‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 205 sur 248 · PROPOSITIONS HYPOTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

PROPOSITIONS HYPOTHÉTIQUES

Les tours usuels sont les suivants :

1** Le subjonctif plus-que-parfait aux deux termes : ie ne l'eusse pas creu si ie ne V eusse veu (Des Per., II, 147); si le vray, lequel est contenu En leurs escriptz fust a leurs cueurs venu^ Il y eust eu autant de bons prophètes (Marg. de Nav., Dern. po., p. 214) ; si ces aucteurs eussent iugé que... elles n eussent sceu produyre [Du Bel., Deff.f l, 3, Cham., 68) ; ayant a m'y pourtraire au vif, len eusse oublié vn traict d'importance, si ie ny eusse représenté V honneur que Cay tousiours rendu a vos mérites (Mont., 1. II, ch. 8, t. III,

1. Voir en particulier B. Homig, Syntaktische Untersuchungen zu Rabelaiê^ Leipzig, 1888, 8».

Hiêtoire de la langue françaUe^ IL 29

p. 79); Et ny avoit homme^ ny saint^ ny ange^ S'il fusi venu dvn tel cas maduerlir^ que i eusse crainct soudain le desmentir (Marg. de Nav., Dern. po,, p. 132) ; si ceste pensée nous fust souuenl venue en V esprit,., nous nous fussions garentis de tant de maux (Du Vair, 391, 26-32) ; si la mort m'eust pris partant hier d^auec vous^ elle m'eust trouué fort content^ et eust clos ma vie fort a propos (Id., 367-8); il sembleroit que ceste loy n eust point esté nécessaire au monde ^ si chaque chose eust gardé le premier mouuement que Dieu luy auoit donné a sa création (Id., 371, 39-41).

Ce tour est extrêmement répandu (v. 1. 1, p. 473), et se retrouve là où, au lieu d'une proposition commençant par si, on a un relatif : et comme se fut il demeslé des arguments d'vn Médecin bon Physicien^ qui luy eust monstre par... (Fauchet, Orig. de la L fr.^ 534 r**) ; Mais queust il respondu a quelque moqueur^ qui luy eut soustenu que... (Id., ib.).

2** A la principale, le plus-que-parfait est remplacé par un imparfait, qui indique le résultat qui existerait actuellement de l'accomplissement d une action passée : si vous eussiez puny par le glaiue tranchant Le huguenot mutin, Vheretique meschant. Le peuple fust en paix... (Ronsard^ Po.ch., éd. Becqde Fouqmères, 372).

3® Dans le même cas, au subjonctif imparfait peut être substitué im conditionnel présent : si Actéon teust veuë en la fontaine^ moins de regret auroit il de sa peine (Forcad., p. 18).

4* L'hypothèse est dans le présent, la supposition est irréelle ou potentielle. Les deux termes sont à l'imparfait du subjonctif ; cela est tout à fait rare: qui me payasly réplique V autre , iem'en allasse, (Pasq., Rech., 1. VllI, ch. 59, t. 1, 870, D).

5** En pareil cas, le conditionnel remplace souvent le subjonctif à la principale : si ie peusse tant faire qu'elle print ce que vous luy voulez donner j nostre besongneseroit faicte (Nie. de Tr., Par., 281); si cela fust, vous feriez choses plus merueilleuses (Des Per., Cymb., OEuv., I, 341) ; si feust condition a laquelle ie peusse obuier, ie ne me desespererois du tout (Rab., 1. 111, ch. 30, t. 11, 147); si mon parler de toy fut entendu, Bien tost seroit deuant tes yeulz rendu Le Pan lequel tu estimois de/faict (Marg. de Nav., Dern. po., 58). Malgré l'apparence, il ne s'agit pas ici d'un temps passé.

6** Le conditionnel peut à son tour être remplacé par l'indicatif imparfait : si personne tant feust esprins de témérité qu'il luy voulust résister en face, la monstroyt il la force de ses muscles (Rab., Garg., ch. 27, t. 1, p. 106).

Toutefois, ce tour est fortement concurrencé par le tour moderne

avec rimparfait de l'indicatif aux deux termes, et ne se prolongera guère au delà de la fin du siècle.

7^ Une des choses les plus notables, c'est que, dans la phrase hypothétique, le temps ou mode qui exprime le conditionnel dans une proposition n'entraîne pas encore forcément un temps ou un mode analogue dans l'autre, et s accommode d'un indicatif.

Voici par exemple un si avec un imparfait suivi d'une principale au présent : mesme quand ie me vais esbatre Si ly estais trois iours ou quatre, Elle n'en dit rien au retour (Jod., Eug., a. i, se. ni, A. th, fr., IV, 22).

Inversement, voici le conditionnel dans la principale, et l'indicatif présent dans la subordonnée : Hz seraient tous reiectez et mesprisez, si ceulx ausquelz le Prince preste toreille ne se trouuent uuidesd'enuie en leur endroict, et ne font trouuer bon les Œuures de si diuins personnages (Dolet, Gest, de Fr. de V., p. 10).

Je donnerai quelques exemples du premier tour : comment profiteray ie si ie ne faisoys cela ? (Nie. de Tr. , Par, , 34) ; s il s'en fallait quelquechase, me veuLc tu aduauer ? [Id, , ib. , 6); s'il vous plaisait de vostre grâce les meprester a ceste heure, vous me ferez ung gras plaisir (Id., lA., 15) ; Que si on regardait aux autres disciplines, comme la iurisprudencc.se trauuera qu'elles demeureront seiches (N. du Fail, Eutr., 11, 15) ; // lui faut rendre Auiaurd'huy ce que Vay preste, S' il ne voulait estre arresté Dedans V en fer duChastellet [ioà,,Eug,, a. m, se. II, A, th. fr., IV, 57); si ie deuais fendre la porte Firay liray de telle sorte Que le mur tremblera d'horreur {là. , ib. , a. m, se. i, Id., ib., 47); que recueillerez vouSy S' on ne voyait icy que des sabots? (Id., ib., prol., ib., 7) ; seulement, si ce capitaine Estait mort, ie suis hors de peine (Bell., La Reconn., a. n, se. i, Ib., IV, 361).

Le développement de ce tour dans la langue populaire est considérable, on le retrouve jusqu'à la fin du siècle, surtout dans les comédies. 8** Il faut noter aussi que le conditionnel après si, quoiqu'il se soit prolongé jusqu'au xvii° siècle, devient assez rare.

En somme, notre tour est déjà de beaucoup le plus fréquent, avec cette réserve que le conditionnel de la principale est souvent remplacé par le subjonctif: si nostre salut estait entièrement entre nos mains, pieça nous fussions péris (Du Vair, 334, 41).

C'est là une face particulière d'un fait très général : le conditionnel a progressé. Mais il s'en faut encore bien que le subjonctif lui cède la place ^ .

1. Ainsi quand il n*y a qu'un verbe, le subjonctif est commun : qaant a toy^ tu fasses demeuré a garder les oyes (N. du Fail, Eutr., II, 84). De même : par le sang bien, dit-il, ce m'est tout vng et y fut ma sœur propre (Nie. de Tr., Par., 80).

INFLUENCE DE LA MODALITÉ HYPOTHÉTIQUE SUR TOUTE LA PHRASE. — Je noterai ici que, dans la syntaxe du xvi* siècle, le caractère hypothétique d'une proposition s'étendant à une proposition qui en dépend, le verbe de celle-ci se met au subjonctif. Voici un exemple, de S*-Gelais : Sicesl fatalle destinée Qui m'ait a ces maulx condamnée, le scay bien a la fin que vaine Sera toute prudence humaine (III, 202).'

Il arrive encore par suite qu'un premier mode hypothétique en attire un autre à sa suite, ou pour parler plus exactement, ne l'empêche pas d'être employé pour marquer à son tour le caractère problématique d'un fait qui a été énoncé dans une conditionnelle : s'il y alloit pour dire ses heures, encore diroit-on quil iroit pour autre chose (Nie. deTr., Par., 185) ; S'il ny auoit des hérésies, ie dirois qu'ail ny auroit point de vérité en VEscriture (Vigor, Serm. cath.^ 6) ; s'il n'approchoit plus près, il iugeroit qu'il ny auroit que cellelà (Du Vair, 369, 21).

MODE APRÈS QUAND. — Lorsque au lieu de si on emploie quand, les vieux tours se conservent, mais dans l'ensemble, on peut dire que quand, seul, non accompagné de bien ou de même, devient rare.

Quant, suivi du subjonctif, était encore commun au xv* siècle : Quant neust esté la nuyt, il en fust mort plus de quinze mille (Comm., I, IH, M.).

On le trouve au xvi* siècle avec le futur : quand cela ne seruira d'autre chose, pour le moins sera ce un suiet a nous exerciter (Amyot, Œuv, mor., 374 v*>, G.).

On le trouve aussi avec le conditionnel : quant on aroit le membre si grant, est il possible de Vappetisser (Nie. de Tr., Par., 172).

Après comme si, le subjonctif se rencontre toujours concurremment avec l'indicatif : les Geans estoient aises comme s Hz [eussent de nopces (Rab., Pant., ch. 29, t. I, 360) ; comme si par contrainte et en cholere il en declarast la cause (Cyre Fouc, Ep. d'Arist., 59); a tous les mauuais succès que Von leur a predict qui arriueroient de leurs précipitez conseils, on n'a en autre response, sinon que Dieu y pourvoiroit. Comme si Dieu eust esté assis la haut exprès pour obseruer leurs passions {Du Vair, 401, 6-9).

MODE APRÈS QUE. — Bien entendu, quand les conjonctions annonçant la phrase hypothétique sont remplacées par que, le subjonctif est de règle. Alors que ce que n*est pas exprimé, il en est encore de même : si par cas il estoit deuenu furieux, et que pour luy reha-

billiter son cerueau tu me Peusse icy eniiOî/^(Rab., G&rg.^ 28, t. I, HO); Si ung conseil est assemblé^ Et raison ne soit,,. (Gorroz., Hecat,, p. 5); si chacun s^ excuse et ne vueille manger, est ce pourtant a dire, qu'il ne doiuent point desieuner (Vigor, Serm, cath,, 64).

Il arrive cependant qu'on trouve, mais rarement, le conditionnel : s'il arriuoit vne soudaine,,, irruption,,, et que la contrainte voudroit que,., nous irions habiter nouuelles terres, vous uous donniez , a tous les harquebusiers d'enfer,,, que seriez maistre d'es-

chole (N. du Fail, Eutr., Il, 86).

SUBJONCTIF DU CONDITIONNEL. — De façon générale, comme en ancien français, quand il est nécessaire d'exprimer une idée conditionnelle, et que l'usage syntaxique appelle le subjonctif, au subjonctif présent se substitue l'imparfait ; au passé simple, le plus-queparfait, nonobstant la correspondance des temps (cf. t. I, 245) : Elle me dit : Sauf vos tre grâce, Maiscuidez vous que bien i osasse Brizer ainsi mon mariage (Coll., Œuv,, 65); impossible est qu vne mortelle aureille Sceust distinguer ceste voix non pareille (Marg. de Nav., Dern, po., 240-241); et ny mets point tant mon espérance que le contraire ne sceust donner peine (Ead., Let, in,, 193); S'il est tel quon s'y deust fier (Gorroz., Hecat,, Preuve, p. 119); // n'y ha nul qui par solicitude Me sceust iamais oster ce digne ranc [Marg, de la Marg,, IV, 102); mes mémoires, a qui ie ne donneray plus glorieux nom, bien qu'ils méritassent celuy d'histoire [Mém, reine Marg,, 3, 4); Tant y a que ce sont aduertissements qu'il ne faut pas redouter comme arrests nécessaires du conseil de Dieu, mais il ne faut pas aussi les mespriser comme choses inutiles et sans e/fect, qui aduinssent par cas fortuit (Palm. Cayet, Chron, Sept,, 63, 2), cela ne peut estre, si ce n'estoit que dedans vn peu d'eau, on mist vne grande quantité de ladite chaux (Paliss., 33, éd. Cap); il faut que ce soient les gens de cheual qui en facent la victoire entière.,, si ce n'est que la bataille se donnast en lieu si aduantageux pour l'infanterie, que la cauallerie n'y peust ay sèment aduenir (Brant., G. Cap., t. V, p. 125).

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