CHAPITRE QUATRIEME
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sur la langue ti la paesîf meriîrianabs.
La Chevalerie.
^'ancienne chevalerie fut TouTrage dune politique intelligente et sage qui exerça une influence profonde sur les>
destinées de son temps. Son histoire est celle de la noblesse et de la milice de France ; cependant bien des gens la regardent encore comme presque fabuleuse , comme embellie à plaisir par l'imagination romanesque et frivole de nos premiers poètes. Us ont tort en cela; car ce fut l'ancienne chevalerie qui fît naître les troubadours , qui inspira leurs premiers chants \
L'ancienne chevalerie de France, considérée comme dignité de l'état qui donnait le premier rang dans l'ordre militaire et qui se conférait par une espèce d'investiture accompagnée d'un serment solennel, ne saurait se fixer au-delà du ii^ siècle;
i M. Simonde de Sismondi commet une grave cireur et que du reste on pourrait victorieusement combattre par nombre de passages de son Histoire des Français , lorsqu'il dit : « Que la chevalerie est un monde idéalisé, tel qu'il !» a seulement existé dans l'invention des romanciers, y> etc. »
{De la Littérature du midi de V Europe , t. I, p. 89.)
DE LA LANGUE ROMANE. 1i
quoiqu'il soit souvent question des cheva^ liers du temps de Cliarlemagne K
Le but de cette institution se trouve dans la politique des souverains et des hauts barons. Par elle , ils resserrent les liens de la féodalité, ils augmentent leur puissance j ils tournent à leur profit un usage qui n'était encore qu'une vaine formalité. Ils savent habilement mettre en oeuvre l'amour de la gloire et celui des dames, pour entretenir des sentimens d'honneur et de bravoure ; ils unissent les hommes par une fraternité d'armes que rien ne peut briser ; ils comprennent tout le parti qu'ils peuvent tirer de ce généreux élan de fidélité, de courage et de patriotisme.— A la cérémonie civile de l'hommage , ils en ajoutent une autre en apparence i^eligieuse, mais hautement politique 5 ils mettent des armes
^ Les chevaliers romains et les chcTaliers de Germauie , dont parle Tacite , n'ont aucun rapport ayec ceux-ci.
entre les mains de leurs jeunes vassaux j puis ils étendent peu à peu leur institution. D'autres hommes qui ne tiennent d'eux aucun fief sont aussi armés par leurs mains et s'en vont combattre pour leurs intérêts. Avec quelle adresse ils excitent, ils exploitent les idées chevaleresques et pieuses !
C'était une force bien puissante que celle d'une armée ainsi composée de soldats toujours prêts à marcher en quelle occasion et quel lieu que ce fût, et non comme ces feudataires qui ne partaient que sous certaines réserves et pour un temps limité.
Les hauts barons, pour exciter un plus grand nombre de guerriers à s'enrôler sous leurs bannières, étalaient dans les premiers temps une magnificence royale lors des promotions jet, quand il arrivait à quelque riche seigneur d'aller recevoir l'épée de chevalier, il rivalisait avec eux de luxe et de largesses. Ce fut sans doute pour cette raison que les possesseurs de terres nobles^
DE LA LANGUE ROMANE. t»
lorsqu'eux ou leur fils aîné devaient recevoir la chevalerie , eurent droit de lever sur les vassaux et sujets de leurs terres , pour les frais de réception , une des quatre espèces de taille qu'on appelait aides chevels (aides de chevalerie).
Mon dessein n'est pas, daiis cet ouvrage, de donner une histoire de l'ancienne che* Valérie^ je vais chercher seulement à dé-^ montrer l'influence que cette institution dut nécessairement exercer sur les poésies contemporaines.
De tout temps le poète et le guerrier ont eu besoin l'un de l'autre -, tous les deux aspirent à la même couronne , celle de la gloire. Et, comment le guerrier pourrait-il l'obtenir, s'il ne rencontrait un homme de génie pour apprendre ses hauts faits à l'univers? Gomment le poète rendrait-^il ses chants populaires , s'il ne trouvait un héros à célébrer ?
Je n'invoquerai pas ces exemples trop connus des demi - dieux d'Homère , des
Alexandre, des Auguste, qui tous avalent avec eux sous leur tente militaire et dans leur somptueux palais , des bardes attitrés. J*ïrai clierclier ces mêmes usages dans les clans montagnards de l'Ecosse, dans ces petits royaumes des Gaules.
Partout et toujours , nous voyons une lyre suspendue aux faisceaux d'armes.
Heureuse l'histoire , lorsqu'elle n'a pas à rougir d'en rencontrer aux portes de ces cliâteaux dont les maîtres n'avaient que de l'or ou des menaces pour inspirer leurs poètes esclaves I
Les rois , les princes , les chevaliers du moyen-âge nous offrent cette intéressante originalité , c'est qu'un grand nombre se chargeaient eux-mêmes du soin de raconter leur histoire j beaucoup fesaient des vers jusque sur les champs de bataille 5 c'étaient des cris de malédiction contre l'ennemi , des hymnes d'enthousiasme pour provoquer les soldats à la victoire , ou bien , dans un grand danger, c'était un chant
d'amour écrit avec le sang d'une blessure pour la dame des dernières pensées.
Ce culte des muses , si familier à ces hommes d'armes , à ces rois troubadours , au milieu de sanglantes mêlées , se comprend quand on sait quelle était la vie d'un chevalier.
A peine le fils d'un gentilhomme avaitil atteint sa septième année qu'on le retirait des mains des femmes , son éducation était confiée à des hommes ^ Elle était
1 Les jeunes gens poursuioient, Lances, Lacinez portoieut Des anciens chevaliers — Et la coustume apprennoient De chevauchier j et veoient Des armes les trois mestiers — Puis devenoient archiers, A taLIe et partout servoient , — Et les maleetes troussoient Derrière eux moult volontiers, — Ainsi a donc le faisoient Et en cuisine s'offroient A ce temps les escuyers —
mâle et robuste j déjà on Je préparait aux travaux de la guerre^
La cour d'un prince, le château d'un baron , quelquefois même pour le pauvre, riiospice d'une ville, voilà ses premières écoles. 11 s'attachait ensuite à quelque illustre chevalier qui, par une espèce d'adoption paternelle, le gardait à son service. Sa soumission pour son maître n'avait rîen
Puis gens d'armes devenoient
Et leurs vertus esprouvoient
Huict ou dix ans tous entiers — "
Es grands voyages aloient —
Puis chevaliers devenoient
Humbles, fors, appers , legiers ,
En honourant estrangiers ,
(Par honour se contenoient
Aux joustes puis tournoient^
Pour ce furent tenus chiers
Et les dames honouroient
Qui pour leur bien les aimoieut.
S'en furent hardis et fiers
Eu contre leurs ennemis
Et courtois à leurs amis.
{Poésies mannseriies (î'^misiche Deschampi.)
d'humiliant, c'était le respect d'un élève, d'un fils.
S'il faut eii croire la chronique de Jehan de Saintré, les femmes se chargeaient du soin de lui apprendre en même temps son catéchisme et Vart difficile d'aimer.
Telles étaient ses premières leçons.
L'amour de Dieu et des dames devait être la devise de toute sa vie.
Il commençait d'ahord par être page , varlet ou damoisel. Ces fonctions étaient le service ordinaire de domesticiléj mais seulement auprès du maître et de la maîtresse. Son devoir habituel consistait à accompagner à la chasse , dans les voyages , dans les visites, les promenades, à servir à table, verser à boire S etc..
^ Au sortir de l'ëcole , Bayard fut placé par ses parens dans la maison de l'évêque de Grenoble, son oncJe, qui le mena avec lui à la cour de Savoie. Le prélat ayant été
admis à la table du duc « Durant iceluy dinez, étoit
» son nepveu , le bon chevalier, qui le servoil déboire » très-bien en ordre, et très-mignonneraent se contenoit. »
Par les soins que reçoit le jeune gentilhomme , déjà l'on commence à comprendre la direction que suivra son esprit et son cœur. — On éveille, on excite chez lui l'exaltation; on le sort de la nature, pour le porter dans un monde tout poétique. — Il sera glorieux pour lui de pousser à l'extrême les sentimens chevaleresques qu'on lui inspire. L'amour devra le rendre ^ pour sa dame , plus timide , plus tremhlant , plus respectueux que l'esclave le plus docile. Le courage contre un ennemi sera la plus audacieuse témérité. Pour un nœud de ruban , pour un regard sans espérance , il se jettera au milieu des lances et des épées , il fera les vœux les pkis extraordinaires ^ Homme de fer et de feu sous la cuirasse , il restera toujours l'enfant qui soupire sous le velours et la soie.
^ Je fais vœu , disait un chevalier , à la belle et gentille damoiselle de mon cœur, d'aller , quand je serai appareillé de mes armes, délivrer la belle province de tous les che-
Le page , quand il passe au service de 3a châtelaine, jDOur peu qu'il soit aimable, ne tarde pas à devenir le jouvenceau favori. Il ne s'approclie de sa belle maîtresse que le cœur rempli de crainte; il la sert comme une divinité. Et cet amour, toujours approuvé par le seigneur et maître, n'excite aucune jalousie; il est presque un devoir.
Heureux celui qui sait écrire , il compose quelque spirituelle devise, quelques couplets délicats; et si ses vœux ne déplaisent pas, souvent il passera plus d'une longue nuit
valiers félons et discourtois , et il en sera ainsi, pourvu que mort ne me devance.
{La Colombière , t. l , ch. 21 , page 285.)
Je prometz , disait un autre , d'apporter à celle que plus j'aime , le collier et les armes du prince qui donnera le prochain tournoi ; non pas que cet excellent piiuce ne soit plus preux à cent doubles que je le suis; mais que ne peuton mettre à fin à l'aide d'amour et d'amie \
{La Colombière , idem , page 295.)
pour trouver une chanson ^. Alors , quelle sera sa récompense , à lui qui ne demande qu'un tendre sourire pour prix de ses souffrances et de son amour? L'histoire indiscrète nous raconte que plus d'une cruelle châtelaine laissa mourir pour elle un chevalier dans un tournoi et ne put résister à la chanson d'un troubadour ^.
Après les fonctions de page , quittées toujours à regret, le gentilhomme passait au grade d'écuyer, grade qui se conférait en lui attachant au côté une épée bénite. Cette cérémonie était célébrée par un prêtre, dans une église, les cierges allumés, en présence du père ou du parraindu jouvencel. .
^' D'autres fois il etoit joyeux et chantoit plus que oDcques et se prenoit à faire ballades, rondeaux, vireîets et complaintes d'amoureux sentimens.
(Hist. du maréch. de Boucicaut ^ ch. 9, p, 3o.)
2 Marchangy , Gaule poe'tique , t. IV, p. 18.
La Colombière (The'àt, d'honn.etde chev., t.i, c.5, p.5o.)
Pour le service intérieur, les écuyers se divisaient en plusieurs classes différentes, suivant leurs fonctions. Il y avait l'écuyer d'honneur ou de la personne, celui de la chambre ou chambellan, celui de la table ou tranchant, etc Dans les bais , ils servaient les épices , dragées, confitures, le clairet, le piment, le vin cuit, l'hypocras et les autres boissons qui terminaient toujours les festins et que l'on prenait encore en se mettant au lit'*. — I.e premier, le plus important de leurs soins était celui de dompter et dresser les chevaux. On conçoit cette étude dans une noblesse guer-^
■î Clairet..., liqueur composée de vin et de mieJ.
Piment..... Les statuts de Cluny disent :
Statutum est , ut ah omni mellis ac specierum cum vino
confectione y quod z>ulgari nomine pîgmentum vocatur
Fratres ahstineant.
Le vin du coucher.... On lit dans le roman de Gérard d» Roussillon , le vers suivant :
Lo coms demandet vi e vai dormir.
L« comte demande U vin et va dormir.
rière qui ne combattait jamais qu à cheval et qui, pendant une grande partie de la journée, se livrait aux plus yiolens exercices d'équitation ^.
Quand le maître demandait son coursier, les écuyers accouraient; l'un tenait rétrier, les autres portaient les différentes pièces de l'armure, les brassars, les gantelets, le heaume, l'écu, le pennon , la lance, l'épée , etc. Si le chevalier s'en allait en guerre, deux sortes de chevaux le suivaient. Celui de voyage, d'une allure douce et commode, appelé palefroi , coursier, hacquenée; et ceux de bataille , dextriex&>, parce qu'ils étaient conduits par des écuyers qui les tenaient à leur droite. C'est sur ceux - là que montait le chevalier , quand quelque danger venait à le mena-
"î Pour juger des exercices par lesquels la jeunesse s'endurcissait à la peine et à la fatigue^ il faut lire le récit que nousf ait l'historien de iRvie de Boucicnut.
cer ^. Alors, ses éciiyers rangés devant lui, étaient attentifs à tous ses mouvemens , lui donnaient de nouvelles armes , paraient les coups qu'on lui portait et lui tenaient un cheval frais en réserve.
L'âge de vingt - un ans était celui où, après tant d'épreuves , il pouvait être reçu chevalier. Les époques choisies de préférence pour conférer ce grade étaient les grandes fêtes de l'église , surtout la Pentecôte , les puhlications de paix ou de trêve , le couronnement des rois, etc....
Sainte-Palaye, dans son excellent ouvrage sur l'ancienne chevalerie, a donné, dans les plus minutieux détails, les cérémonies pratiquées à cette occasion. Comme elles sont très-nombreuses et qu'elles n'ont pas pour cet ouvrage une très-grande importance , nous nous contenterons d'indiquer
^ D'où vient l'expression : Monter sur ses grands chevaux^
au lecteur cette source de nos recherches , en l'engageant à y recourir \
Une fois chevalier , le gentilhomme , s'il était assez riche , avait à son tour des pages , des écuyers , tenait une cour dans son château et rendait à d'autres la généreuse hospitalité qu'il avait reçue. S'il était pauvre, au contraire, il trouvait un asile auprès du souverain ou s'en allait errer par monts et par vaux, cherchant quelques torts à redresser.
Un méchant baron tenait-il une femme prisonnière? Alors il accourait, plantait son écu aux portes du château, sonnait du cor, demandait la liberté de la dame et proposait à son ravisseur un combat à outrance, combat qui ne pouvait être refusé sans une flétrissure éternelle. — Entendait-il raconter quelque histoire merveilleuse de revenans, de spectres, d'appari-
1 Des jeûnes austères, des nuits passées en prières, etc.. iSte-Palaye , histoire de l'ancienne Chevalerie.)
tions nocturnes? Il venait bravement s'asseoir tout armé clans le lieu fatal, attendait sans crainte l'heure de minuit, et s'il voyait passer un grand fantôme blanc, il le suivait à travers les ruines. Malheureusement, il se rencontrait quelquefois une trappe sous ses pas , et tout-à-coup il se trouvait dans un affreux repaire de brigands ou de faux monnayeurs qui , n'ayant que faire de ses sentimens chevaleresques , l'assassinaient traîtreusement ^
Un cruel châtelain, comme il s'en trouvait beaucoup alors , descendait-il à l'improviste du haut de la montagne où il avait assis sa demeure , pour tomber pendant la nuit sur les pèlerins qu'il dévalisait? Un ou plusieurs chevaliers, suivis, de gens armés, venaient faire le siège du château de ce déloyal \
< Marchangy. — t. IT , p. 4.
2 Un grand nombre de seigneurs s'ëtaut fait d'inexpugnables repaires des châteaux qvi'ils avaient d'aborè
Les principaux et les plus anciens ordres de la chevalerie en France , étaient ceux de la Table ronde et ceux de V ordre de la dame Blanche a Vécu vert^ institués par le maréchal de Boucicaut.
Il n'y avait que treize places à la Table
ronde , en mémoire des treize Apôtres ;
mais celle de Judas restait vacante. Les douze furent successivement remplies , pendant le règne du roi Artus , par cinquante chevaliers. On trouvera , dans le roman de Merlin , les règlemens de cet ordre; en voici un article :
« Il n'est pas permis aux chevaliers de » la Table ronde , d'obtenir un don de » merci (ou d'amoureuse merci) d'une » jeune pucelîe,malgré'elie, pourvu toute- » fois que la résistance soit sérieuse. »
^Dpposés aux courses des Normands, rançonnaient les voyageurs, enlevaient les femmes et tyrannisaient leurs vassaux , lorsque de généreux citoyens s'armèrent pour puni le brigandage de quelques châtelains pervers.
Marchangy y t. IV , p. 6.
Le maréchal de Boucicaut institua l'ordre de la dame Blanche, à l'occasion de l'enlèvement de la dame de Beaiifort, et pour lui procurer sa liherté. Ce qui n'étonnera pas, dit le président Roland, si on rapproche les règles de cet ordre des cartels qu'il envoya aux "Vénitiens ^
L'esprit de cette institution était de parcourir les campagnes , de "visiter les châteaux, d'offrir des secours aux beautés malheureuses, aux amantes abandonnées , aux dames vertueuses que la violence enchaînait ^.
Maintenant que l'on connaît la vie d'un chevalier, il sera facile de concevoir l'influence toute naturelle que de semblables mœurs durent nécessairement exercer sur la langue et les poésies de l'époque.
Je ne parle point ici de l'éducation clas-
1 Histoire universelle, t. 85, p. 28Ô.
2 Histoire de l'ancienne chevalerie, ])ar Laciirne Sainte- Palaye,
sique et traditionnelle de la bourgeoisie ; les positions dans le' barreau, la magistrature , la médecine , l'église , ne pouvant s'obtenir que par des études spéciales dont la base était le latin , seul il était admis dans les écoles et les facultés. — L idiome nouveau était celui des hommes ifouveaux. La féodalité, peu soucieuse de l'antique érudition, ignorante comme le sont en général les hommes d'armes , favorisait de tous ses efforts une langue à sa taille , si je puis parler ainsi , une langue faite par elle et pour elle. Tandis que les docteurs et les lettrés combattaient, détestaient, anathématisaient cette perturbatrice dont ils ne s'entretenaient qu'avec mépris.
La manière dont on élevait un gentilhomme était, comme on a dû voir, trèspeu propre à en faire un savant. On ne développait en lui que deux natures de facultés j celles du corps et celles du coeur.
Du simple varlet au chevalier, nous trouvons une hiérarchie parfaite, un en-
seignement graduel et complet , quant à ce qui tient au service de la personne ; mais rien de déterminé , d'obligatoire, pour tout ce qui intéresse l'esprit. La poésie n'est qu'un art d'agrément qui peut faire la fortune ou le bonheur de celui qui le possède, mais rien n'en prescrit l'étude. — Tel bon cbevaiier , dans un carrousel, pourra donc être plus rostre que le dernier de ses vassaux; tel autre, au contraire , médiocre , la lance au poing , brillera comme le plus galant poétiseur. — Ceci, du reste, soit dit sans nulle application ; car il est à remarquer que nos meilleurs troubadours furent de braves et habiles soldats V.
C'était donc à l'aide des conseils d'un ami ou de la lecture de quelques chansons
1 Bertrand de Born, — le roi Richard, — Alphonse 11, roi d'Aragon, — Blacas, — Savari de Mauléon , -» Pons DE Capdeuil,— le vicomte de St-Antoni , etc.
manuscrites , qu*on parvenait à apprendre, tant bien que mal, les règles si peu déterminées de ]a poésie provençale. Quant à la grammaire , plus indécise encore , elle se formait au fur et à mesure. Ses principes étaient ceux adoptés jusqu'à ce jour dans les conversations ou les écrits j et pour les appliquer, l'écrivain se ressouvenait , copiait , hasardait même le mot. — C'est précisément de ses incertitudes, témérairement résolues, que sont sortis souvent les mots les plus heureux, les tournures les plus gracieuses qui restent encore aujourd'hui dans notre langue.
La bravoure poussée par devoir jusqu'à la plus aveugle témérité, la galanterie envers les femmes érigée en culte aussi sacré que celui de Dieu même , telle était , nous l'avons dit , la loi souveraine sous laquelle tous devaient fléchir. — Le gentil damoisel qui n'a point encore d'amie a cependant rêvé la femme qu'il aimera. Avant de l'avoir rencontrée , il sait les qualités de son coeur
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et la beauté de son visage. Il a composé pour elle d'amoureuses chansons et les dit le soir en s'accompagnant de la mandore. L'art , pour lui , est de rendre par ses vers l'illusion une réalité. Alors , la délicatesse de ses pensées , l'élégance de sa prononciation , surtout le choix heureux et discret de ses comparaisons , le feront distinguer de quelqu'aimable châtelaine, jalouse de détourner à son profit des hommages qui flattent souvent bien plus sa vanité qu'ils ne parlent à son cœur.
Cet effort du poète pour trouver des vers, nouveaux ^ en la forme et dans les idées , donnera irrésistiblement à ses écrits une harmonie inconnue, colorera son style de nuances légères , de mots pittoresques , d'images saisissantes qui , d'un idiome bâ-
1 Un Escribot farai, quez er mot maitatt De mots novels et d'art et de divinifalz
{Pièce dêV\erxQ CARDINAL), I." 7
tard, feront peu à peu surgir une langue neuve, riche, correcte, nationale enfin.
Ce qui n'est que fadeurs dans les romans du i6® siècle, ce qui passerait justement pour de mauvais goût aujourd'hui , alors était exclusivement recherché dans les chansons d'amour ; et rien n'est plus facile à concevoir..— ]\on pas que maintenant le goût soit meilleur 5 mais les mœurs l'ont modifié 5 l'ont changé de direction ou d'ohjet. Aussi , ne faut-il pas lire et juger la littérature galante du moyen-âge sous les impressions que nous a fait notre société moderne.
Chaque époque a son génie et porte dans tout ce qu'elle produit un type ineffaçable , tel que celui qui l'étudié doive le reconnaître. L'art imite et ne reproduit pas la nature. Il en est de même des œuvres de l'intelligence — On fera autrement , mieux peut - être , mais jamais identiquement semblable. — La science archéologique pose ce principe en
axiome et en fait son point de départ j or, les recherches auxquelles nous nous livrons en ce moment sont presque , si l'on peut parler ainsi , de l'archéologie littéraire ; il faut donc procéder par les mêmes moyens. Le caractère distinctif de la poésie chevaleresque au moyen-âge, c'est la foi ^ foi en l'amour , en la gloire , en la religion ^j foi vive, ardente, enthousiaste , qui réjaillit dans toutes les actions comme dans tous les écrits du temps. L'esprit n'apparaît pas , c'est toujours le coeur. Les sentimens ne se produisent que dans leur exaltation, et
1 L'un des caractères distinctifs des poésies dss troubadours, caractère que nuls autres écrivains d'aucune nation n'ont ofFert avant eux, c'est le mélange, et je dirai la confusion des idées religieuses et des images de l'amour. Cette inconvenance naïve qui , de la part d'écrivains appartenant à d'autres temps et à d'autres mœurs , serait jugée une coupable irrévérence, offre ici une couleur locale qui est loin de nous déplaire et que notre sévérité est loin
de condamner.
Raynouard ( Choi:i de Poésies).
lô# HISTOIRE
le poète vraiment ému semble n'écrire que sous une inspiration réelle»— -Le style des. hommes d'armes surtout porte cette empreinte originale.
C'était donc la même école qui formait le troubadour et le clievalier, les mêmes sentim.ens qui fesaienl battre leur coeur , la même pensée qui servait de devise à toutes les actions de leur vie.