LES SUBSTANTIFS PRIS DANS TOUTE LEUR GÉNÉRALITÉ
L'analogie ne joue pas encore grand rôle dans cette extension des articles définis, et lorsqu'il s'agit de prendre un substantif dans toute sa généralité, c'est presque toujours le substantif sans article qui fait l'office. Ainsi dans les phrases négatives, dans les interrogatives, les hypothétiques : // nest homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de mémoire quà moj/ (Mont., 1. I, ch. 9, t. I, p. 39); n obéissez ny a Dieu, ny a roy, ny aloy [Mén,, 8, éd. Lab.) ; iene luy pouuois faire présent plus agréable (Du Bel., Let, in., 35) ; il ny a homme qui se puisse vanter d'auoir plus auancé les lettres^ que f ai faict (Jos. Scaliger, Let,, p. 317); s'il se trouue .. liure ou tiltre faisant mention de quelcvn d'eux (Fauch., Orig, de la l, fr,, 557 r°) ; ilauoit appris a mespriser le corps comme chose qui n'est point a nous (Du Vair, 355, 8).
Il suffit que le sens soit indéterminé pour que cette syntaxe reparaisse : s'en vous y a pitié (S'-Gel., I, p. 98); de penser seullemeni [non qu'escrire) chose qui soit contre son honneur (Du Bel., Let. in,, 50); non tant pour plaisir que je y prinsse que pour rny relaschement de mon esprit (Id., ib., 43); vous sçavez, miealx: qu'homme du monde (Id., ib,, 37).
Il faut même ajouter que dans d'autres passages, alors qu'il n'y a ni négation, ni hypothèse, et que le sens est beaucoup moins défini, l'ellipse se fait encore. C'est sans doute pour cette raison que les
adjectifs indéfinis tels que autre, tels, tous, mesme, se construisent encore à la fin du siècle sans article.
Avec autre, ce sens général est très sensible : Attendray-ie plustot qu autre le luy reaeZ/e (SMjel., III, p. 169); Il nauoit garde de souffrir Qu'autre du pain luy vint offrir (Id., I, p. 59); pour ne vous ennuyer de plus longue lectre, encores que ie niasseure ce discours vous estre aultant agréable quaultre pourroit estre (Du Bel., Let. in,, 40); les choses prendroient aultre chemin [Let, H. IV à de VilL, 5 mars 1399, 21). Il nest point vray que iamais autre amie Puisse en mon cœur loger ny trouuer place (S'-GeL, I, p. 62) ; ne se sont proposez aultre but (Du Bel., Let, in^, 33); n'en fust faite autre poursuitte (L'Est., Journ. de H. III, 209, i)', Et tout poisson,.. N'eut autre habit que d'escaille d'argent (Forcad., p. 14); et ne tiray autre fruict de mon voyage [Mén,, 39, éd. Lab.).
Se renforçant les troupes d'vne part et d' aultre {S^-Gel,, III, p. 172); nait beu d'vng ou d'aultre breuuaige (Corroz., Hecat,, Liesse, p. 25); fuyez d'aultre costé (Id., ib,, Brocardeurs, p. 8).
Avec tous, Tomission de l'article demeurera usuelle jusqu'au XVII® siècle : tous royaumes ou pays diuisez. cheent sans ressource (J. d'Auton, Chron, de Louis XII, t. IV, p. 94) ; fault laisser tous habits de ioye (S'-Gel., III, p. 226) ; ainsi que auez accoustumé receuoir toutes œuures doctes et bien limées [Epitre à Hierosme Chastillon, S'-Gel , I, p. 143) ; pource qu'en toutes langues y en a de bons et de mauuais (Du Bel., Deff,, II, 3, Cham., 193) ; Là est encore vn haure conuenable A tous nochers de la terre habitable (Forcad., p. 2) ; Bien qu'on croye toutes brauades Rendre les courages plus fades (Jod., Eug,, a. ii, se. ii. A, th, fr,, t. IV, p. 35); guérir de tous maux (Lar., Jal,, a. ii, se. ii. A, th, fr., VI, 27) ; le Concile de Trente, selon lequel estoit commandé k tous Imprimeurs de corriger les plus rudes passages (d'Aub., Œuvr,, II, 243); tous Estais ont leur naissance et commencement (Du Vair,362, 17).
On voit cependant apparaître souvent Tarticle : toutes les églises {J. B. P., 178) ; Tous les deux (Bons., Po, ch., B. de Fouq., 47) ; tous les carrefours de Paris (Mén,, 3, éd. Lab.,) ; faire tous les jours la court {L'E&i,, Journ. H, III, 288,2) ; la Terre et Mer de tous les deux costez (Pelet., Od., Œuv., 8 v®) ; De tous les coups que l'archer tyre (Corroz., Hecat., Parler peu, p. 3) ; de tous les anciens poètes francoys (Du Bel., Deff,, 11,2, Cham., 174); Tous les con fédérez etvoysins, et tous les Ilotes,,, se descoupoient le front (Mont., 1. I, ch. 3, t. I, p. 17, note).
Avec tel, l'ellipse est commune : pourueu que telle manière de parler adioute quelque grâce (Du Bel.,/)c^., II, 9, Cham., 284) ; ie viendray sentir telle outrance Que despit me fera creuer (Jod., Eug,, a. IV, se. m, A, th, fr., t. IV, p. 61); auoir telle puissance sus vous (Lar., Jal,, a. i, se. ii, A. th, fr., VI, 14) ; a quoy peut seruir telle enqueste? (Fauch., Orig. de la l. fr., 533 v**) ; Quelque vil frippier qui voudroit faire son profit de telle denrée (Du Vair, 355, 14. Cf. : 343, 39 ; 344, 30 ; 398, 18 ; 350, 35, etc.).
Avec mesme, il est toujours habituel de ne pas exprimer l'article : Ceux que tu vois d'vn visage si blesnie Couchés icy ont eu fortune mesme, De mesme ville, issus de mesmepart, (Ronsard, Franc, II, t. III, p. 104, éd. Bl.) ; Jadis Cyrus, le félon Roy de Perse, Eut mesme soif (Forcad., p. 5); la parole na pas touiours eu mesme son (Fauch., Orig, de la L fr., 534 v®) ; en mesme mot (Du Vair, 334, 9; cf. 367, 5) «.
Avec les expressions de quantité, lusage de mettre Tarticle se répand au xvi* siècle, mais bien lentement : il dégorgea vne infinité de vilanies (L'Est., •/. de H. III, 285, 2). Au contraire : la ont-ils enuoié,,, grand nombre de nauires {Let. inéd, de H, IV à de VîlL, 16 janvier 1599, 12) ; Ce qui monstre que partie des Romans ont esté en prose (Fauch., Orig. de la L fr,, 558 v®).
RÉPÉTITION DE V ARTICLE. — Dans le cas où il y a plusieurs substantifs — et on sait que le style du xvi® siècle en admet souvent trois, couramment deux, là où au xvii® on cherchera à n'en mettre qu'un — l'usage est le même pour l'article, l'adjectif pronominal, la préposition, etc. ; on ne les exprime le plus souvent qu'une fois, sans tenir compte des différences de genre, ni de nombre. Les exemples sont innombrables : comme si tu voulois dire la vertu et instruments vitaulx estre origine de l'esprit (Dol., Man. de trad,, p. 12); il fault que le traducteur entende parfaictement le sens et matière de Vautheur (Id., ib,, p. 11); la fin totale et fruict principal (Id., G. de Fr, de V., p. 3); chascun se délibère de perdre plustost la vie que liberté et,,, chascun pense estre Vennemy plus intolérable que la mort (Id., ib,, p. 54) ; Et qui voudroit oster r impieté et dangereux termes contenus aux Hures de Plotin,,. (N. du Fail, Eutr,, II, p. 15) ; en façon et manière (Corroz., Hecat,, Brocardeurs, p. 9) ; Tout le trésor et r£c/ie«set/«monc/e(Id.,ij6., Suffisance, p. 125); En Vordure et fanges {C h. hug., 46, 1561); orra mes plaincts et
1. L'article est omis quelquefois devant pareille comme devant mesme : On faict pareilles choses auec diuers efforts (Mont., 1. Ill, ch. 10, t. VI, p. 221).
lamentation (de Maga., A., 71, J. Favre, o. c, 322); de recourir au discours, raison et conseil (Du Vair, 342, 36) ; Vimbecillité de ma mémoire et rudesse de ma langue (Id., 416, 41) ; viure auec vne grande sécurité et repos d'esprit (Id., 389, 37) ; laquelle nest autre chose quvne langueur d'esprit et descouragement (Id., 343, 34); qu'il prêche roit la vie, gestes et faits abominables de ce perfide tyran (L'Est., Journ. H. III, 285, 1).
Toutefois on trouve déjà la répétition de Tarticle : la brauerie, la constance et la résolution^ moyens tous contraires, ont quelquefois serui a ce mesme effect (Mont., 1. I, ch. I, t. I, p. 3 et 4).