‹ Histoire de la langue romane (roman provençal)Chapitre 14 sur 41 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

€(B Srojubaîrnurs.

|o u s admirons les poètes dont l'Italie se vante avec un juste orgueil , et nous ignorons même le nom des compatriotes qui furent leurs maîtres... Pourtant les grands génies qui ont éclairé le moyen-

âge avaient lears œuvres constamment sous les yeux quand ils écrivaient j la preuve , nous la trouvons dans chaque page des poésies du Danle , du Tasse , de l'Arioste , de Pétrarque. — C'est que l'Italie fut pour nos vieux troubadours une patrie d'adoption. Ils fuyaient , pour ainsi dire , le pays natal , comme les oiseaux quittent leur nid dès que leurs ailes commencent à croître. Ils regardaient le ciel, et ,dès qu'un vent peu favorable soufflait du nord , ils partaient s'abandonnant à la fortune.

Aussi , ne cherchons pas dans nos archives de France les livres qu'ils écrivirent; nous ne les trouverions pas. Ils appartiennent à cette Italie , riche héritière de tous les trésors du monde. Ce qui ferait notre gloire et que nous conserverions avec honneur, est enfoui dans les poudreuses bibliothèques du Vatican , de Saibante, de Barberini, de l'Arabroisienne de Milan , de S. Laurent et de Riocardi de Florence, de Modènc > etc.

De quel droit pourrions-nous envier ce que nous n'avons pu conserver ? La France était- elle hospitalière aux poètes comme l'Italie? Avait-elle cet amour passionné des arts, ce soleil qui les inspire, cette générosité qui les féconde ? — D'un côté, un ciel froid 5 une terre humide couverte de ruines sans noms, de sombres manoirs toujours menaçans et quelques sillons tracés par des esclaves j de l'autre, encore debout, tous les splendldes souvenirs de l'antique civilisation , toutes les traces impériales de la puissance universelle, et sous ce ciel doré, sur cette terre couverte de chefs-d'œuvre épars , les poètes voyageurs étaient attendus comme chez eux. On les appelait, pour les garder, à la cour du marquis de Montferrat , à Florence , à Modène , à Milan , à Yenise, à Mantoue , à Gênes, où florissaient leurs illustres confrères Malaspina , Giorgi, Calvo, Gigala, Doria , Sordel, etc.

Ce serait une étude intéressante que de remonter aux sources où les maîtres furent

puiser leurs sublimes inspirations. Que de noms obscurs , que de manuscrits jetés dans l'ombre des bibliothèques apparaîtraient tout- à-coup comme modèles !

Pétrarque écrit :

Pace non truovo , e non Lo da far guerra E t'emo , e spero , e dardo , e son un ghiaccio , E voie soprà '1 ciel 'e giauvo in terra , E nulla stringo e tristo il monde &Lbraccio , Edho in odio me stesso ed amo altrui S'amor non è che dunque è quel que sente ?

Mais 5 avant Pétrarque , Jordy de San™ Jordy, poète valencien, avait dit :

E no he pace , e no tenetz qu' i m' guerreig Vol sopr' el cel , e non movi de terra ; E no strenebs res, e tôt lo mon ab ras, Oy be mi , e vulb al {res gran be ; Si no es amor , doncbs azo cbe sera ?

Est-ce là {'effet du hasard? IN'est-on pas obligé de reconnaître plus qu'une imitation

de la part du divin poète ? Je pourrais citer cent exemples de cette nature ^

Guillaume , comte de Poitiers,

L'histoire de nos poètes méridionaux s'ouvre vers la fin du ii^ siècle, en 107I5 à Guillaume , comte de Poitou, duc d'Aquitaine. S'il faut en croire les chroniqueurs Orderic Vital, Guillaume de Malmesbury et le prieur de Vigeois , ce prince était le plus beau , le plus passionné , mais le plus dissolu de son temps. En vain Bessi, dans son Histoire des comtes de Poitou , et

1 Nos proveuçaux frayèrent la route aux Italiens, leur fournirent et les modèles à imiter et l'instrument à mettre en œuvre. Mais la destinée de ceux-ci était de servir euxmêmes de modèles dans la carrière poétique , après que d'autres leur auraient appris à y faire le premier pas ; et rien n'est plus glorieux aux troubadours que d'avoir eu de tels disciples , qui cependant devaient bientôt les surpasser.

MiLLOT {Discours prélim.^ t. i, p. Ixxiij).

IGO HISTOIRE

Geoffroy de Vendôme , cherchent à le justifier; il est à jamais flétri par ses violences et ses injustices. Au mépris de toutes les lois, Guillaume épouse Malberge , femme du vicomte de Castelleraut, et veut faire bénir par l'évêque de Poitiers cette adultère union. Le prélat se refuse à un tel sacrilège , et le jour où le comte paraît à l'église 5 l'évêque prononce devant le peuple assemblé la formule sacramentelle de l'excommunication. Guillaume metl'épée à la main et va frapper le téméraire s'il ne l'absout y celui-ci tombe aux pieds de son seigneur, et pour avoir un instant de répit laisse croire à sa frayeur; mais bientôt il se relève , la tête haute , les yeux étîncelansj puis finit à haute voix la malédiction commencée. « Frappe maintenant si tu » le veux; frappe, je suis prêt à paraître » devant Dieu. — Non, dit le prince, tu » ne mourras pas. Je ne t'aime point assez » pour t'envoyer en paradis. Quitte sur- » le-champ mes états , et prie le ciel que

» je ne te retrouve jamais devant mes yeux. « Sur neuf pièces qui nous restent de ce troubadour, huit sont licencieuses ou galantes , et peignent les mœurs de ce prince qui un jour, pour distraire ses honteux loisirs , établit à INiort une maison où, sous les apparences d'une vie monastique et d'une règle sévère, quelques filles infâmes avaient métier de se prostituer aux jeunes débauchés qui venaient en la compagnie de leur seigneur.

Cependant , les vers du comte de Poitiers sont faciles; le style correct indique que quoique ce soient les premiers qui nous aient été transmis , depuis long-temps la poésie provençale était cultivée dans l'Aquitaine.

Bertram de Born.

De tous les troubadours chevaliers , Bertram de Born est le type historique le plus intéressant. Sa vie n'a pas un instant I. 1 1

de repos; toujours la lance au poing, toujours sur ses grands chevaux de guerre.

Cependant , il trouve des larmes pour pleurer un ami , de tristes paroles pour se plaindre de la belle Maez de Montagnac qui le désespère j et alors, tendre poète, ses vers sont doux , son imagination pleine de mélancolie. A.u contraire , ardent guerrier, court -il sur les champs de bataille une torche incendiaire à la main ? aussitôt sa poésie s'allume de colère et vole avec lui au milieu du carnage.

Richard et Henry , duc de Guyenne , se liguent contre leur père le roi d'Angleterre. Bertram épouse la cause du jeune duc son ami, et porte à son service l'épée du chevalier et la plume du poète. —• Henry succombe dans le combat; le vieux roi s'avance pour ravager les domaines de Bertram. Il l'assiège dans son château , le fait prisonnier j mais en souvenir de la tendre amitié qui unissait son fils au troubadour , il lui rend ses biens et sa liberté.

Bertram éteint sa colère dans ses pleurs, jette un crêpe sur ses armes et chante cette triste élégie sur la tombe de son ami :

« S'il était possible de réunir tous les » deuils , toutes les larmes, tous les regrets , )) tous les chagrins, outes les pertes, tous » les malheurs d'un siècle entier, celte » désolation serait encore trop légère pour » pleurer le jeune roi anglais dont la mort » afflige le coiu^age et l'honneur, couvre d'un » voile noir l'univers désespéré et remplit » le cœur de colère et de tristesse.

» Les braves soldats sont demeurés dans » la consternation, les troubadours et les » jongleurs n'ont pu chanter; cette perte M fatale est pour eux une mortelle ennemie , » car elle leur enlève le jeune roi anglais M près de qui les plus généreux semblent » avares. INon, jamais pour un aussi grand » malheur, jamais il ne sera assez de pleurs » et de tristesse.

» Cruelle mort, mère du désespoir, tu » peux bien te vanter , tu viens d'enlever au

» monde le plus brave chevalier qui fût » jamais. 11 n'est aucun mérite qui ne se » trouve dans le jeune roi anglais; et si » Dieu l'eût laissé vivre , il surpasserait » encore tous ces jaloux qui ne font que 3> mal et tristesse.

» Si l'amour ne nous reste , il ne sera » plus de joie possible dans ce siècle , car » cliaque jour tout devient triste. Aujour- » dliui vaut moins qu'hier. Que chacun » se regarde dans ce pauvre jeune roi an- » glais 5 le plus vaillant des hommes , son » gentil cœur, si aimant, s'est envolé. 5) Autour de nous , maintenant , il n'est » plus que vide et tristesse.

» Au Dieu qui daigna , à cause de notre » commune affliction , venir au monde :») pour nous secourir , qui reçut la mort » pour nous sauver, crions merci, comme » on le doit à un maître juste et bon, » afin qu'il pardonne au jeune roi anglais » et le fasse arriver, avec nobles compa- » gnons , dans un lieu où il n'y a jamais » deuil ni tristesse.

Geoffroy Rudel.

Parmi les passions éteintes que notre siècle ne peut ni comprendre ni rallumer et cfui étaient alors dans les mœurs plus que dans la nature des hommes , ne faut-il pas citer le fol amour de Geoffroy Rudel pour une inconnue, pour une belle princesse qu'il n'avait jamais vu et qui pourtant fut cause de sa mort?

Tous ceux qui revenaient de Palestine célébraient l'admirable beauté de la comtesse de Tripoli, et parlaient d'elle comme de la créature la plus parfaite du monde. Geoffroy , prince de Blaye , au récit de tant de perfections , se sentit transporté d'un violent amour. — Déjà il aime, il adore cette femme 5 c'est elle qu'il cherche, qu'il rêve dans ses nuits de poète. Il s'est couvert de la robe de voyageur, s'est mis en marche pour la Terre- Sainte ; et dans ce pèlerinage, qu'un amour étrange fait en-

treprendre , il n'est pas de souffrances que le troubadour ne supporte.

Cependant , l'espérance le soutient , il chante encore :

« Celle que j'aime me verra avec un » bourdon de pèlerin et un habit de toile. » Si, quand je serai arrivé, elle veut » m'accorder l'hospitalité dans son palais , » quel sera mon bonheur!.. Non , il suffira, » pour me rendre heureux , d'être pri- » sonnier chez les Sarrasins j car je serai » près des lieux qui la possèdent. O mon » Dieu!... faites du moins que je la « voie ! . . . »

Enfin, au terme du voyage, quand il est arrivé, il tombe de lassitude et de maladie. Ses compagnons , qui le croient mort, l'abandonnent et s'en vont raconter à la princesse le dévouement du chevalier: Touchée de tant d'amour, celle-ci veut voir l'amant qui s'est ainsi sacrifié pour elle. Elle accourt et trouve Geoffroy respirant encore. Alors , elle se précipite dans seà

bras, l'embrasse et reçoit sa dernière parole avec son dernier soupir.

Pons de Capdeuil.

Tous les troubadours ne s'en vont pas portant pour unique bagage la mandore amoureuse ou les grelots de la folie j il en est un grand nombre, et c'est de ceuxlà surtout que nous rechercherons les ouvrages , qui, toujours fidèles au culte chevaleresque de l'amour et de la beauté, surent trouver des chants plus nobles, plus puissans , plus dignes de l'histoire. La passion de la gloire les anime, la religion les inspire et, nouveaux Tyrtée, ils courent une lyre à la main réveiller les peuples endormis. Les nations enthousiasmées les suivent , répétant leurs pieux cantiques , et tous , comme en un jour de fête, s'en vont au-delà des mers combattre les infidèles.

La poésie alors était vraiment une puissance ; le troubadour avait une haute mission, celle d'aider par l'influence de son génie à ce grand mouvement social qui devait révolutionner la terre.

Pons de Capdeuil, le poète le plus tendre et le plus chaste, vient de perdre son amante adorée 3 il cherche la solitude, mais la solitude le fait plus malheureux encore. Et cependant son cœur ne peut rester libre , aujourd'hui qu'Azalaïs n'est plus et qu'un autre amour ne peut la faire oublier , le poète se voue à l'oeuvre apostolique. Soldat infatigable de la foi, il abandonne son château , ses beaux habits , les fêtes joyeuses où il brillait naguère , prend un ciliée , se couvre de fer et, saisi d'un saint enthousiasme, va se faire tuer sur la terre étrangère.

Lui, dont la voix était si douce quand il chantait sous la tourelle de Madame de Polignac, comme il a changé de langage,

comme sa parole est menaçante quand il

s'écrie :

a Qu'il n'espère pas être compté au » nombre des preux le chevalier qui ne » prendra pas la croix et qui ne marcliera » pas aussitôt à la délivrance du saint » sépulcre!.. Aujourd'hui les armes, les » combats, l'honneur, la chevalerie, tout » ce que le monde a de beau et de » séduisant nous peuvent procurer la » gloire et le bonheur du céleste séjour.,.. » Sans doute il est excusable le malheureux » que la vieillesse et les infirmités retiennent )> sur nos bords, mais alors il doit prodiguer » ses richesses à ceux qui partent. C'est )) bien fait d'envoyer quand on ne peut » aller, pourvu qu'on ne demeure point » par lâcheté ou par indifférence.

» Que répondront au jour du jugement » ceux qui seront restés malgré leur » devoir, quand Dieu leur dira : Faux et » lâches chrétiens ! c'est pour vous |que je » fus cruellement battu des verges j c'est

» pour vous que je souffris la mort.... ah î » le juste lui-même tressaillera d'épou- » vante \ »

Les troubadours que nous venons de citer peuvent représenter à peu près tout le système poétique du moyen-âge. — Nous aurions dû ajouter encore Pierre Cardinal, le juvénal le plus sévère et le plus spirituel de son temps ; celui-ci personnifie aussi complètement la satyre de mœurs , que Gapdeuil le sirvente religieux; Rudel , l'amour chevaleresque ; Bertram de Born , la triste mélancolie et l'ardeur farouche du guerrier : Guillaume , le cynisme de la féodalité brutale,

l Raynouard (Choix de poésie, T. iv).

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