‹ Histoire de la langue romane (roman provençal)Chapitre 10 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

Les Croisades.

ES croisades eurent une incontestable influence sur les progrès du langage. Le nouvel idiome ne devint pour ainsi dire véritablement national qu'à partir de ces grandes prédications religieuses qui devaient ébranler l'Europe entière. Jusque-

là, resserrée dans chaque province , la langue se divisait en patois grossiers qui , chaque jour , perdaient le souvenir de leur commune origine , et qui bientôt auraient cessé de se connaître si ce puissant intérêtcommun ne fut venu les confondre.

Les infatigables soldats de la milice romaine , dispersés dans les Gaules qu'ils parcouraient dans tous les sens , catéchisaient les peuples. Le pape Urbain avait appelé le glaive au secours de la croix : — ce cri de guerre , parti du cœur même de la France, avait retenti dans les demeures les plus secrètes. D'exaltés missionnaires couraient de ville en ville et jusques dans les moindres hameaux , pour raviver le courage des chrétiens. La chaire d'une église, le tronc d'un arbre , un rocher nu, un tertre sur le bord d'un chemin , tout leur servait de tribune quand le peuple se pressait autour d'eux. Partout ils fesaient entendre les mêmes menaces , les mêmes promesses.

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Les populations des campagnes, jusquelà isolées , se trouvaient tout-à-coup réunies , attentives sous la même parole. Quand le prêtre avait parlé , chacun s'en retournait, ro.éditant sur ce qu'il venait d'entendre , et le répétant le soir, en famille, dans sa chaumière. De pareilles leçons pouvaientelles être stériles? L'oreille serait-elle restée insensible lorsque le cœur était ainsi frappé? Le langage de tous ces auditeurs ne devaitil pas , de cette manière , se fondre et se régulariser ?

Il demeure donc évident que la prédication ecclésiastique fut pour la langue une cause directe de développement. Cependant, elle ne fut pas la seule, et la. prédication militaire eut aussi une grande part à ce succès. En effet, d'après ce que nous avons vu de l'éducation des chevaliers, on doit comprendre quelle impatience les animait. La guerre était pour eux une nécessité autant qu'un plaisir. Tous ces hommes d'armes , qui ne trouvaient aucun

aliment à l'extérieur pour satisfaire leur ardent besoin de s'iiiustrer, parcouraient le pays la lance au poing , cherchant un prétexte plutôt qu'une occasion de se battre ; et pour quelques preux redresseurs de torts qui se dévouaient à l'honneur du pays , grand nombre de déloyaux chevaliers s'en allaient , laissant partout la désolation et la ruine. C'était une noble institution que l'oisiveté des temps avait délournée de son but. Instrument d'abord protecteur, chaque jour il devenait de plus en plus oppressif.

Quand le vaste projet des croisades fut connu dans les Gaules , avec quelle ardeur cette multitude de chevaliers Faccueillirentî C'était pour eux tout un avenir de gloire et de fortune. — A.ussi intéressés que l'Eglise au succès de l'expédition, ils s'associèrent avec elle ^

^ Ce fut l'entliousiasme des croisades qui biisa les barrières qui séparaient les nations ; elle les réunit pour

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Tous vinrent mettre leur épée sur l'autel et reçurent en échange de cet hommage l'absolution de leurs fautes passées. En même temps qu'ils s'armaient, ils prirent leur plume et écrivirent , non plus ces lois d'amour , ces tendres romances qu'ils composaient jadis pour les nobles dames dans la molle oisiveté des châteaux : les poésies devinrent énergiques, violentes, empreintes de cette sainte exaltation qui échauffait alors les esprits. Elles s'adressèrent à tous ceux qui purent prendre les armes.

des conquêtes religieuses, les transporta dans la patrie des Phidias et des Homère, leur fit respirer l'air de la voluptueuse Asie. De là, combien de nouvelles sensations, de nouvelles idées et de goûts nouveaux ! C'est dans ces conjonctures que se multiplièrent les troubadours. Plusieurs princes devinrent pour eux des modèles et des protecteurs, leur ouviirent leurs cours et leurs châteaux, les comblèrent de présens, de richesses et d'honneurs. Les dames, sensibles aux flatteries de leurs chants, leur accordaient la tendresse «t les faveurs de l'amour.

{Millot y Discours préliminaire.)

On s'excîtait de toutes parts. Dieu veut que la ville sainte ne demeure pas plus longtemps entre les mains sacrilèges de ses ennemis. Il ordonne à son peuple d'aller la conquérir. Malédiction sur les lâches qui ne voudront pas renoncer à leur honteux sommeil et que la voix du ciel

ne saurait éveiller î Salut éternel aux

chrétiens qui abandonneront le foyer de la patrie pour aller cueillir sur un tombeau

les palmes glorieuses de la foi !

Etait-il possible de rester honteusement fermé dans son logis quand les palais étaient abandonnés ? Les vieillards , les enfans , les femmes , tous s'en allaient à pied , beaucoup mendiant leur pain. Fût-il jamais spectacle plus attendrissant , plus poétique que ce pieux enthousiasme d'une famille entière courant à une guerre si lointaine comme à une fête des environs. Quand les petits enfans se sentaient fatigués , quoi de plus touchant que de les entendre demander à leur mère^ à chaque hameau

qu'ils rencontraient : N'est-ce pas la cette Jérusalem que nous allons chercher?

Cette époque n'est pas seulement merveilleuse parce qu'elle vit deux religions , deux mondes , se prendre corps à corps , et plus de la moitié de la terre venir se ranger en bataille sous la croix et le croissant. Ce qui doit frapper les esprits, c'est moins le fait en lui-même que les causes qui le firent naître et les résultats qui le suivirent.

Pour nous convaincre matériellement de l'influence des prédications et des poésies sur la langue, prenons dans la littérature antérieure aux croisades , puis comparons ce qu'elle était et ce qu'elle devint.

Vers des Moines de Saint-Martial de L imoges , composés soits Henri I^"" (ïo3i).

Je de hormais finis iiostra razos , Un peut soilas que trop fo aut lo fos Le veiidor clert qui defin lo respos ,

ïu aulem Deus , qui est père gîorios , Nos te pregaii que te remembre de hos Kant triaras los mais d'antre los bos ^ .

Dans cette pièce , nous trouvons un mélange barbare cle mots de difFérens idiomes. Du latin pur, du provençal, du patois limousin et quelques expressions de la France septentrionale.

Je sais bien qu'à cette époque et même beaucoup plus tard, dans les beaux jours de la langue provençale , quelques troubadours se sont amusés à composer des pièces de vers en difFérens idiomes mêlés ^ j mais leur intention alors était évidente :

i Manuscrit de St-Martial de Limoges, à la Bibliothèque royale , n*^ n^g.

2 Mariana rapporte que daus le xi^ siècle , au siège de Calcanassor , un pauvre pêcheur chantait alternativement en arabe et en langue vulgaire une complainte sur le sort de cette malheureuse ville. Le même air s'appliquait tonrà-tour aux paroles étrangères et nationales.

{Villemain, Cours de litte'r.^ t. i , p. î.55.)

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loin d'être chez eux témoignage d'ignorance , ils croyaient au contraire donner par-là une grande preuve d'érudition.

Cependant, gardons- nous bien de confondre les premiers essais poétiques d'une langue encore au berceau avec ces tensons composées en différens idiomes et dans lesquelles nos troubadours aimaient jadis à montrer leur savoir. Les poésies du manuscrit de Saint-Martial sont écrites en langue farcie, c'est-à-dire dans un langage bâtard formé de tous ces dialectes errans dans les Gaules , et que rien n'avait encore définitivement fixés.

Voici la pièce la plus pure de style , qui se trouve dans le Missel de iiSg. C'est une hymne à la vierge Marie.

0 Maria Deu mairo Deu t'es e fils e pairo , Donna preia pro nos To iï\ lo glorios.

Eve creet serpen Un agel resplenden E so nos en vai gen Deus nés om veramen.

Car de femna nasquit , Deus la femna salvat E preque nasquit hom Qui garit en tos hom. «

Adam menjet lo fruit Perque tous liut perdut , Adam no creet Deu A tôt nos en vai greu.

Deut receust per lui mort E la crot a grand tort , E resors a tert dia Si cum 0 dit Maria.

Cette pièce est évidemment bien postérieure à celle que nous avons citée plus haut, ainsi qu'à un grand nombre d'autres qui se trouvent dans le même manuscrit. Il suffit de la lire une seule fois pour se convaincre que ce n'est pas l'auteur du

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mystère des vierges folles et des vier£;es sages qui l'a composée. Ce mystère ^ est certainement de la première moitié du

1 II est écrit dans trois idiomes differens , le latin , le français et le provençal. Nous nous servirons de la traduction pour le latin ; nous citerons textuellement le provençal.

l'Époux.

« L'époux qui est le Christ va arriver; vierges, veillez , « les hommes se réjouissent et se réjouiront à sa venue ; ^ car il délivrera de la tache originelle les nations qu'avait » asservies le démon par la faute de notre première mère.

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