ARTS POÉTIQUES ET POÈTES. RHÉTORIQUES. ORATEURS
Un curieux discours de Jacques de Beauae * montre déjà à quel point, avant qu'on eût parlé de Ronsard et de son école, le public, suivant une jolie expression de Des Autels, '< prenoit plaisir à voir nostre poésie laisser ces plumes folles, et deuenir drue pour s'enuo- 1er par TUniners auecques la grecque et latine ». Et Fauteur, qui n'était pas un écrivain de profession, ne doute pas de la valeur de notre langue. « Mais quand à moy me plaira la langue qui ha grâce à exprimer ce qu'elle veult dire encores quelle soit plus prolixe, pensant toute chose qui plaist au jugement naturel estre le plus beau et le meilleur. Et en ce la nostre vulgaire me semble bien avoir autant de grâce en beaucoup de choses que la Latine ou Grecque, et ne fusse qu'en ses parolles assemblées avec la plus grand doulceur de voielles et consonnantes que la mesme latine, dont suivant ce que dit Quintilian, quand il fait comparaison de la doulceur des deux dictes langues Grecque et Latine, me seroit aisé «n amener exemples auxquelz justement ne se deburoit répugner. De dire qu'en cela la Latine et la Grecque se voient passer les autres, veu qu'aux autres voions tout ce que est de bon estre prins d'icelles, qui ne cognoist cela ne dériver des langues, mais du scavoir et condition de ceulx qui les ont traictez. » Il la croit susceptible d'être réglée, fixée, la compare sans hésiter aux anciennes, auxquelles il la trouve supérieure en harmonie, et égale en grâce. Notre langue est donc capable de devenir l'organe d'une littérature « que la plus loingtaine postérité sera chère d'entendre, cognoistre et imiter, et paraduanture d'autres nations sera recherchée et requise <;omme les faictz desdictz Romains et Grecz ont esté par infinies autres nations estimez ».
A l'occasion de cette lettre, M. Roy a montré comment la Deffence et Illustration, quelque allure prophétique et révolution- ^/' naire qu'elle affectât, ne contenait en somme sur la langue française
1. Discours comme une langue vulgaire se peut perpétuer. Lyon, P. de Tours, 1548, réimprimée par M. Em. Roy sous le titre de : Lettre d'un Bourguignony contemporaine de la Deffence et illustration de la langue francoyse, R. h. l., 1895, p. 233.
que des idées déjà exprimées et presque reçues. Cette manière de voir est, à mon sens, la bonne. Tout ce qui précède Ta déjà prouvé. Il est vrai qu'en ce qui concerne la poésie, peu de déclarations avaient été faites. M. Roy n'en a trouvé qu'une, de Peletier du Mans *, et elle ne prouve pas grand'chose à elle seule, car le recueil dont elle est tirée est de 1547 (privilège du i*'*' septembre), et s'il y a au feuillet 82 une « ode contre un poète qui n'escriuoit qu'en latin », il y en a plus loin une de Ronsard. Peletier du Mans, tout en imprimant le premier, a dû n'être ici qu'un reflet de feon ami.
On trouverait cependant mieux dans son œuvre. En effet, dès 1545 2, il a publié une déclaration très importante, très complète, où les idées chères à Du Bellay sont non seulement exprimées en général, mais appliquées à la poésie même, et cette déclaration, où Ton retrouvera bien des expressions de la Deffence^ est en tête d'une traduction de VArt poétique ^.
1. Dans les Œuvres poétiques, Paris, Michel de Vascosan, 1547. Il faudrait y ajouter Téloge que Jean Bouchet avait fait du français dans Le temple de bonne renommée. Paris, Galliot du Pré, 1516, f» lvui-lxix r".
2. Je doute que cette épttre signée se trouve dans l'édition anonyme de 1544, que je n*ai toutefois pas vue. Si elle s*y trouvait, mon raisonnement n'en serait que fortifié.
3. Voir lacques Peletier du Mans, L'Art poétique d'Horace^ reconnue par l'auteur depuis la première impression. Paris, Vascosan, MDXLV. « A trbs vbrtubux bt ifOBLB HOMMB Crbtof (probablement Cretofle, Christophe) le Perot Peletier, Salut.
• Si de bien près on veut considérer le stile des écrivains du temps présent, seigneur de renom, on voirra clairement quUlz n'approchent pas de celle copieuse véhémence et gracieuse propriété qu'on voit luire es auteurs anciens. Et toutesfois on ne sauroit raisonnablement dire que ce fut faute de grand esprit : car si nous voulons mettre en conte les personnages qui ont nagueres flori, et ilorissent encores de présent, nous trouverons que notre siècle est en cetui égard de bien peu redevable, a l'ancienneté. Mais la principalle raison et plus apparente, a mon iugement, qui nous ote le mérite du vrai hoAeur, est le mépris et contennement de notre langue natiue, laquelle nous laissons arrière pour entretenir la langue Greque et la langue Latine, consuroans tout notre téps en l'exercice d'icelles. Au moien dequoi nous en voions plusieurs, autrement tres-ingenteux et doctes, lesquelz pour telle inusitation et nonchaloir commettent erreurs leurs et insupportables, nO pas en parler quotidien seulement, mais aussi en composition Françoise : si bien qu'ilz semblent prendre plaisir exprès a oublier leur propre et principal langage. Je scroie a bon droit estimé impudent calomniateur, et pour vrai depourueu de sens comun, si ie vouloie déprimer ces deux tat célèbres et honorables lâgues latine et Greque, ausquelles sans controuerse, et singulièrement a la Greque, nous deuons toute la congnoissance des disciplines, et la meilleure part des choses mémorables du téps passé. Et tant suis loing de telle intentiô, que ie soutiens estre impossible propremét parler ni correctement écrire notre langue sans aquisition de toutes deux : ou bien, aflln que ne soie rigoreux estimateur des choses, de la Latine pour le moins : car sans ce que la pins grad partie de notre phrase et de noz termes vulgaires est tirée des langues susdictes, encores quant a l'invention et disposition, lesquelles vertuz ne s'acquièrent que par long usage et continuation de lire, c'est chose toute receue et certaine, qu'homme ne sauroit rien escrire qui lui peut demeurer a honneur et venir en commendation vers la postérité sans l'aide et appui des livres Grecz et Latins. Mais ie veux bien dire
HÎMtoire de la, langue française. II. 6
82 HISTOIRE DE LA LAiNGLE FRANÇAISE
M. Chamard a prouvé que les relations de Ronsard et de Peletier avaient commencé dès 1543. Ce texte, pour intéressant qu'il soit, n'est donc pas probant non plus. 11 est évidemment diflicile d'admettre que Ronsard eût déjà, à cette date, ses projets bien arrêtés, il est fort peu probable aussi que s'il les eût eus, il eût chargé Peletier de les faire connaître ; toutefois, en bonne critique, l'existence de leurs relations sufiit à interdire de considérer le manifeste de Peletier comme tout à fait indépendant du mouvement de la Pléiade ».
En tout cas, le raisonnement qui précède fût-il inexact, y aurait-
qu*a une langue peregrine il ne faut faire si grand honneur que de la requeillir et priser» pour regettei* et contenner la sienne domestique, l'ai pour mes garens les anciens Romains, lesquels bien qu'ilz eussent en singulière recommandation la langue Greque, toutesfois après i avoir emploie un étude certain, se retiroint a leur enseigne, et s'appliquoint a illustrer et enrichir leur demaine {sic) héréditaire, redigeans les préceptes philosophiques non en autre langage que le leur propre, et demeurans contens d'entendre la langue aquisitiue. Et tellement exploitèrent en leur entreprise, que Ciceron prince d'éloquence Humaine se vête que la Philosophie qu'ilz auoint empruntée des Grecz, est plus ornement et copieusemét ecritte en Latin qu'en Grec. Et lui de sa part s'i gouverna si bien, qu*a peine sauroit-on juger lequel des deux a dOne plus de lumière et dignité, ou le Latin a la Philosophie ou la Philosophie au Latin. A semblable Iule César qui fut monarque du monde, n'avoit d^oindre solicitude et alTectiô d^amplifier Tusage de sa langue, que de dilater les fîns de Tempirc Uommain. Tai mesmem£t pour mes auteurs Pétrarque et Bocace, deux hommes iadis de grande érudition et sauoir, lesquels ont voulu faire témoignage de leur doctrine en ecriuat en leur Touscan. Autant en est des souuerains poêles Dante, Sannazar, aussi italiens : lesquelz biô qu'il/, fussent parfondement appris en angue Latine, ont eu neantmoins ce iugement qu'il vaut mieux exceller en une fonction, pourueu que de soi mesme soit honneste, digne d'homme libéral, qu'en l'abandonnant estre seulement médiocre en une autre, bien que plus estimable... Il est bien vrai que ces auteurs la ont aussi voulu escrirc en Latin pour la maiesté et excellence d'icelui : Ce qui ne leur doit moicnner petite louage : car comme c'est une prééminence incomparable d'avoir esprit nulurel plus qu'un autre, ainsi doit-on reputer l'homme mal né et ingrat a soi-mesme, lequel se cOgnoissant capable de plusieurs louables professions, ne s'applique qu'a une. Mais quant a ceux qui totalelement se vouent et adofkent a une langue peregrine (i'entens peregrine pour le respect de la domestique) il me semble qu'il ne leur est possible d'atteindre a celle naïue perfection des anciens nô plus qu'a l'art d'exprimer Nature : quelque ressemblance qu'il i prétende. Partant ne puis non grandement louer plusieurs nobles espriz de nostre temps, lesquelz se sont étudiez a faire valoir notre langue Françoise, laquelle n'a pas long temps comenca a s'anoblir par le moid des lUustratiôs de Gaule et singul^ritez de Troie, composées par lan le Maire de Belges, excellent historiographe François, et digne d'estre leu plus que nul qui ait écrit ci dauant. Et maintenant elle prend un très beau et riche accroissement sous notre très chrctié roi François, lequel par sa libéralité roialle en faneur dea Muses s'efforce de faire renaitre celui siècle très heureux, auquel souz Auguste et Mecenas a Homme florissoint Virgile, Horace, Ovide, Tibulle, et autres Poètes Latins : tellement qu'a voir la fleur ou eU'est de présent, il faut croire pour tout seur que, si on procède tousiours si bien, nous la voirrons de brief en bonne maturité, de sorte qu'elle suppeditera la langue Italienne et Espagnole, d'autant que les François en religion et bonnes meurs surpassent les autres nations. Et sourainement cela se pourra parfaire et mettre a chef moiennant notre Poésie Françoise, a laquelle plusieurs ont de cetui temps si courageusement aspiré, qu'il leur eut été facile d'i parvenir ne fut la persuasio qu'ils ont eue d'i cslre desia parvenuz. » 1. Voir Revue d'hisloire liiléraire de la France^ 1899, p. 21, et Da Bellay, p. 32-37.
LE FRANÇAIS DANS LA LllTÉRATURE PROPREMENT DITE 83
il eu entente entre Ronsard et Peletier, Toriginalité des revendications de Du Bellay en faveur de la langue française, n'en est pas moins à peu près nulle. En effet, si on considère son plaidoyer en général, il vient après vingt autres. Si on l'applique plus spécialement à la poésie, il manque de portée et n'était nullement nécessaire ^
La vérité est qu'au commencement du xvi® siècle, le français n'avait plus à pénétrer en aucun des genres poétiques : il s'y était fait sa place depuis longtemps. Epopées et chansons, mystères et farces, satires et contes, conceptions pieuses ou profanes, graves ou légères, il avait tout traduit et tout exprimé. De même pour l'éloquence. Si la traduction des harangues latines se perpétuait, depuis longtemps aussi les assemblées, les tribunaux, les églises avaient retenti de paroles françaises. Il n'y avait donc point de révolution à faire. De là, sans doute, l'absence presque complète de manifestes. Héroet ^, Des Periers ^ suivent avec un intérêt visible le progrès du français dans les sciences ; le dernier essaie même de contribuer à lui acquérir une nouvelle province, en collaborant avec Olivetan * : nulle part cependant il n'a eu l'idée de revendiquer pour les poètes le droit de se servir d'une langue dont Marot et la reine de Navarre avaient suffisamment montré qu'on pouvait tirer parti. Scève lui-même, tout novateur qu'il fût — et on ne
1. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ail aucune allusion chez les poètes à ce grand débat. J'ai déjà parlé de Jean Bouchet. M. Chamard a retrouvé d'autres textes^ un de Sainte-Marthe, en tête du livre de Dolet sur la Manière de bien traduire (1540); un de Charles Fontaine, à la suite de la Fontaine d'Amour y Paris, 1546. Epigr.^ 1. II. Us sont tout à fait insignifiants. Quelques vers de Fr. Habert, de la même année que la Deffence^ sont plus significatifs. V. TÉpltre à Jean Brinon, seigneur de Villennes, pour lui dédier le Temple de la Chasteté :
Si des Autheurs d'estrauge nation
Aux successeurs sont admiration,
N'est-il besoing que le françois language
Aux successeurs tienne le lieu et guage
D'Antiquité? ne fault-il secourir
Nostre language, et le faire florir
Autant ou plus que Grec, Latin, Hebrieu,
Que publiez nous voyons en tout lieu ?
En cest ad vis se tient ma fantasie,
Auctorisant françoyse Poésie,
Dont les esclats sortent de maints Autheurs,
Qui sont très bons et sages inventeurs.
2. Voir dans les Opuscules d'amour de divins poêles^ Lyon, J. de Tournes, 1547, p. 73, l'envoi de la traduction de VAndrogyne à François I".
3. Voir éd. Lacour, I, p. 178, la pièce : Pour Marot absent contre Sagon,
i. M. Chennevière, dans sa thèse sur Bonaventure Des Periers, Paris, 1885, a montré (p. 25) que Eutychus Deper, qui figure dans la célèbre Bible, et qui a dressé les tables pour « Tinterpretation des propres noms et mots ebrieux, chaldeens, grecs et latins •*, n'est autre que l'illustre auteur du Cymbalum mundi, à cette époque huguenot. Il a célébré celle translation de rÉcrilurc dans une pièce de vers latins.
8i HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
peut nier que celui-là n'ait eu connaissance qu'il fallait élever 1» Muse française au-dessus des sujets et des phrases vulgaires, — a imité le silence de ses contemporains.
Cette unanimité est significative. Si la démonstration n'est nulle part, c'est, à mon sens, parce que personne n'estimait plus guère qu'elle dût être faite. Je reconnais que, sur ce terrain, un pas restait à franchir ; Tidée qu'une œuvre poétique ou oratoire écrite en latin était supérieure n'était point morte. Le préjugé que la poésie française était un simple passe-temps subsistait. Il y avait à l'élever au-dessus d'elle-même et à lui gagner, après l'affection, la considération publique; mais depuis Marot, depuis Scève, et même depuis Jean de Meun, quelle que fût la platitude prétentieuse où les Molinet et les Bouchet l'avaient fait tomber, la restauration de la poésie pouvait coûter un grand effort : elle n'exigeait plus le moindre coup d'audace. On ne hasarde rien quand on a devant soi des classiques^ et le mot avait déjà été dit en 1548 K Comme le remarque très bien le Quintil Censeur « qui dit deffence implique attaque », et personne nattaquait.
Mais Du Bellay et les siens, en particulier Ronsard, qui fut probablement son collaborateur, eurent l'habileté de se poser, comme le font si souvent poètes et artistes, en prophètes d'un art non encore vu, et, allant jusqu'au bout de l'audace, de prétendre non seulement qu'ils renouvelaient, mais qu'ils créaient de toutes pièces^ Quoiqu'ils n'osassent au fond qu'une demi-émancipation, substituant à l'esclavage de la traduction le servage de l'imitation, ils présentèrent si bien leurs emprunts comme des conquêtes, cachèrent la simplicité de leur dessein sous des phrases si enthousiastes et si sonores, que les contemporains s'y trompèrent, que la postérité même s'y est méprise ^ et qu'aujourd'hui encore leur réclame rencontre l'indulgence et même la faveur de juges cependant bien informés.
1. « Le poète doit lire les bons et classiques poètes francois, comme sont entre les vieuz .\lain Ghartier et Jean de Meun » {Art. poet., Paris, Corrozet, 1548» f* 47, r*).
2. Comparer les théories très hardies de Des Autels, qui repousse cette imitation des anciens (Réplique contre Meigrel^ p. 58) : « En premier lieu ie ne suis pas de Tauis de ceux qui ne pensent point que le François puisse faire chose dif^e de Timmortalité de son inuention, sans Timitation d'autrui : si c'est imiter desrober un sonnet tout entier d'Arioste, ou de Pétrarque, ou une Ode d Horace, ou ils n*ont point de propriété, mais comme misérables emphyteotaires reconnoissent tout tenir auecques redeuance des seigneurs directz, et ne difTerent en rien des translateun« qu'ilz mesprisent tant, sinon en ce qu'ilz laissent ou changent ce qu'il leur plait : quelque immodeste plus librement diroit ce qu'ilz ne peuuent traduire... Qui l'empeschera (noslrc poète francois) de faire sortir de la France chose que ny l'arro^nte Grèce, ny la curieuse Romme, ny la studieuse Italie n'auoient encorcs veu ? » Suit tout une réfutation de la Deffence.
Je n ai pas à exposer les idées littéraires de cet Art poétique déguisé qui s'appelle la De/fence et Illustration; elles ont çà et là leur valeur. Mais je ne dois considérer Toeuvre que comme ime œuvre d'apologétique en faveur de la langue ; il faut bien le reconnaître, au risque de passer pour trop sévère, elle est à peu près dénuée d'intérêt K La position prise parles réformateurs est en partie cause de ce résultat. En feignant qu'aucune œuvre ou presque n avait paru avant eux, ils se condamnaient à présenter la langue seulement comme riche en espérances, à affirmer qu'elle pourrait, entre bonnes mains, à l'avenir, acquérir telles ou telles qualités, sans pouvoir prouver par des exemples qu'elle les avait déjà ^.
Quoi qu'il en soit, voici à peu près, sommairement résumée, Targumentation de Du Bellay, telle qu'on peut l'extraire de ses chapitres incohérents. Ce qu'il veut démontrer « c'est qu'il se deuroit faire, à l'auenir, qu'on peust parler de toute chose, par tout le monde, et en toute langue ^ ». A voir le soin jaloux avec lequel certains doctes gardent le divin trésor des sciences, il lui souvient « des reliques qu'on voit par une petite vitre », et qu'il n est pas permis de toucher avec la main. Or, parmi les langues vulgaires, la française est telle qu'aucun sujet ne doit lui être interdit : les philosophes, historiens, médecins, poètes, orateurs grecs et latins, ont appris à parler français. Les Saintes Lettres également. C'est donc sotte arrogance et témérité de croire que la philosophie est un faix d'autres épaules (p. 81), et que notre vulgaire est incapable de toutes bonnes lettres et éruditions (p. 51). Tout au contraire « la bonne destinée Françoyse » amènera un temps où le Royaume « obtiendra à son tour les resnes de la Monarchie », et où « nostre Langue, qui commence encor'à ieter ses racines, sortira de terre et
1. Tel est aussi à peu près sur la partie linguistique de la Deffence, Ta vis de M. Chamard : « Cette partie dû manifeste est de beaucoup la moins heureuse. Du Bellay n'est pas un linguiste, on s'en aperçoit en lisant son œuvre. Ses intentions sont généreuses, mais sa science est en défaut, son argumentation laisse à désirer. Il raisonne faiblement, affirmant plus qu'il ne démontre, — circonstance aggravante — il n'a pas le moindre souci de mettre de l'ordre dans ses déductions. Essayons de nous reconnaître à travers cette incohérence {du Bell.^ p. 110).
2. Le Quintil a déjà bien vu ce défaut (voir à la suite de la Def., éd. Person, 194) : « Tu ne faitz autre chose par tout Tœuure : mcsme au second liure que nous induire à Greciser, et Latiniser, en Francoys vitupérant tousiours nostre forme de poésie «omme vile, et populaire, attribuant à iceux toutes les vertus, et louanges de bien dire et bien escrirc, et par comparaison d'iceux monstres la pauureté de nostre langue, sans y remédier nullement et sans l'enrichir d'un seul mot, d'une seule vertu, ne bref de rien, sinon que de promesse et d'espoir, disant qu'elle pourra estre, qu'elle viendra, qu'elle sera : etc. Mais quoy ? quand et comment ? Est-ce la défense, et illustration, ou plut/>t ofTence et denigralion ? w
3. I, 10, p. 85, P. Cf. p. 81. « Je croy qu'à un chacun sa langue puysse competemment communiquer toute doctrine. »
s'eleuera en telle hauteur, et grosseur, qu'elle se pourra égaler aux mesmes Grecz et Romains » (p. 59). Ce qui légitime ces grandes espérances, c'est que Dieu « a donné pour Loy inuiolable à toute chose cré[é]e de ne durer perpétuellement, mais passer sans fin d'un Etat en l'autre » (p. 78). Il n'est donc pas douteux que, par longue et diligente imitation, on ne puisse succéder aux anciens dans les arts, comme en politique. Cela ne veut pas dire qu'il faille abandonner Tétude de leurs langues, qui sont « nécessaires à celui qui veut faire œuure excellent, au moins la latine )>. Mais parce qu'on les a apprises, il faut se garder de dépriser la sienne (p. 89).
Il est temps que les Français écrivent dans la leur : ils le doivent. C'est d'abord leur intérêt propre (153 et passim). En vain un auteur espère, en se servant du latin, être entendu en plus de lieux ; « comme la fumée qui, sort grosse au commencement, peu à peu s'euanouist parmy le grand espace de l'Air, il se perd, ou pour estre opprimé de l'infinie multitude des autres plus renommez, il demeure quasi en silence, et obscurité » (p. 157). On ne saurait, en effet, espérer égaler les anciens en leur langue, illusion fatale dont il faudrait se guérir! A peine a-t-on appris leurs mots que le meilleur de l'âge est passé. Et que pense- t-on faire ensuite, en se rompant la tête à transcrire un Virgile ou un Cicéron, bâtissant des poèmes avec les hémistiches de l'un et des proses avec les sentences de l'autre (90 et 91)? Le plus souvent, au lieu de s'être illustré parmi les siens, on est l'objet de leur mépris, les indoctes ne vous comprenant pas, les doctes mesurant toute votre impuissance (p. 90) ^ — Ensuite il y a là une obligation envers la patrie (p. 99). C'est en illustrant leur langage que les Romains ont défendu leur république de l'injure du temps. Et « celuy qui fait renaître Aristophane et faint si bien le nez de Lucian », lisez Rabelais, a donné en les imitant un bel exemple (p. 159).
La seconde partie du raisonnement de Du Bellay consiste à montrer que ce qu'il demande est possible. La raison la plus générale qu'il en donne, en vérité assez philosophique, est que toutes les langues sont égales en valeur et ne diffèrent que par la culture dont elles sont l'objet. Les anciennes ont été primitivement dans le cas de la nôtre : personne ne saurait soutenir le contraire et c'est l'industrie des Homère, des Démosthène, des Virgile et des Cicéron, qui les a élevées au point de perfection où nous les con-
1. Du Bellay a Tair de rétracter quelque chose de ces doctrines si absoIueSt dans la préface de la deuxième édition de VOlive.
naissons. La nôtre ne soufTre que de la négligence de nos majeurs, qui ayant en plus grande recommandation le bien faire que le bien dire, nous l'ont laissée « si pauure et nue, qu'elle a besoing des plumes d'autruy » (p. 56).
C'est ici qu'on attendrait du panégyriste quelques vues nettes sur les qualités précises de la langue qu'il prétend « illustrer » ; mais, chaque fois qu'il arrive à ce point, il se dérobe : au lieu de prouver qu'elle peut fructifier après avoir fleuri^ car elle ne souffre . point de défaut de nature, et est aussi apte qu'une autre à engendrer, il abandonne son idée pour cette image et s'en tire par une , comparaison avec une plante sauvage, qu'on a laissée enveillir sous les ronces qui lui faisaient ombre (p. 57). Il affirme que, malgré le nom de barbares qu'on nous a donné, notre langue ne l'est pas (p. 55). Elle n'est pas non plus vile et abjecte (p. 60). Mais, on le sait, amas d'épithètes, mauvaises louanges.
La seule qualité positive que ce poète trouve à vanter dans le français, c'est une naturelle douceur, égale à celle des langues étrangères (p. 77) ; car je ne veux pas compter comme un éloge le compliment qu'il lui fait, qu'elle serait aussi difficile à écrire qu'une autre langue, si on ne pouvait plus l'apprendre que d'après les œuvres écrites (p. 94). Faut-il donc citer l'étrange passage où est appréciée la structure grammaticale de la langue française ? « Elle se décline si non par les Noms, Pronoms et Participes, pour le. moins par les Verbes en tous leurs Tens, Modes et Personnes. Et si elle n'est si curieusement reiglee, ou plus tost liée et gehfnnee en ses autres parties, aussi n'ha elle point tant d'Hétéroclites et Anomaux, monstres étranges de la Greque et de la Latine » (p. 75).
En vérité. Du Bellay eût bien fait d aller consulter Meigret avant d'écrire ces quelques lignes qui témoignent de tant d'ignorance ou de légèreté. Il était si peu préparé, il faut bien le reconnaître, à faire un panégyrique de détail, qu'il n'a rien trouvé de précis ni de juste pour assurer la base même sur laquelle il argumentait.
Certes, on ne saurait demander à un poète de raisonner en ces matières comme Henri Estienne ; il faut bien constater cependant que dans ce manifeste retentissant, il n'y a pas sur les vertus si fort vantées de notre langage dix lignes judicieuses, telles, je ne dis pas qu*un grammairien, mais qu'un homme de bon sens et de goût eût pu les écrire.
Le Quintil Horatian *, très pédant, mais beaucoup moins sot qu'on
1. J'avais été obligé, faute de place, de supprimer dans ma première édition la note suivante : Le Quintil Horatian »ur la défense el illustration de la langue fran-
ne Ta dit quelquefois, a fort bien vu le vide de cette prétendue argumentation. « En tout ton liure, dit-il à Du Bellay, n'y a un seul chapitre, non pas une seule sentence, monstrant quelque vertu, lustre, ornement, ou louange de nostre langue Françoise, combien qu'elle n'en soit dégarnie non plus que les autres, à qui le sçait bien cognoistre » (p. 195). « Soubz couleur, et promesse de la défendre, tu la despoilles, et destruytz, sans Tenrichir d'ime seule syllabe, qui soit à elle propre et conuenante » (p. 197); tu ressembles à c< celuy qui cerche son asne et est monté dessus » (p. 194). Au lieu de voir ses qualités propres, tu extravagues « en la ciuilité des mœurs, loix, équité, et magnanimité des courages françoys, et commémoration de leurs gestes. Desquelles choses n'est icy question », car « elles ne font rien a la langue estre dicte barbare ou non barbare » (p. 193).
Quant à lui, Quintil, non seulement il n'a pas attendu la Deffence pour penser qu'il pouvait y avoir de bons poètes français, mais il estime même que la condition qu'on leur y impose d'être à moitié grecs et latins n'est qu'une entrave, car sans ces langues « n'ont pas laissé aucuns d'estre très bons Poètes et par aduenture plus naïfz que les Graecaniseurs, Latiniseurs, Italianiseurs en françoys, lesquelz a bon droict on appelle Peregrineurs » (p. 202). On voit par ces paroles sur quel terrain se plaçaient les adversaires de la Pléiade. Ce n'était pas la hardiesse qu'ils reprochaient à ses prétendues revendications, mais l'excès de leur timidité.
Dans ces conditions, il devient superflu de relever longuement les déclarations analogues dont l'école de Ronsard a un peu abusé. On connaît la préface de la Pranciade, et la prière du poète aux Français, où il s'indigne de les voir abandonner le langage de leur pays pour vouloir déterrer « ie ne scay quelle cendre des anciens ».
coyse, Lyon, 1551, 8», anonyme. Tel serait, d'après Brunet, le titre de la première édition, mais Brunet n*a pas vu cette édition, qui semble perdue. A partir de 1555, le pamphlet fut joint à toutes les éditions de l'Art poétique de Sebilet. L'auteur a pris le nom du Quintilius dont parle Horace dans TEpitre aux Pisons. La Croix du Maine, se faisant l'écho de ce qui s'était dit à Paris, a attribué le Quintil à Ch. Fontaine, poète parisien, établi à Lyon. Et cette tradition n'avait jamais été contestée jusqu à ce que M. de Nolhac publiât dans les Lettres de J. da Bellay (Paris, Charavay, 1890) une lettre de Fontaine à J. de Morel. dans laquelle Fontaine se défend énergiquement d'être l'auteur du libelle, et il en nomme l'auteur véritable, Barthélémy Aneau, le principal du coHëgc de la Trinité de Lyon, ami et collaborateur de Marot. Je dois dire que les affirmations de cette lettre, pour formelles qu'elles soient, n'ont pas convaincu M. de Nolhac. Ce n'est pas ici le lieu de lever ces doutes. — La question, depuis cette date, a été résolue par M. Chamard : Revae d*Hist. un. de la France, 15 janvier 1898, p. 54. L'auteur du Quintil est Barthélémy Aneau. — Il serait à souhaiter qu'on nous donne une étude un peu plus complète que celle qui existe sur ce personage curieux. Les archives municipales de Lyon fournissent en abondance des documents de toute sorte.
Il qualifie cette erreur de crime de lèse-majesté, et les supplie « de prendre pitié comme bons enfants de leur mère naturelle ». Plutôt, dit-il, que de « recoudre et rabobiner de vieilles rapetasseries de Virgile et de Ciceron », plutôt que d'amasser des fleurs qu'on flaire un instant, puis dont on ne tient pas plus compte que d'un bouquet fané, mieux vaudrait à tout prendre « comme im bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et Gauvain^ ou commenter le Romant de la Rose »! 11 y a dans tout ce morceau de l'éloquence, de la verve, de l'esprit, pas un argument ou une idée que nous n'ayons vus dans Du Bellay ^
Pontus de Tyard n'est pas plus original. Du passage du Solitaire premier^ où le dialogue porte sur le sujet de la poésie française, il n'y a rien à citer, sinon que l'auteur, dans son langage .précieux, mêle bien imprudemment cette cause à une autre : celle du développement de « l'esprit logé en délicat corps féminin ». Comme Pasithée, plus prudente, en avertit son interlocuteur, « se faire fort à la fois pour la suffisance de l'esprit féminin et du langage françois, tous deux tant peu estimez d'un grand nombre de ceux qui se font nommer sages, qu'ils r'enuoyent le premier à la contemplation du contour d'un fuseau et l'autre à la narration d'un conte, qu'ils appellent des quenouilles », c^était s'exposer à « auoir la guerre à ces frons armez de sourcils mal piteux ». Mais l'auteur continue ailleurs son « erreur amoureuse » et n'insiste pas sur cette matière délicate'.
Après les maîtres, toute la foule des disciples reprend en chœur leur chanson 3, jusqu'à Fontaine, qui se fait le défenseur delà poésie française*.
Les prosateurs sont beaucoup plus sobres ; je signalerai cependant parmi eux Antoine Fouquelin de Chauny, dont la Rhétorique est précédée d'une remarquable préface « a très illustre princesse,
1. Voir Préf. de la Fr&nciade^ dans Ronsard, OEuvreSy Blanchemain, III, 34. Comp. Tode de Du Bellay à Marguerite, Œuvres, éd. Marty-La veaux, I, 241.
2. Solitaire premier (1552), dans les Œuvres poétiques, éd. Marty-Lavcaux, p. 227.
3. Je ne reparle plus de Pelelier du Mans, qui a cependant repris la question dans son Art poétique. Lyon, J. de Tournes, 1555, p. 36. Bien entendu, Vauquelin, le théoricien attardé de Técole, y revient aussi dans son Art poétique (voir livre I, éd. Travers, p. 61). Le Gaygnard (ou le Gaynard), dans la préface de 9on Promptuaire d'unissons (1585), estime aussi qu'il n'est nullement besoin d'être formé à l'école antique, depuis qu'on a des maîtres comme Ronsard, et que sans latin on peut faire des vers beaux et riches.
4. Les Ruisseaux de Fontaine, Lyon, Thib. Payan, 1555. p. 98 et 101. Cf. Cl. de Buttet, Œuvres poétiques^ Lyon, Scheuring, 1877 ; l'Auteur au Lecteur, xxxv ; Gérard-Marie Imbert, Première partie des sonets exoteriques, Bordeaux, Millanges, 1578, son. XXXVI ; J. Godard, La Fontaine de Gentilly, Paris, Est. Prevosteau, 1595, in-8, p. 31, etc.
madame Marie, Royne d*Ecosse * ». Dégagé de la sotte superstition et commune ignorance du temps passé, et « voyant plusieurs nobles esprits s'estre adonnez d'un commun accord et (par manière de dire) auoir prêté le serment », il a volontiers suivi leur enseigne « en si honéte et loiîable entreprinse, » et sous l'inspiration, avec Taide aussi d'Omer Talon, il a accommodé au français les préceptes de rhétorique, en laissant ceux qui « sembloient répugner » h sa langue, en « adioutant ce qu'elle auoit de propre et particulier "2 ». Lui aussi veut pour sa part dégager la France du joug des langues étrangères.
De tout ce fatras de redites, il importe de distinguer seulement une ou deux pages, parce qu'elles montrent non seulement comment ridée gagnait de proche en proche, mais à quel point les esprits s'enhardissaient. Ainsi Jacques Tahureau, le poète mort jeune, a laissé ime Oraison au roy de la grandeur de son règne et de r excellence de la langue francoyse^, où, après avoir suivi d'abord les erres de ses maîtres, il s'aventure bien au delà d'eux : la sonorité et la richesse du français lui paraissent incomparables, bien supérieures à celles du latin, et même du grec*.
Il est visible qu'à ce moment tout le monde se sent plus ou moins entraîné. J'ai pris des exemples parmi les hardis ; on en trouverait de moins probants chez les timides. Scévole de Sainte- Marthe gardait encore les préjugés du début du siècle. Il ne croyait guère qu'on pût écrire en français, « sans y mesler des choses des gentiles et vertueuses Dames, auxquelles conuient principalement la