CASSIDE
On distinguait deux genres de poèmes bien distincts: le poème héroïque et le poème fantastique.
Le poème héroïque servait à raconter la vie et les exploits d'un grand guerrier, d'un homme illustre par ses talens ou ses
vertus. Ainsi celui àjîlmotênabbj en faveur de Fatik \
Le poème fantastique ou conte , qu'on doit chez ce peuple placer au premier rang des poèmes , était une œuvre toute d'imagination , raais de cette imagination brillante et colorée que peut seul inspirer le soleil d'orient. Là 5 toutes les pensées se sculptent en marbre , se coulent en bronze. Il semble que cette langue parle à la fois à l'œil , à la main , à l'esprit et au cœur. Dans les contes arabes que de conceptions puissantes dont les siècles à venir se souviendront dans leurs arts et dans leurs
^ Ceux qui , en France , ont fait connaître par des traductions quelques morceaux des poèmes d'Almotênabby , sont : M. Sylvestre de Sacy, M. Freytag son élève , avec une traduction latine , M. de Hammer , avec une traduction en vers allemands , et M. Grangeret de la Grange , dans son Antologie arabe.
Le poème en l'honneur de Fatik est compose de vers de huit pieds , tous du genre nommé metrum expansum , le dernier pied est toujours de deux syllabes.
poésies. jNous ne les lisons que traduits ^ -, nous ne voyons étinceler aucun de ces diamans , de ces rubis , aucune de ces précieuses perles, si magnifiquement encliâssés dans un style plus merveilleux encore; et cependant nous restons éblouis de ces temples féeriques que le pinceau de Martinn, tout enclianté qu'il est, ne saurait reproduire.
Chez les orientaux , le conte tenait lieu de poésie dramatique. Dans le barem , l'odalisque en amusait l'oisiveté du sultan ; au milieu de la place publique un bomme cbarmait des beures entières une foule attentive par quelques-uns des rêves de sa nuit ^.
La gbazelle était une ode amoureuse
^ Chacun connaît les Mille et une lYuits ; mais s'il faut en croire le traducteur , ce que nous possédons en français n'est q<ie la trente-sixième partie du grand recueil arabe. {Sismondif Litte'r, des Arabes, t. i, p. 62,)
2 idem.
qu'adressait un amant à la femme qui régnait sur son cœur. Quel mot heureusement trouvé et comme il définît bien son objet! Timidité, douceur, tendresse, sensibilité , se trouvent si divinement exprimés dans les doux yeux de la gazelle I
Ce genre de poésie, qu'a depuis imité Pétrarque dans ses Canzoni , ne pouvait avoir plus de treize distiques , mais devait en renfermer au moins sept.
La casside était une idylle , guerrière ou sentimentale, de vingt à cent distiques.
Le divan était le recueil d'un poète. De même, dit Sismondi, que les poètes provençaux , italiens , espagnols et portugais ont un Canzonnière (collection de canzoni et de sonnets ) dont le mérite principal doit être la variété d'images dans le même sentiment et la variété d'harmonie dans la même mesure de vers , les -Arabes et les Persans ont leur divan , qui est une collection de ghazeîles différentes par la terminaison ou la rime. Un divan parfait à lenrs
yeux est celui où le poète a régulièrement suivi dans les rimes toutes les lettres de l'alphabet 3 car ils ont souvent le goût de la gêne sans harmonie , goût que nous retrouvons dans toute la poésie romantique et chez toutes les nations formées à leur école ^
En parlant de la chevalerie , nous avons montré quelle puissance cette institution dut nécessairement exercer sur l'esprit poétique des troubadours. Ce culte pour la beauté qui inspira toutes ces romances plaintives, du reste aujourd'hui pour nous les moins intéressantes? n'était pas seulement imposé par les statuts de l'ordre , mais était presque inné dans l'imagination méridionale. Ici, en parcourant les divans arabes , nous sommes forcés d'avouer encore l'influence mauresque. Les femmes orientales sont autant des divinités que des
"l Sismondi ^ t. i, pag. 62.
esclaves , et le harem est plutôt un temple qu'une prison. A.vec quelle religion le Maure veillait sur son sérail î de quel amour il entourait ces beautés conquises souvent dans les régions lointaines ! Pour lui seul la guerre, les fatigues, la poussière et le soleil ardent ; pour ses femmes le repos , le luxe, les plaisirs , l'ombre et la fraîcheur des eaux. C'est pour elles qu'il compose ces suaves ghazelles qu'il vient leur chanter le soir^ c'est pour elles ce divan où il a déposé , comme dans le sanctuaire de son amour , les images les plus tendres , les pensées les plus secrètes ! et quelle recherche dans ses paroles , dans ses rimes harmonieuses !
Car la rime est toute orientale. Les Latins et les Grecs l'ignoraient , quoiqu'on ait voulu prouver le contraire. Que signifient, en effet, quelques consonnances semblables , produites plutôt par un hasard ou par un caprice inexpliqué que par une intention régulière et bien formulée ? — Si
dans certaines pièces latines on trouve une apparence de rime, c'est que , pour ainsi dire , le besoin du chant l'exigeait , tant la cadence des mêmes sons est indispensable pour l'harmonie musicale.
Donc 5 de quelques exceptions prises surtout dans les siècles contemporains de la littérature arabe , on ne doit pas conclure que les Latins connaissaient la rime. Connaître une chose , c'est en avoir le parfait sentiment, c'est en sentir le besoin, c'est en apprécier les avantages. Or, aucun des grands poètes connus , de ceux qui ont fait les règles et ont servi de modèles , ne parait s'être douté du profit que l'harmonie poétique pouvait tirer de la rime asservie à des règles constantes ^
Toutes les poésies des Arabes , comme plus tard celles des Provençaux , sont rimées suivant deux natures de règles. Les
^ Sismondi, tome i, p. 108.
unes absolues!, adoptées en général, surtout pour certains sujets 5 les autres facultatives , inspirées par le caprice du poète , mais cependant qui le dominent régulièrement pendant tout le cours de la pièce. Dans les premières ^ on rencontre souvent la forme distique qui consistait à se servir de vers alternativement masculins et fémininsj de telle façon que les impairs étaient tous de même rime et de même longueur jusqu'à la fin, et ainsi des pairs. Ce qui ne fesait que deux rimes différentes pour toute la pièce 2. Dans les secondes on
1 II est de règle , dans la poésie arabe , que les deux hémistiches du premier vers d'un poème riment ensemble.
{Grangei et de la Grange,)
2 Exemple d'imitation provençale :
Plas mi cavalier Frances E la dona Catalana E l'onraz del Ginoes E ï^ court de Castelana
trouvait des jeux de poésie variés à l'infini , comme les provençaux les ont imités dans la Sixtine et la Retroensa.
Chez les poètes des deux nations voisines , mêmes qualités , mêmes pensées , mêmes défautsj et nous pourrions appliquer mot pour mot à nos troubadours cette critique d'un savant orientaliste ^ :
« La poésie des Arabes n'ayant pu s'en- » richir d'aucune espèce de fictions et, par » là, se trouvant privée d'un ressort si » nécessaire pour plaire et attacher , il » fallut que ceux qui avaient du talent » pour les vers s'étudiassent à ouvrir d'au-
Lou cantaz provençales E la dansa treviaana E lou corps aragones E la perla juliana La mans e kara d'angles E lou douzel de Toscana.
{F'ers de Frédéric 1er , de ii54. )
Antologie arabe de Grangeret de Lagrange.
UG HISTOIRE
» très sources d'intérêt et d'agrément. Ils » ont cru qu'il leur suffisait, pour atteindre )) ce but , de déployer les richesses de leur w langue, et de faire jouer leur esprit dans w tous les sens. De là il est arrivé que » quelques-uns ont voulu donner à leur « pensée un air de grandeur et de déli- » catesse en les retournant, en les repro- » duisantsous toutes les formes imaginables; » que d'autres ont affecté de rendre presque » imperceptible la liaison des idées et de se » servir des expressions les plus inconnues » du vulgaire ; que d'autres encore ont » semé avec profusion dans leur style « les antithèses les métaphores , les or- » nemens les plus étudiés , et se sont » appliqués à produire , par une combi- » naison adroite de mots opposés rimant » ensemble et se heurtant pour ainsi dire » les uns contre les autres, une harmonie >\ qui flatte l'oreille, mais qui ne fait sou- » vent que suppléer au vide des pensées » et des beautés solides. »
Cette critique s'applique surtout aux œuvres d'imagination , aux poésies d'amour, aux chants religieux; mais le poète, chez l'un et l'autre peuple, lorsqu'il abandonne les douces méditations du spiritualisme ou les idées contemplatives pour se porter sur un champ de bataille, trouve aussitôt des paroles énergiques autant qu'harmonieuses. Le style , alors marche esclave sous la pensée ; ce n'est plus de lui dont on s'occupe. Le poète raconte avec les impressions qui l'animent ; et son récit , qui devient un poème, grandit, pour ainsi dire, en proportion de son indifférence pour le soin de la langue. Cependant, elle y gagne à son insu y car les belles expressions et les grandes règles naissent des images soudainement enfantées par les inspirations du génie.
M. Pieinaud , qui nous a donné un si excellent ouvrage sur les invasions des Sarrasins en France , commet pourtant une erreur considérable en assurant, p. 807,
us HISTOIRE
que les monumens de la litléraliire romane qui nous sont parvenus , sont tous postérieurs à la première moitié du lo^ siècle. Cette erreur le conduit naturellement à conclure que l'occupation d'une partie du royaume par les Sarrasins n'eut d'autre effet que d'entraver le développement d'une civilisation qui tendait à se communiquer à toute la société chrétienne de cette époque.
Or, ces conclusions nous paraissent injustes. IN^ous avons vu en effet que le serment de 842 est en langue romane ; mais n'eussions-nous pas ce vieux monument , nous trouverions encore, dans la première moitié du 9® siècle , une légende provençale composée sur la fondation de l'abbaye de Conques, dans le Rouergue ^
1 Extrait des leçons de M. Fauriel , publiées dans î^a Revue des deux mondes, année i832, t. XIV, série octobve à déceœ-bre»
Sans rechercher jusqu'à quel point reculé on pourrait remonter pour découvrir des manuscrits romans ou provençaux antérieurs au lo^ siècle, ce qui ne serait pas un témoignage hien puissant , voyons plus tôt quelles pensées inspirent nos premiers poètes méridionaux , quels sujets ils choisissent pour leurs chants, quels sont les héros favoris de leurs poèmes.
La légende sur l'abbaye de Conques est une fiction toute poétique qui repose entièrement sur l'hypothèse d'une guerre entre les Arabes et les Montagnards du Rouergue. -— M. Fauriel cite encore une chronique de loio , d'un chevalier toulousain, dans laquelle on fait allusion à des faits de l'histoire des Arabes d'Espagne ^ — Ce savant
1 Tout ce que l'on sait de celte fiction autorise à supposer qu'elle était assez développe'e , très-populaire et que l'inte'rêt en reposait en grande partie sur la curiosité et l'admiration qu'inspiraient alors aux populations du mirlt
professeur nous dit ailleurs que le mouvement de la première croisade une fois ralenti , les seigneurs du midi continuèrent à intervenir, comme c'était leur usage, dans les expéditions des princes chrétiens de la Péninsule contre les Arabes ou les Maures ; et que ces expéditions restèrent un thème favori de la poésie narrative des chants épiques provençaux ^
A l'appui de cette assertion nous pourrions recourir aux chants des trouhadours dont un si grand nombre évoquent encore le souvenir de leurs premiers maîtres.
les Arabes d'Espagae , dont la culture et la giandeur n'étaient point encore de'chues.
{Revue des deux mondes , t. XIV, série i , etc.)
1 Ainsi , par exemple , Guillaume VI , seigneur de Montpellier, ayant marché, en ii46, au secours d'Alphonse VII, roi de Castille , l'aida à preiàdre sur les Arabes la ville d'Almérie, et se distingua fort dans le long siège que soutint celte ville. Ces exploits , en cette occasion, furent célébrés dans un poème provençal dont Gariel , le plus
En parlant de la légende de Raymond du Bousquet , qui repose principalement sur l'admiration et la curiosité qu'inspiraient alors les Arabes d'Espagne aux peuples du midi de la France , M. Fauriel dit : « Je » n'hésite point à citer cette fiction comme » une nouvelle preuve de l'influence que » les Arabes andalousins exercèrent direc- M tement ou indirectement sur l'imagina- 3> tion des Français méridionaux ''. »
Il doit donc demeurer constant que la civilisation , la langue et la littérature méridionales , loin de trouver dans le voisinage des Maures d'Espagne une entrave à leur développement, durent tous leurs progrès à un contact , d'abord funeste sans doute , mais ensuite généreux. — Ils ne nous ontpas
ancien historien municipal de la ville de Montpellier, qui avait eu ce poème sous ses yeux , a seul parlé.
Çf au/Je l,) 1 Fnurïel (Revue des Denx- Mondes, t. xiv, séiie i),
laissé leur langue , ils ont rendu la nôtre harmonieuse^ s'ils ne sont pas les pères de notre poésie, du moins ils l'ont richement fécondée.
Ce sont eux qui , en se retirant de notre terre, y ont laissé ce germe inspirateur que les trouhadours trouvèrent à leur berceau.
Dilil
liUtit^tmtJe.