu a peu en ce qui est iuste (Du Vair, 400, 5).

4® LARTICLE DANS LES COMPLÉMENTS DÉTERMINATIFS DU NOM. — Quand un nom est complément déterminatif d'un autre, souvent il ne se place pas d'article entre la préposition et lui : au commencement de automne (Rab., 1. I, ch. 25, t. I, 97); la saison de vendanges (Id., ib,) ; Sans éclipser par empesche de Lune (Forcad,, p. 10); des froidures du vent de Nord et Ouest (Paliss., 78). Ici, c'est peut-être parce que Nord et Ouest sont des sortes de noms propres que l'article est absent. De même pour Sorbonne dans l'exemple suivant : et deuant luy marchoit le doyen de Sorbonne [Mén,, 17, éd. Lab.); Et si ne fut la crainte de supplice, Qui est celuy qui seroit vertueux? (Forcad., p. 24).

Page 1