‹ Histoire de la langue romane (roman provençal)Chapitre 11 sur 41 · LES VIERGES SAGES · texte numérisé non relu

LES VIERGES SAGES

Oiet virgines aiso que vos dirum Aiscet presen que vos comandarum Atendet un espos Jhesu salvaire à nom Gaire noi dormet.

Aisel espos que vos hor atendet, Venit en terra per los vostres pechet , De la virgine en Bethléem fo net E flum Jorda lavet et luteet Gaire noi dormet.

1 1^ siècle, tandis que l'ode à la vierge doit être de la seconde moitié.

En effet : si nous descendons au règne de Philippe I^^', en 1060, c'est-à-dire, quelques années avant l'ouverture des croisades, déjà nous sentons l'influence méridionale peu à peu s'avancer dans le nord^ et si nous entrons dans certaines villes cinquante ans plus tard , nous sommes surpris de l'immense progrès de leur langage. C'est que, de 1060 à 1 1 10, tout fut révolutionné.

Le Limousin produisit Guillaume JK , comte de Poitiers , un des plus illustres

En fo batut, gablet, e lai deniet- Sus e la crot batut , e clan figet , Den monument de so entrepauset.

Gaire noi dormet.

E resors es la scriptura a dii.

Gabriel soi en trames aici , Atendet loque ja venra prai ci Gaire noi dormet.

{Journal de l*lnst. publ,^ Cours de M. Charles Maguin.)

ai HISTOIRE

poètes dont la langue provençale s'honore. — Disons ici , cependant , que quoique Sainte-Palaye et ses compilateurs nous aient donné ce prince comme le premier compositeur de chansons, nous n'en restons pas moins conyaincu que bien avant lui la poésie provençale était cultivée. Le nom de Guillaume est , il est vrai , le plus ancien , mais il suffit de lire ses vers et de les comparer avec ceux dont nous venons de parler pour comprendre que la langue ne passa pas subitement à une si parfaite correction.

D'ailleurs , le Limousin , si éloigné du foyer provençal, ne pouvait naturellement être le pays où eurent lieu les premiers essais poétiques en cette langue. Il est bien plus juste de penser que, jusqu'au comte Guillaume , les troubadours s'étaient contentés de cultiver la poésie^sans y attacher nulle importance ; le temps n'étant point encore venu où la lyre serait entre les mains d'un chevalier aussi dangereuse que l'épée.

DE LA LANGUE ROiMANE. 113

Jusqu'au moment dont nous parlons , tout encore avait été matières frivoles que la mémoire des contemporains pouvait conserver comme de joyeux délassemens ; mais qu'on ne jugeait sans doute pas digne d'éterniser sur le vélin. D'ailleurs , observons que beaucoup de ceux qui chantaient ne savaient pas écrire.

Il n'est donc pas étonnant que ce ne soit que vers le temps où le thème devint populaire , héroïque, digne de l'histoire, que l'on commença à recueillir les inspirations du poète 5 surtout lorsque ce poète était un prince qui n'avait qu'à dicter à son chapelain.

Nous venons de voir les poésies du manuscrit de St-Martiaî , si maintenant nous prenons quelques strophes de ce comte de Poitiers, qui parut moins d'un demi-siècle après, nous pourrons apprécier l'immense progrès qui , en si peu de temps , s'était opéré dans la grammaire comme dans la versification provençale.

m HISTOIRE

Farai un vers de dreit nien.

Non er de mi ni d'autra gen , Non er d'amor ni de joven ,

Ni de rea au , Qu'enans fui trobatz en dormen Sobre chevau.

No sai en quai guiza m fui nalz , No sui alegres ni iratz , No sui estranh ni sui privât z , Ni non pose au , Qu'enaissi fui de noitz fadatz

Sobr un pueg au.

No sai quora m sui endormitz ; Ni quora m velh , som no m'o ditz.

Per pauc no m'es lo cor partitz D'un dol corau;

E no m'o pretz una soritz ,

Per sant Marsau.

Etc., etc.

Les croisades , je Fai dit , inspirèrent presque tous les poètes de l'époque j et la grande popularité des écrits dont elles furent la cause eut le double avantage de devenir pour la langue un enseignement

général , en même temps qu'on véhicule puissant pour les populations.

Tout le monde connaît la romance de Raoul de Coucy, les vers de Thibaut, comte de Champagne , ceux du comte d'Anjou , du duc de Bretagne, de Frédéric lî, de Richard Cœur de Lion , du Dauphin d'Auvergne , les poésies de Folquet de Romans , d'Aimeri de Peguilhan et celles des troubadours croisés Rambaud de Yaqueiras, Elias Gairels , Pons de Gapdueiî , Gaucelm Faidit.

On voit avec quelle ardeur ils excitaient les peuples au départ. Je sais bien qu'un grand nombre de ceux même dont je viens de parler préférèrent le doux repos de la patrie, et qu'ils mirent autant de faiblesse dans leur conduite qu'ils montrèrent de bravoure dans leurs paroles. Ainsi, dans une tenson , Folquet de Romans demande à Blacas , pourtant bon chevalier , s'il partira pour la Terre-Sainte j cekii-ci répond, en riant , qu'il aime , qu'il est aimé de la

comtesse de Provence et qu'il veut de meurer auprès d'elle :

Je ferai ma pénitence Entre mer et Durance Auprès de son manoir.

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