‹ Histoire de la langue romane (roman provençal)Chapitre 12 sur 41 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

3ttfluntce î>n geme mauresque eut la longue

E mahométisme ne put s'établir que par la destruction. li étendit son sabre comme un niveau sur ce qui restait encore debout , et ne planta ses racines que sur

des ruines sanglantes. Il eji fut toujours de même pour toutes les puissances brutales qui ne trouvèrent de passage libre que celui qu'elles s'ouvrirent par le fer ou le feu. Après la conquête civilisatrice de Jules César, nous vîmes les Gaules s'éclairer et grandir sous l'influence protectrice de ses

vainqueurs. Nous avons vu aussi , quelques siècles plus tard , la lumière s'éteindre au souffle des barbares, et le pays retomber dans son ancienne ignorance. — Rien n'est plus commun dans l'histoire des empires que ce spectacle désolant des vicissitudes liumaines.

Tandis qu'une partie de l'Europe , surtout les Gaules , gémissait dans les ténèbres, une autre portion du globe sortait de l'ombre, entrait vivement dans la carrière et la parcourait d'un pas brillant et sûr.

Mahomet laisse son royaume dans la nuit , nuit profonde au milieu de laquelle brûle comme un fanal mortuaire l'im-

mense bibliothèque d'Alexandrie ^ 3 et cependant, quelques années sont à peine écoulées- que déjà les kalifes favorisent les sciences et les lettres. Moavias , le premier des ommiades (661-680), les appelle dans son empire , ses successeurs les y retiennent ; et quand la famille des Abassides monte sur le trône , les Arabes civilisés deviennent civilisateurs.

Al-Mansour (754~77-*)' Aaron-Al-Raschid (786-809), surtout Mohammed- Aben- Amer son fils , portent au plus haut degré

^ Alexandrie est prise par Amrou, le II de Mouharram de la viDgt-uuième aunée de l'H (décembre 641 de J. C). Amrou, sur les remoutrances de Jean Philopon , dit le Grammairien , veut conserver la riche bibliothèque de cette ville ; il en e'crit au kalife. Omar re'pond : « Ce que » contiennent ]es livres dont vous me parlez, s'accorde » avec ce qui est écrit dans le ln>re de Dieu , ou ne s'y » accorde pas. S'il s'y accorde, alors l'Alcoran sulfit , et » ces livres sont inutiles ; s'il ne s'y accorde pas, qu'on >> les brûle, »

Art rie vérifier les dates, p. 5q5. (Chron. des Kalif.)

ramoiir des études intellecluelles ; ils ap^ pellent les savans à leur cour \ font venir à grands frais de tous les points du monde les ouvrages de quelque ixiérite. Il ne se bâtit pas une mosquée dans remj)ire que sous le même toit on n'élève en même temps une école pour la jeunesse ^. Les, peuples vaincus paient leurs rançons avec les manuscrits de leurs plus illustres auteurs j et Bagdad, devenue la ville la plus florissante du monde, voit briller après elle Cufa, Bassora, Balidi , Ispaban , Samarcande et cette même Alexandrie , veuve à jamais des riches trésors des Ptolémée.

Ce fut donc en moins de trois siècles que les Arabes passèrent du fanatisme le plus dévastateur à cet état de brillante prospérité que nul autre peuple n'avait peut-être jamais aussi bien connu. Si un

1 De la litt. du midi de l'Europe, S.deSismomli , t.i, p. 44'

2 IJ. id. p. 45.

instant la civilisation s'arrêta tremblante en face du principe sur lequel le prophète avait assis , pour le conserver , le trône des Ottomans , bientôt elle prit un vaste essor et s'étendit dans un empire si bien fait pour elle. L'Arabe , en effet , vint fixer ses étendards triomplians dans les contrées les plus fécondes et les plus heureuses. — Il règne sur la fertile Egypte, où reposent les archives du monde ; sur l'ardente Afrique , patrie de l'éloquence et du courage 5 sur l'Asie , terre de volupté et de poésie j sur une partie de l'Europe enfin , qu'il n'envahit que pour la couvrir de tant de richesses, que l'imagination de l'homme ne rêve pas plus de magnificence qu'on n'en vit à Cordoue, à Grenade, à Séville. Pourtant, aujourd'hui, que reste-l-il de tant de grandeur ? Toutes ces universités célèbres n'existent plus^ les rivages, autrefois fertiles de la Mauritanie, sont couverts de sables et de marais ; cette terre d'Afrique 5 où jadis des villes florissantes échan-

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geaient ies produits les plus variés, où les sciences avaient été poussées à un si haut degré , qui , mieux que nous , pourra dire ce qu'elle est devenue !... Le temps marche d'un pas inflexible autour d'un cercle d'airain, entraînant après lui, dans le gouffre , hojnmes et choses. Tout subit irrésistiblement cette loi périodique de la nature.

L'avenir de ce monde est de recommencer le passé, — De même que les hivers sont nécessaires aux printemps , le sommeil à la vie , de même les nations comme les individus naissent, grandissent, se développent, brillent un instant, vieillissent, se décomposent et descendent dans le tombeau^ La mort seule féconde 5 après Dieu , c'est la grande génératrice de l'univers.

Les peuples de la Gaule méridionale , surtout ceux de l'Aquitaine , furent les premiers à combattre les Arabes dont les efforts constans tendaient à pénétrer sur leur territoire. Le duc Eudes , à la tête de ses braves Aquitains , fut le chef gaulois

que l'islamisme eut le plus à reclouter. Long-temps il sut contenir ces invasions ; cependant il linit par succomber. Âbderrahme le vainquit sons les murs de Bordeau:5Ê , et se rua triomphant avec son armée dans tout le midi de la Gaule. — Charles Martel et Pépin vinrent venger cette défaite. Le premier leur enleva la Provence, le second les chassa de la Septimanie. — Charlemagne , battu à Sarragosse , fut d'abord obligé de se retirer , déplorant les pertes qu'il venait de faire à Pioncevaux 5 puis, reprit courage , érigea en royaume le duché d'Aquitaine , fît marcher les méridionaux contre les Sarrasins , parvint à les refouler dans le cœur de l'Espagne et s'empara de quelques points pour y faire trioiïipher ses croyances.

Plus tard, quand les provinces méridionales furent démembrées de la monarchie Carlovingienne , elles seules , comme héritières naturelles , furent chargées de continuer l'œuvre des rois Francs. Ce ne fui:

m HISTOIKE

plus alors la même animosité , la même colère jalouse. Il s'était formé des sympathies nombreuses entre les peuples voisins qui ne demandaient qu'à devenir amis. Sans doute les anciens Berbers^ n'avaient jadis porté que la désolation sur leur passage; les côtes de France étaient encore couvertes de ruines pour témoigner de l'afFreux vandalisme de ces hordes sauvages échappées des déserts de l'Afrique ; mais ces cruels souvenirs s'effaçaient chaque jour. Ce n'étaient plus d'ailleurs les mêmes peuples qui de part et d'autre continuaient l'œuvre barbare commencée depuis déjà plusieurs siècles.

Quel rapport pouvait-il exister en effet entre les Maures d'Espagne, aux lo® et II® siècles, et les tribus errantes que nous

"1 Les Arabes , en pénétrant dans l'Afrique, avaient rencontié dans l'intérieur, particulièrement dans les chaînes du mont Allas , d'innombrables tribus nomades appelées du nom général àe[^Berhcvs (Barbari).

vîmes parcourant les provinces , des torches ardentes à la main ? Ces premiers berbers étaient des idolâtres africains, sans asiles, sans lois, sans pitié, pillant, brûlant, massacrant tout dans leurs sanglantes expéditions. Nous les retrouvons encore dans leVelay vers 724? avec leur culte brutal et cruel \

A cette race africaine était venue se

1 . . . L'n autre fait, en. l'absence de te'moignages plus nombreux , servira encore à faire connaître le caractère des e'pouvantables invasions auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie ; c'est ce qui arriva au monastère du Monastier , dans le Velay. Les Sarrasins avaient envahi les diocèses du Puy et de Clermont, et dévasté l'église de Brioude {Gallia cJiristiana , t. il, p. 468). Les barbares approchant du Monastier, saint Théofroi , autrement appelé S. Chaflfre , abbé du monastère, assembla ses moines et les exhorta à se retirer dans les bois des environs avec ce que le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu'à ce que des temps meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes occupations. Pour lui , il déclara qu'il était décidé à subir les traitemens que les barbares voudraient lui faire éprouver , heureux si , par

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mêler celle des arabes , le sang le plus noble et le plus généreux de la terre.

ses exhortations , il pouvait les ramener dans la bonne voie; plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre. A ces mots, les moines se mirent à fondre en larmes , demandant qu'il s'enfuit avec eux dans la forêt , ou qu'il leur permit de mourir avec lui ; mais le saint persista dans sa résolution, et, pour ce qui les concernait , il leur représenta qu'il était plus conforme à la volonté divine de se dérober à un danger qu'on pouvait éviter, lorsque surtout on avait l'espoir de se rendre plus tard utile à la religion. Là dessus il leur cita l'exemple de saint Paul qui , étant poursuivi à Damas par les juifs *'' ses, ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille hors des murs de la ville , ainsi que celui de saint Pierre qui , en butte aux fureurs de Néron , eut également pris la fuite , si Dieu lui-même n'était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui le regardait personnellement , il fit voir qu'il était quelquefois du devoir d'un pasteur de se dévouer pour le salut de sou troupeau ; que peut-être il aurait le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares à la vérité, et que s'il était mis à mort , son sang désarmerait la colère céleste , irritée sans doute par les péchés des hommes,

A la fin , les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le lendemain. Après qu'ils eurent entendu la

Leur inlluence se fit bientôt sentir dans les invasions nouvelles des peuples, unis

messe , l'abbé leur fit une nouvelle exhortation ; ensuite ils se chargèrent des objets les plus pre'cieux du couvent et s'éloignèrent. Deux d'entr'eux seulement restèrent secrètement , et allèrent se placer au haut d'une montagne qui domine le monastère , afin d'être témoins de ce qui arriverait.

Les barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l'abbé s'était retiré dans un coin , occupé à prier Dieu , ils ne firent aucune attention à lui , et se mirent à visiter le monastère . espérant faire un riche butin. Leur projet était de s'emparer des moines les plus jeunes et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves. - Quand ils reconnurent que les moines étaient partis , et que les objets les plus précieux avaient été enlevés , ils entrèrent en fureur, et l'abbé s'étant enfin offert à leurs yeux , ils l'accablèrent de coups.

Ce jour-là était pour les barbares un jour de fête où ils avaient coutume d'offrir un sacrifice à leurs dieux. Le chroniqueur d'après lequel nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il parait qu'il se bornait à des libations ; d'où l'on pourrait induire que la bande qui envahit le Velay n'était pas mahométane , mais se composait de Berbers , dont plusieurs étaient encore plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie. Quoi qu'il en soit , les

sous le nom de Sarrasins , et les contrées vaincues ne tardèrent pas à rendre

barbares s'étant relirés à l'écart pour s'acquitler de leurs devoirs religieux, le saint, qui s'en aperçut, crut que c'était une occasion favorable pour les faire rentrer en eux-mêmes. Là dessus , il s'approcha d'eux et leur représenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des démons, ils feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l'auteur de toutes choses. Mais cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares ; ils tournèrent leur rage contre lui, et l'homme qui célébrait le sacrifice , saisissant un gros caillou , le lui jeta à la tête et le fit tomber presque sans vie. Les Sarrasins se disposaient même à mettre le feu au monastère et à n'y pas laisser pierre sur pierre , lorsqu'on annonça l'approche de troupes chrétiennes , ou plutôt, si l'on en croit l'auteur d'après lequel nous parlons, lorsque le Seigneur , justement irrité d'un tel attentat , suscita une horrible tempête , accompagnée de grêle et de tonnerre , qui força les barbares à prendre la fuite.

Le saint mourut quelques jours après ; mais les moines purent revenir en toute sûreté *.

Reyiiaiid (Invasion des Sarrasins).

* L'Eglise célèbre la fête du saint le 19 octobre. Pour sa vie, on peut consulter Mabillon (^Acta SanCtoriirn sàncti Bénédictin sec. in, pars 1 , p. M& et suiv.) .

grâce d'une alliance bienfaisante ^ Ce ne fut pas toujours de ces exterminations aveugles^ on fît grâce souvent à ceux qui se soumettaient 3 on épargna leur toit et leurs moissons y on respecta même les églises des villes obéissantes.

Cette deuxième époque sarrasine a laissé, suivant la composition des corps et les chefs qui les commandaient, des traces de colère ou de clémence. Aussi maintenant trouvoMsnous sur le même territoire, du même

1 Sans doute que nous sommes trop afSrmatif en déterminant ainsi d'une manière presque précise cette dénomination de Sarrasins. Il est vrai , ce nom a souvent été donné par nos anciens auteurs indistinctement à toutes les troupes errantes qui ont ravagé à diverses époques le pays. Cependant, il importe défaire une distinction entre les bandes de barbares qui se ruaient furieux sur un point inofFensif comme sur une proie à dévorer , et celles qui pins tard se livrèrent à des invasions intelligentes. Il est évident que ce progrès vint des Arabes mêlés aux indigènes, et que le degré de civilisation fut en raison directe du nombre des arabes,

temps, par les mêmes armées sans doute, des temples indignement ruinés et d'autres conservés avec respect. — La civilisation s'inocule lentement sur ces barbares 5 on sent déjà l'influence des Arabes mêlés dans leurs rangs. Ils écoutent les sages conseils ; au moment de frapper ils suspendent leurs coups à la voix persuasive des fils de Mahomet p leurs victoii^es sont parfois généreuses.

Enfin, par suite de l'irrésistible ascendant et de la prodigieuse extension que prirent les Arabes chez les peuplades africaines et espagnoles , une régénération nouvelle eut lieu. —Alors, le règne glorieux des Maures commença.

Donc , par une de ces destinées que la Providence seule peut expliquer, ce furent les descendans des plus cruels exterminateurs qui répandirent sur la terre d'Espagne tant de prodiges d'art , de science , de poésie

Entre les provinces que séparaient les

Pyrénées, la différence de religion est la dernière cause de combats ; encore cette différence n'empêche pas toujours les alliances, La guerre réunit souvent sous les mêmes drapeaux la croix et le croissant; la paix permet au commerce de multiplier les échanges j les savans établissent des rapports ; les moines de France , curieux de savoir, quittent leurs cellules et s'en vont en Espagne. Gerbert, qui devint pape, abandonne son monastère d'Auvergne, court à Tolède étudier l'astrologie judiciaire et la magie ^ j toutes les écoles d'Espagne sont

1 Geibert commence ses études au monastère d'Aurillac en Auvergne , ensuite il va à Tolède où , pendant trois ans , il étudie les mathématiques , l'astrologie judiciaire et la magie sous des docteurs arabes ; puis il devint supérieur du couvent do BoLio , précepteur des enfans de Hugues Gapet , évêqiie de Reims, de Ravenne , enfin pape sous le nom de Sylvestre II. — Après sa mort , voici la fable qui courut sur son compte. « Devenu pape , Gerbert possédait » encore le secret de ces enchanlemens magiques qu'il avait » appris en Espagne. Un jour il découvrit au milieu des

des foyers de controverse ; les grands se donnent des fêtes somptueuses, des joutes, des touriîois , où l'on étale une richesse inouïe , où l'on affecte une urbanité qui adoucit et finit par effacer ce caractère farouche auquel l'habitude des armes disposait d'ambitieux rivaux.

Ces longues luttes , ces rapports continuels avec les Arabes , durent nécessairement avoir une grande influence sur une nation qui , moins civilisée , était d'une extrême indigence dans son langage , ses

» ruines une statue colossale qui était d'airain. Il s'en » approcha j la toucha en proférant quelques paroles mysy> térieuses ; aussitôt la statue s'entr'ouvrit. Alors Gerbert » y entra, descendit dans de vastes salles éclairées de mille » lampes , et parcourut une quantité innombrable d'im- » menses appartemens tous éclatant d'or, de diamans , de » feux, de pierreries, de magnifiques statues de marbre et

» d'or couronnées des perles les plus précieuses » Peu

après cette aventure; Gerbert mourut. Quelques-una laissent croire qu'il fut emporté par le démon.

(Spéculum historiale , par Vincent de Beauvais.)

sciences et ses arts. Cette influence dut se faire sentir surtout chez les peuples de la Gaule , les plus intéressés par leurs besoins comme par leurs mœurs , non- seulement à la subir , mais encore à l'accepter.

Ceux du nord, dont les relations étaient ailleurs , dont les habitudes , la nature , étaient entièrement étrangères , demeurèrent presque insensibles au mouvement imprimé dans une direction opposée. — Ceux du midi , au contraire , pour qui les Pyrénées *ti'avaient jamais été des frontières infranchissables, qui, incessamment en lutte avec leurs voisins , envahissaient leur territoire ou subissaient leurs invasions; qui, pendant près de quatre-vingt-neuf ans , avaient vu ; sous les princes visigoths, Toulouse, capitale d'un royaume où se confondaient l'Espagne , l'Aquitaine et la Gaule narbonnaise, qui ensuite avaient laissés les Arabes , nouveaux vainqueurs de l'Espagne ( 7 1 9) ? s'emparer de Narbonne, soumettre toute la Gaule gothique et régner prés de quatre-vingt-neuf

ans sur eux j qui , pendant plus de trois siècles encore , avaient eu à les combattre presque sans relâche ^ j les méridionaux , dis- je, durent infailliblement emprunter à leurs civilisateurs , comme autrefois aux Romains , toutes les richesses inconnues de leur science et de leur littérature.

L'influence exercée par les Arabes sur îa littérature de la France méridionale ne

1 La France méridionale, après avoir été le partage de quelques-uns des successeurs de Charlemagne , fut élevée , en 879 , au rang de royaume indépendant par Bozon, qui se fit couronner à Mantes , sous le titre de roi d'Arles ou de Provence, et qui soumit à sa domination la Provence, le Dauphiné , la Savoie , le Lyonnais et quelques comtés de Bourgogne. Le titre de royaume fit, en 943, place à celui de comté sous Bozon II, sans que pour cela la Provence fût démembrée.

L'union de îa Provence, pendant 2i3 ans suffit pour

consolider les lois, les mœurs et la langue des provençaux. Ce fut à cette époque, mais dans une obscurité profonde , que le roman provençal prit complètement, dans le royaume d'Arles , la place du latin.

Simonde tSismondi ( Littér. du midi de l'Europe , tome 1 , p. 86).

saurait donc être mise en cloute. La langue devint à la fois plus poétique et plus concise ; en même temps qu'elle s'enrichissait d'images , de métaphores dans le style oriental , son expression avait plus d'énergie , plus d'éclat; on y trouvait plus de sentences , de proverbes et d'harmonieuses paroles. Bien mieux que le grec et le latin' langues trop savantes pour un peuple vierge encore , elle devait répondre aux pensées promptes et naïves des méridionaux. Le latin, avec son luxe de continuelles inversions , avec ses nombreuses phrases incidentes , laisse trop long-temps désirer le mot qui indique ou complète Tidée ; il est la langue de la haute civilisation bien plus que celle de la nature ; il plait à qui sait se résigner à attendre la fin d'une période plus ou moins longue; mais, dans la peinture des passions 5 des besoins, des connaissances d'une nation qui commence , on trouve la langue latine d'une difficulté et d'une longueur extrêmes.

Il n'est pas étonnant que , malgré la domination romaine , la Gaule n'ait jamais parlé qu'un latin barbare et corrompu , et qu'au nord comme au midi , on ait d'abord accueilli I'article qui permît de supprimer les diverses terminaisons des substantifs , ensuite les verbes auxiliaires par lesquels on obtenait des résultats de même nature sur les verbes.

L'arabe , qui n'est qu'un dialecte de

riiébreu , est si ricbe , si abondant en

expressions , si varié dans ses nuances ,

qu'un seul objet prend une infinité de noms

difFérens , selon la place qu'il occupe , l'usage

auquel il doit servir. Aussi, n'est-ce pas

sans raison que Luther disait : « Cette

langue ne mendie pas comme le grée, le

» latin et l'aliemand. Les Hébreux boivent

» à la source , les Grecs au ruisseau , les

» Latins au bourbier. »

Cependant , une observation à faire ici , c'est que notre langue , tout en empruntant les formes , la manière , l'esprit de la langue

des Maures , n'en conserva pas moins toujours ses expressions et son type original. Il est même admirable de voir avec quelle indépendance patriotique les Provençaux évitèrent d'introduire aucun mot étranger dans leur dictionnaire. Ceux qu'aujourd'hui nous y rencontrons en petit nombre s'y sont glissés, on pourrait dire, presque malgré eux. Mais toute science venait alors des Arabes , et il fallait bien accepter le nom avec la chose qu'ils apportaient. Quel peuple peut se refuser à subir une pareille conquête ?

Les principaux genres de la poésie arabe étaient le poème , le conte , la ghazèle , la

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