‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 182 sur 248 · GENRE DES SUBSTANTIFS · texte numérisé non relu

GENRE DES SUBSTANTIFS

II est impossible d'examiner ici tous les mots dont, au xvi® siècle y le genre est indécis, comme on le ferait, dans un tableau de la langue à cette époque ; je ne saurais même noter tous les mouvements qui, chez un auteur ou un groupe d'auteurs, portent un nom vers un genre nouveau *. Je ne retiendrai que ceux qui ont abouti, ou qui du moins ont eu une certaine ampleur.

11 y a d'abord un certain nombre de substantifs qui, comme à toute époque, changent de genre sans raison bien définie.

CHANGEMENTS DE GENRES DUS A UNE CAUSE INCERTAINE, — Art. Palsgrave critique l'évêque d'Angoulême qui l'a fait masculin, ainsi qu'Alain Chartier (164). Le genre féminin se retrouve fréquemment : vne art excellente, (Du Bel., I, 299, M.-L.); Des bonnes arts {S^'GeL, 1, 295; cf. Il, 2; et Baïf, V, 33).

Mais le masculin se rencontre dans Marot : cest art (III, H). En 1588, Montaigne avait écrit : cette belle art; l'édition de 1595 porte : ce bel art {Ess,, 1. I, ch. 9, t. I, p. 43 ; cf. 1. III, ch. 13, t. VII, p. 2); Nicot et Cotgrave le font masculin 2.

Arbre au féminin est encore tout à fait usuel dans Rabelais (I, xxvii, t. I, 106, et souv. ; cf. Lespl., Prompt, , 60, 62, 79). Est-ce un latinisme ? Et pourquoi change-t-on ?

Double, Le féminin est encore tout à fait commun (Marot, III, 203; Marg, de la Marg,, I, 126; Scève, Del., CCCCXXXVI,

1. Ainsi Montaigne, au dire de Pasquier, gasconisait en disant : vn couple, vn dette {Ut,, 1. XVIII, 1, t. II, p. 517).

2. Si la nasalisation de vn a été pour quelque chose dans le passage de art au masculin, ce qui est probable, on pourrait rapprocher d'autres mots commençant par voyelle : vn ambassade,., lequel passa (J. B. P., 265 et 387); ledict apostrophe (Dol., Man.delrad., p. 31, fém., p. 33 et 34); vn anchre (Passer., I, 116); ce petit armoyre {Ch, hng.y 101, 1532). Voir à la Phonétique, p. 262, et rapprocher un certain nombre des noms cités dans ce qui suit.

A. Jam., II, 176; H. Estienne, PreceL du lang, fr,, 153, dans Clem., o. c, 428. Rabelais emploie déjà le masculin (1. III, ch. 63, t. II, 493; Mont., 1. III, ch. 13, t. VII, p. 9; Let, miss, de H. IV, III, 234). Au commencement du xvii® siècle, le genre n'était pas encore fixé.

Coche (voiture) est encore féminin dans les Marg, de la Marg, (titre d une poésie du tome IV, 203), dans Ronsard, V, 72, et 114.

Ailleurs, Ronsard Ta fait masculin (I, 172, 284) ; comparez Amyot, Nicias, 639 A.; Mont., 1. III, ch. 6, t. VI, p. 47 : des lyons attelez a vn coche, et /A., p. 48. Nicot distingue coche y truie, qui est féminin, de coche, sorte de char masculin. Cotgrave maintient le féminin. Maupas admet les deux genres (88). Pour ces deux mots, la raison de l'évolution est des plus obscures.

Image, Le masculin, blâmé par Palsgrave (169), est extrêmement commun (Mar., III, 160; Bell., II, 23, 469, note 3; Dorât, 31 ; La Boét., p. 37, 1. 35; Mont., 1. III, ch. 10, p. 185 ; dans Darm., § 136). On trouve toutefois le féminin très souvent, ainsi : Let. de Briçonnet, 1524, Herm., C, I, 186; Du Bel, Deff,, II, 1, éd. Cham.,p. 174; Mont., L II, ch. 1, t. III, p. 2 ; 1. III, ch. V, t. VI, 9; I. Il, ch. 12, t. IV, p. 4; 1. III. ch. 6, t. VI, p. 58, etc., etc. Nicot et Cotgrave gardent aussi le féminin. Revient-on au latin?

Ombre, Le masculin est assez fréquent : ton saint ombre (Bell., 1, 165 ; cf. 237, et II, 310 ; Jod., Il, 6 ; Rons., II, 316 et 498, note 4; cf. III, 22; IV, 405, etc. : Nicot : féminin; Cotgr. : féminin. Est-ce encore un retour au latin, malgré Finfluence de la nasalisation de un ?

MOTS QUI OPTENT ENTRE DEUX FORMES ORIGINELLES'. — Il y avait certains substantifs qui correspondaient aux deux nombres à deux noms latins de genre différent : délices ^ euangiles. Les uns, comme délices, n'arriveront jamais à n'avoir qu'un seul genre, au contraire euangiles deviendra peu à peu masculin.

Palsgrave (161) le voulait encore féminin au pluriel, épicêne au singulier. De fait, au pluriel, le féminin est commun : les sainctes euangiles (P. Cayet, Chron. sept,, p. 12, 2). Au singulier, les^ deux genres se trouvent, ainsi chez les écrivains protestants, où le mot revient souvent : VEuangile soit cogneu {Ch, hug., 246); La pure Euangile (ib., 238). Cf. vne Euangile armée (Rons., V, 340) ; la sainte Euangile (J. Bouch., f® VI v® dans Talbert, Dial,, Biais. ^ p. 267) ; cestuy euangile (Rab., t. II, 251). Le masculin tend cependant à l'emporter, même au pluriel. Rabelais fait une plaisanterie sur : les beaux euangiles de boys [Garg,, ch. 22, t. I, 84). Cotgrave ne connaît plus que le masculin.

Hiêtoire de la Ungue françaiie, II. 2C

INFLUENCE DU SENS. — Quelquefois, on voit nettement que ce sont des raisons psychologiques qui sont en cause. Le sens agit sur le genre de certains noms. Ainsi personne, qui désigne souvent des êtres masculins, tend à devenir du genre neutre, dont la forme est le masculin. En effet, il était bizarre de dire : homme de bon iugement pour bien cognoistre les semences de vertu naissante en vne ieune personne (un jeune homme, Amyot, Cat., 6, L.); et surtout ne baillez iamais charge pour la guerre à ieunes personnes inexpérimentées (Cari., 1, 23, lA.). Personne tend donc à devenir masculin : Ta/ veu des personnes reprins d'auoir obéi (Mont., I, 60, ib.) ; faire succer la playe par quelque personne, lequel ne sera à ieun (Paré, IX, 23, ib,). De même pour rien, de même pour gens. Quand Tadjectif est proche, Tinfluence du genre accoutumé se fait sentir : les vieilles gens (Amyot, OEuv, mor,, 373, r®, titre du chap.; Tourn., Cont., act. i, se. vu. A, th, fr,, t. VII, 137); quand il est loin, le sens l'emporte : quant toutes leurs gens furent couchés (Nie. de Tr., Par,, 49). De là une tendance à mettre le masculin partout : ces meschants gens (B. An., Lyon march,, A VII v^).

INFLUENCE DE LA FORME, — Dans la plupart des cas, c'est cette influence de la forme qui est prédominante. La désinence féminine pousse vers le féminin un grand nombre de noms.

Affaire, Le masculin est encore extrêmement fréquent : entreprendre vng affaire (Çorroz., Hecat,, Deffiance, p. 109; Rab., liv. I, ch. xxvin, t. I, m, ch. xxxii, ib,, 121 ; J. d'Auton, Chron., IV, 154; Des Per., Nouv, Recr,, II, 82, 166; S^-Gel., Po,, I, 94; Amyot, Vies, AuxLect,, p. 2, ligne 20; Mont., 1. 111, ch. 10, t. VI, p. 246; ib,, ch. 9, t. VI, p. 132; ib,, ch. 8, t. VI, p. 100; Tourn., Cont,, act. V, se. V, A, th, fr,, t. VII, p. 122; Du Vair, 406, 20). Nicot et Cotgrave n'admettent que ce genre.

Cependant, Palsgrave (160) a déjà relevé le féminin dans l'évêque d'Angoulême, et on le trouve dans VHeptaméron (I, 243), dans Noël du Fail (Prop, rust,, I, 93). Abel Mathieu, [Devis, 1572, 24 V®), le recommande. La question sera reprise aux vu* siècle.

Age. Le masculin demeure commun (Rab., 1. I, ch. i, t. I, 9; L'Est., Journ, H, III, 37, 2). C'est le genre donné par Nicot et Cotgrave. Mais on trouve le féminin (Rab., Préface III, 5; Baïf, 1. 1, 317; 1. II, 197 ; Rons., IV, 313) K Voir au xvii« siècle.

Alarme, On trouve fréquemment le masculin [Marg. delà Marg,, IV, 209 ; S'-Gel., II, 76 ; Du Bel., 1, 198, 279; 11, 14, 207). Montaigne

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