I. - ITALIANISME ET HISPANISME
i/iTÂiJAMSMt:. — Toutes es recherches qui se poursuivent sur le développement de la culture française à l'époque de la Renaissance et pendant le siècle qui a suivi, aboutissent presque régulièrement à découvrir, chez ceux qui v ont pris une part marquée, quelque inspiration directe ou indirecte d'Italie.
On sait ce que les écrivains les plus divers, depuis Crétin et Lemaire de Belges jusqu'î^ Régnier, les grands et les petits, Marot, Marguerite de Navarre, Rabelais, Des Périers, Bouchet, Magny, Scève, Ronsard, Baïf, Du Bellay, Jodelle, Pelletier, Ch. Fontaine, Pontus de Tyard, Desportes, Montaigne, Amyot, Brantôme, Carloix, Du Bartas, doivent aux modèles d'outre-monts. Mais ce serait singulièrement restreindre Tinfluence italienne que de la considérer comme purement littéraire : les savants français n'ont pas moins d'obligation envers les Cardan et les Tartaglia que les poètes envers Pétrarque, ou les conteurs envers Boccace. A dire vrai, tous ceux qui ont pensé, tous ceux qui ont écrit se sont mis, pendant ces cent cinquante ans — qui plus, qui moins, suivant les périodes, — à Técole de nos voisins.
Or, la plupart des modèles qu'on imitait s'étaient servis, non du latin, mais de leur vulgaire italien. Pétrarque humaniste avait sans doute une école, Pétrarque poète des f(ime en avait une aussi nombreuse. On apprenait la langue italienne pour avoir « la communication des bons auteurs italiques » ; mais après un contact un peu long avec les étrangers, il est bien difficile de se retirer complètement, comme le voulait Ronsard, « sous son enseigne ». Sans doute l'itiilien n'eut jamais sur les hommes de lettres un ascendant égal à celui du latin. C'était un parler vivant, qu'on ne pouvait donc mettre au rang des langues vénérables de l'antiquité. En outre, une jalousie nationale, qui parut de bonne heure, empêcha de reconnaître sa supériorité; c'était la proclamer que de sembler lui devoir trop : la tendance k l'emprimt fut très
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sérieusement contrariée par le désir de ne pas avoir Tair trop barbares et trop pauvres.
Mais si ces pudeurs étaient de nature à arrêter des t^ens instruits, d'autres causes amenèrent un développement de l'italianisme auquel les écrivains ne pouvaient rien, car il eut lieu en dehors d'eux. On sait quel long séjour, souvent pacifique, les Français avaient fait en Italie ; le contact entre les armées qu'ils y ont conduites et les populations a souvent été fort intime ; et si nombre d'Italiens, dans ces circonstances, ont appris le français, de leur côté les Français — dont quantité étaient du Midi, et parlaient un idiome assez voisin de celui du Milanais — se teintèrent au moins d'italien. Le très grand nombre de mots relatifs à la guerre qui ont alors pris place dans notre vocabulaire fait voir assez que l'influence exercée sur nous de ce côté a été très considérable.
Ensuite, comme si tout conspirait à ce moment à multiplier les contacts, à Lvon, dont l'imprimerie avait fait, sinon le centre intellectuel du royaume, du moins un second Paris, des colonies italiennes riches, prospères, lettrées, établies à demeure, une foule de marchands venus grâce au privilège des foires franches, répandaient, dès le commencement du siècle, la culture et la langue italiennes. Enfin, quand la politique eut amené à Paris une reine de la famille des Médicis, et h sa suite toute une « petite Italie »>, ce fut au cœur même de la France que le mal — si c'était un mal — fut porté : le langage, comme les habits, ne manqua pas de s'en ressentir.
On a pu essayer de marquer des phases dans cette pénétration de ritalianisme. M. Rathery en compte deux au xvi' siècle, Tune qui va de 1 oOO environ à la fin du règne de François I®', l'autre qui commence aux environs de 1350 et se prolonge pendant une trentaine d'années. A vrai dire, on remarque en effet des périodes où l'influence italienne s'accentue davantage, par exemple celle qui dure de la régence de Catherine de Médicis (1360) à lo80 ; mais je ne crois pas qu'on puisse mettre à part cette vingtaine d'années: Catherine était en France depuis 1333, et quoiqu'elle y ait longtemps joué un rôle effacé, son influence n'avait pas laissé, dès l'origine, de se faire sentir *. — En outre, si l'on arrivait h fixer des dates précises ti ces influences politiques, ces dates ne coïncideraient plus avec celles des influences littéraires. Souvent les unes s'accroissent quand les autres décroissent, de
1. Voyez là-dessus d excellenles pajços de Boiirciez, Les mœurs polies et la litléralure de cour. Paris. 1K86, p. 269 et suiv.
sorte que, finalement, quelle que soit Tépoque que Ton considère, des diverses sources qui^ous ont versé Titalianisme, on en trouve toujours une au moins en activité à ce moment. Et il faut bien prendre garde que ce ne sont pas celles qui ont semblé couler torrent iellement qui ont seules fécondé notre sol. A entendre les plaintes qui s'élèvent autour de 1570, on croirait que tout le monde italianise ; c'est la mode en effet, mais dans un certain monde seulement, à la cour; Tengouement des courtisans dépasse toute mesure, excite de violentes réclamations; la trace que leurs affectations ont laissée dans le langage est considérable sans doute, et néanmoins Tépoque antérieure, où la mode était moins bruyante et moins excessive, nous a laissé des italianismes en quantité très notable aussi.
Au XVI® siècle, pour les raisons d amour-propre que j'ai dites, et pour d'autres encore, dont plusieurs étaient politiques et même religieuses ^ Titalianisme a eu beaucoup plus d'adversaires que de défenseurs.
L'opposition commenta de bonne heure ; on la trouve marquée chez Bouchet, dans les Litterfe obscurorum virorum: chez Budé même, qui prononça, un jour, que l'engouement pour les choses d'outre-monts devenait superstitieux : « Gallia transalpinarum ipsa rerum plus r/uam et par et utile cupida. »
Toutefois le débat ne fit naître à cette époque ni un livre ni un pamphlet de quelque importance. En effet, l'opuscule de Lemaire de Belges qu'on cite souvent, la Concorde des deux langages^ est tout autre chose qu'un exposé littéraire et philologique. L'auteur a simplement pour but de faire cesser des querelles irritantes, et d'amener les deux langues « deriuees et descendues d'vng mesme tronc et racine a viure et perseuerer ensemble en amoureuse concordance ». Son rêve serait de voir s'augmenter le nombre des hommes de France « qui fréquentent les 1 taies et s'exercitent au langage toscan », d'autre part celui « des bons esperits italicques qui prisent et honorent la langue francoise ». Ces tentatives de conciliation ont été inspirées par tout autre chose que des soucis d'ordre littéraire : c'est de la pure politique.
Au contraire, à l'époque de la Pléiade, les attaques se multiplient et se précisent. M. Marty-La veaux ' a cité les vers où, longtemps avant que Ronsard, dans le testament littéraire dont j'ai déjà parlé, rapprochât les écorcheurs d'italien des écorcheurs de latin. Du