SUITE DU MÊME SUJET
£es iongkurs et Us torafîtiftts au raiîrt et au norît.
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L faudrait remonter bien haut pour découvrir en France l'origine précise des bateleurs et des comédiens. Nombre
d'auteurs se sont livrés à de scrupuleuses reclierclies , et tous diffèrent sur la date. Nous ne pensons pas, en effet, qu'on puisse en assigner à une profession qui doit être aussi ancienne que les sociétés. Chaque historien veut cependant déterminer une
époque. Mais qu'en faut -il conclure?
Qii alors il existait des bateleurs On en connaissait avant Charlemagne , puisque, par une ordonnance de 799 , cet empereur les supprima ; ils reparurent bientôt, et en plus grand nombre , sous d'autres noms, avec certaines modifications dans leurs jeux peut-être, mais qu'importe j ce qui pour nous est constant , c'est que cette filiation d'histrions qui de tout temps ont amusé le populaire ne fut jamais interrompue. Qu'ils s'appellent druides et que , ^ dépositaires égoïstes des lettres et des sciences, ils s'en servent pour tromper la crédule multitude j que pauvres et dégradés ils s'établissent aux coins des carrefours et
achètent une aumône en s'appelant danseurs , farceurs , ou jongleurs ; qu'Eudes de Sully soit obligé, en 1198, de lancer contre des bateleurs des mandemens parce qu'ils vont s'établir dans le temple pour s'y livrer aux plus ridicules boufFonneries ; la question n'est pas là : l'esprit est le même , la lettre seule est changée.
Ce qu'il faut admettre , c'est que l'art de recréer un peuple et le goût des spectacles ne se développent largement que lorsque les travaux utiles sont achevés chez ce peuple. Quand Rome fut devenue la capitale du monde 5 que les sciences, les arts lui eurent porté les plus nobles tributs du génie, alors la populace oisive se rua aux portes des amphithéâtres et demanda à grands cris du pain et des jeux. Le pain était noir, mais les spectacles étaient les plus splendides de l'univers.
C'est pour cela que , vers les premiers temps de la monarchie française , temps de lutte et de bai^barie, la nation ne
pouvait porter dans ses plaisirs plus de goût et de savoir qu'elle n'en mettait dans tout le reste. Non qu'il faille en conclure que , chez un peuple , tout grandisse dans une même proportion. Il est chez les uns des facultés innées , chez d'autres, au contraire , une absence presque totale de sève pour certains développemensj chez aucun cependant, l'amour , le culte des heauxarts ne se rencontrent qu'après une civilisation brillante 5 et en général l'éclat qu'ils répandent sur un pays est le soleil qui, dans un avenir plus ou moins rapproché , doit éclairer sa décadence.
Quand les troubadours se mettaient en chemin pour visiter les cours et les châteaux, s'ils étaient assez riches, ils entretenaient une suite considérable de domestiques, de musiciens et de chanteurs. Souvent il arrivait qu'un grand seigneur, au milieu de son repas, voyait entrer chez lui un de ces poètes nomades qui se mettait aussitôt à improviser des
chants flatteurs j si le cliâtelain se montrait courtois envers le poète et généreux envers ses gens , alors le troubadour payait cette gracieuse hospitalité par des ballades nouvelles , des chansons , des sirventes qu'il chantait et par des divertissemens qu'exécutaient les hommes à ses gages.
Les musiciens et chanteurs à la suite d'un troubadour prenaient le nom de jongleurs du mot latin joculator, joueur.
On trouve des jongleurs dès le 9® siècle. En ce temps , leur principal emploi était de façonner des animaux à certains tours de force et d'adresse; ils donnaient avec eux des parades bouffonnes à la manière de ces promeneurs d'ours et de singes qu'on rencontre encore dans les foires de villages.
Le président Fauchet nous a conservé les vingt premiers vers d'une légende provençale sur sainte Foy d'Agen, vierge et martyre, qui constate qu'au 11^ siècle
il y avait des jongleurs ambulans qui allaient de ville en ville chantant ces légendes, non» seulement en France, mais au-delà des Pyrénées, en Arragon et en Catalogne.
Un édit de saint Louis, qui règle le droit de péage pour l'entrée dans Paris , porte : (c Que tout marchand qui entrera dans la u ville avec un singe, paiera, s'il l'apporte M pour le vendre, la somme de 4 deniers; » que tout bourgeois le passera gratis s'il » l'a acheté pour son plaisir, et enfin, » que tout jongleur , qui vivra des tours » qu'il lui fait faire, acquittera l'impôt en » le faisant jouer devant le péager. » D'où est venu le proverbe pajer en monnaie de singe.
Plus tard, la classe des jongleurs se perfectionna considérablement; les uns, sédentaires, restaient attachés à l'exploitation des divertissemens d'une grande ville ; les autres, plus aventureux, entraient au service d'un troubadour et le suivaient
partout. Les femmes furent admises à partager l'emploi des premiers , et bientôt leur nombre s'accrut tellement dans Paris, qu'il fallut leur assigner un quartier spécial. C'est là qu'on allait les clierclier quand on voulait les avoir pour une fête, ainsi que l'atteste une ordonnance de Guillaume de Glermont, prévôt de Paris, en date du i4 septembre iSgS, défendant à tous jongleurs et jongleresses , qui auraient été loués pour venir jouer devant une compagnie , d'en envoyer d'autres à leur place.
Les jongleurs étaient appelés aux bals qui suivaient presque toujours les tournois et les grands festins, — En i3oo, pour le mariage de Galéas et de Béatrix d'Esté, il en fut convoqué un grand nombre , auxquels on fournitde ricbes habits pour paraître devant l'assemblée ^ Du reste, les
1 Admirabiles nuptiee Mediolani facta sunt, ad quas
divertissemens des bouffons et des mimes dans les banquets des princes , sont attestés par tous les historiens ^.
La plupart de ceux qui s'attachaient au service d'un troubadour, surtout dans le beau temps des i3^ et i4^ siècles, ne recevaient aucun gage et se trouvaient assez richement récompensés parles dons généreux qui leur étaient offerts dans les châteaux où ils accompagnaient leur maître.
Après avoir long - temps chanté les poésies d'un autre, quelquefois le jongleur voulait essayer à son tour de l'indépen-
invitati fuerunt omnes Lombardi , et ibi data fuerunt }OCUlatoribus plus quam septem millia pannoium bonorum,
1 Coiivenerunt autein vocata ad convivium nuptiale tanta reïigiosorum numerositas , tanta plebiuin populositas , tanta histrionum varietas, quod vix eos civitas Londiniorum sinu suo capaci comprehenderet ; ornata est igitur civitas tota olosericis et vexillis, coronis et palliis , cereis et lampadibus, et quibusdam prodigiosis ingeniis et portentis... (Passage de Matthieu Paris , racontant le mariage de Henri III et d'Eléonore de Provence, en 1236).
dance, et demandait à dire les chants de sa composition. Mais il lui était bien difficile de pénétrer dans les féodales demeures. Il lui fallait déjà une certaine célébrité pour obtenir la bienveillante attention de la j)lus humble châtelaine. Une prévention fatale le précédait, et quelquefois son génie restait ignoré faute de se pouvoir produire. Ce n'était qu'après de longues persistances , souvent d'heureux hasards , comme quelques vers en rhonneur d'une grande dame qui les avait agréés et répandus, qu'on commençait à parler de lui. Les portes des riches manoirs s'ouvraient alors, un prince, un duc, un puissant baron l'appelait à sa cour 5 et , s'il parvenait à justifier sa renommée , on le comblait de biens , il était fait cbevalier et, de droit, pouvait se dire troubadour.
Gaucelm Faidit.
Gaucelm Faidit , fils d'un bourgeois
(rUzerclie (diocèse de Limoges) , traîna sa jeunesse dans d'infâmes débauclies. Il perdit au jeu, dans l'orgie, une brillante fortune, épousa une prostituée de la ville d'Alais et, réduit bientôt à la plus affreuse misère, se fit jongleur. Il courait de bourgade en bourgade, cherchant à soutenir une triste existence en payant les aumônes publiques par ses chansons que disait sa femme Guillelmette Monja. Heureux encore, dans son indigence, d'avoir une spirituelle et belle compagne qui pût faire valoir des poésies que personne n'aurait écoutées de sa bouche.
Vingt ans il vécut ainsi sans trouver nulle part un accueil favorable, et pourtant aucun poète n'avait plus de grâce, plus d'éclat, plus de noble galanterie.
Enfin, après de cruelles épreuves, il acquit le titre et le crédit des troubadours les plus recherchés. Richard, comte de Poitou , l'appela à sa cour , Marie de Ventadour accepta son hommage, ainsi
que la coquette maJame Marguerite , vicomtesse d'AubiissoUp et si ces deux femmes se jouèrent de sa folle tendresse, Hicbard , devenu roi d'Angleterre, le combla de faveurs et sut bien le venger par la fortune des rigueurs de l'amour.
GiRAUD RlQUIER.
Giraud Riquier est sans contredit un des poètes du moyen-âge cbez lequel on trouve le plus de naturel et surtout d'historiques détails sur les mœurs de son temps. Plus tard, nous parlerons des charmantes pastourelles composées par ce troubadour et qui l'ont placé au premier rang parmi tous. Ici nous n'avons à nous occuper que d'une pièce fort importante pour notre sujet.
Le poète passe en revue toutes les conditions de la société j il veut que chaque état soit bien distinct et que , jusque dans
les plus modestes professions , il y ait un ordre hiérarchique scrupuleusement observé.
« Il n'est pas convenable, Mit-ii, de w comprendre tous les jongleurs sous une » même dénomination, puisqu'il y a entre » eux de si grandes différences. Ceux qui » font bien leur état ont le droit de se « plaindre de ce qu'on les confonde avec 3) de misérables coureurs de rues qui i) jouent de quelques instrumens tant bien » que mal , qui chantent au milieu des « carrefours entourés de la plus vile ca- » naille, mendiant leur pain sans pudeur, » n'osant se montrer dans aucune noble » maison et s'en allant ramasser quelques « sous dans de méchantes tavernes. — Est- » il juste d'appeler jongleurs des gens dont « la seule ressource est de faire des tours » en montrant des singes et autres bêtes?
» La jonglerie a été instituée par des 5) hommes d'esprit et de savoir dans le but » d'enseigner aux honnêtes gens, à l'aide
» des séductions d'une bonne musique, le » chemin du plaisir et de l'honneur. Aussi i) les nobles gentilshommes voulurent-ils M avoir des jongleurs auprès d'eux comme » en ont encore aujourd'hui à leur cour « tous nos seigneurs.
» ....Telle était autrefois la jonglerie; et » la vie était heureuse et belle chez les » grands ; mais depuis long - temps les » choses sont bien changées!... Il s'est » élevé une race d'hommes sans talent et n sans esprit qui se sont tous faits musi- » ciens , chanteurs et même trouveurs , » pour enlever le salaire des gens de » mérite qu'ils s'efforcent de décrier. C'est » une infamie que de pareils esprits Fem- » portent sur les bons jongleurs et que » l'art tombe ainsi dans l'avilissement.
« Je suis désolé que d'habiles trouba- )) dours n'aient pas fait entendre leur voix » contre de pareils abus et m'aient aban- » donné ce rôle, à moi qui m'en acquit- ». terai avec bien moins de talent qu'eux-
» mêmes. J'aurais voulu qu'ils réclamas- » sent, pour que des distictions fussent » établies dans l'ordre des jongleurs et » que 5 comme les bourgeois, ils ne fussent » pas tous confondus sous le même nom.
M A Yous , nobles seigneurs , braves et » puissans rois j à vous , qui avez toute •» l'autorité, toutes les connaissances, tout » l'esprit nécessaire pour corriger un 3> pareil désordre ; à vous , il appartient s> d'agir en grands monarques.
» Vous qui régnez sur la Castille , où la » jonglerie et la science ont trouvé dans tous 3) les temps plus de protection qu'en aucun » autre royaume ; vous , si bien nommé , » (Alplionse-le-Sage), entreprenez ce que » je vous demande, vos ordres seront )) suivis. Faites que ceux qui ont la science » de trouver, de composer de bons vers, » des chansons et d'autres poésies ingé- » nieuses , ne soient pas confondus avec M les ménétriers et autres de cette espèce. » Désignez - les d'un nom particulier,
» n'importe celui qu'il vous plaira de i> choisir j car, noble roi de Castille, vous » savez combien ils sont au-dessus des )) histrions et des musiciens. Ceux-ci, tout M au plus , donnent un plaisir frivole aux « yeux et aux oreilles, mais les savans » troubadours laissent une impression « durable dans les esprits ; ils entraînent » les auditeurs par leur éloquence, et » même après leur mort , le souvenir de » leurs belles paroles et de leurs sages » maximes demeure éternellement dans » la mémoire des hommes. »
A la suite de cette requête , Giraud Riquier suppose une déclaration du roi Alphonse de Castille en due et bonne forme, ainsi conçue :
Déclaration du roi Alphonse de Castille , sur la requête de Giraud Riquier, Au nom DES jongleurs :
cf Au nom de Dieu le Père , et du Fils , » et du St-Esprit, l'an courant de la na- » tivité MCCLxxv, le mois de juin finissant,
ÎSr» ÎIISTOIUE
« ouï la requête ci-dessns, par la grâce » et au plaisir de Dieu , nous Alphonse , » roi de Gastille , souverain de Tolède, de » Léon, de Galice, du bon royaume de » Séville, de Gordoue, de Murcie, etc., » faisant droit, etc., nous trouvons que, » suivant la propre signification du latin » inventores , joculatores, sont venus les » noms de jongleur et troubadour.
» Le mot de jongleur désignant la pro- » fession de ceux qui vont courant le » monde, visitant les cours et châteaux; » c'est mal à propos qu'on les appelle « tous de même. En Espagne, on a des » noms particuliers pour les différentes « espèces de jongleurs, depuis la plus >) abjecte jusqu'à la plus relevée. Il n'en y^ est pas de même en Provence où le » même mot désigne l'espèce et le genre. » C'est un grand défaut dans la langue de w ce pays où l'on fait pourtant plus de » cas, qu'en aucun autre lieu du monde, î) des compositions des troubadours.
)) C'est pourquoi nous sommes d'avis » que le nom cie jongleur ne doit être M donné à aucun de ceux qui s'adonnent » à des métiers vils et à des jeux frivoles, » tels que de faire sauter des singes , des )) boucs ou des chiens , de contrefaire les w oiseaux , de jouer des instrumens et de » chanter parmi le bas peuple pour y » gagner de l'argent. On ne doit pas » moins refuser le nom de jongleurs à )) ces fous qui suivent les cours , qui ne » rougissent jamais, quelqu'avanie qu'ils » reçoivent , et auxquels en Lombardie » on donne le nom de bouffes.
» Mais on doit accorder ce titre à ces » hommes courtois , d'un savoir aimable , » jouant des instrumens , racontant les « nouvelles , chantant les chansons et les )) vers que d'autres ont composés , ou )) faisant tout autre métier louable. Quand » ils se présentent dans les châteaux , ils )) doivent y être bien accueillis ; car pour )) que la joie et le bonheur puissent régner
» dans les somptueuses demeures , les
n talens y sont nécessaires.
« Quant à ceux qui composent eux-
» mêmes les airs et les paroles , la raison
» seule nous dit le nom qui leur convient;
>j ne faut-il pas, en effet, appeler trou-
» badour celui qui sait agréablement trou-
» ver danses, couplets , ballades , obades et
)) sirventes? Le bon sens, lui-même, veut
» qu'on les place au-dessus des jongleurs,
» puisque ceux-ci n'ont que le facile mérite
« de réciter les productions des autres....
»^ Il faut encore un nom différent pour
» qualifier ceux qui se distinguent entre
» les troubadours , ce nom sera : Docteur
« en Fart de trouver ; on le donnera à ceux
» qui, avec autant d'esprit que de savoir et
» de sagesse, feront des vers, des cban-
» sons, et autres ouvrages utiles ou agréa-
)) blés, contenant de grands principes de
'> conduite que, les premiers eux-mêmes,
« ils mettront en pratique, etc., etc. »
GiRAUD DE GalANSON.
Ge jongleur mérite une attention toute particulière j il ne s'occupe pas , comme Riquier, d'établir de puériles distinctions de mots et de réclamer des droits hiérarchiques. Dans sa profession , le talent seul doit faire ressortir l'artiste ou le poète j aussi, dans les prescriptions qu'il donne à ses confrères, s'occupe-t-il fort peu du nom qu'ils ont à prendre. Toutes ses leçons ont pour but d'enseigner la manière de capter la faveur du public, partant , d'arriver à la fortune et à la renommée.
a Va, dit-il à un jongleur, applique-toi » à bien trouver et rimer , sache proposer » avec grâce un jeu parti; apprends à faire » retentir le tambour et les cymbales j jette )) et rattrappe avec adresse des petites « pommes avec des couteaux; imite le » chant des oiseaux; fais des tours avec « des corbeilles; saute à travers quatre
5j cerceaux : joue de la cytliare et de la )) mandorej pince convenablement de Ja » manicarde et de la guitare si douces à r> entendre, de la harpe et du psaltérionj » garnis la roue (la viel) de dix-sept cordes... » Va 5 jongleur, aie neuf instrumens de » dix cordes, et si tu sais en bien jouer 5) ta fortune sera bientôt faite.... Apprends » comment l'amour court et vole, comment » on le reconnaît nu ou couvert d'un « manteau 5 comment il sait repousser la » justice avec des dards aigus et ses deux 3> flècbes dont l'une d'or éblouit les yeux, » et l'autre d'acier fait de si profondes » blessures qu'on ne peut en guérir.
3) Apprends de l'aînour les privilèges et les^ » remèdes , et saches expliquer les divers » degrés par où il passe. Dis bien d'où il » part, où il va, ce dont il vit, les cruelles » tromperies qu'il exerce et comment il « détruit ses serviteurs.
» Quand tu seras bien instruit de toutes » ces choses, alors, jongleur, va§ trouver
» le jeune roi cFAragon, car je ne connais » personne qui soit meilleur juge du >) talent. »
Avec les troubadours durent nécessairement disparaître les jongleurs , du moins ceux à qui ce nom avait été spécialement appliqué et dont parle Giraud Riquier. Restèrent ensuite les jongleurs de Giraud de Calanson, pour la plupart réunis en troupes nomades , implorant plutôt la pitié que provoquant la joie d'une oisive populace.
Cependant, peu à peu ces saltimbanquesj car c'est plutôt ainsi qu'il faudrait les nommer, se disciplinèrent et cherchèrent, en variant les talens de chacun d'eux, à jeter quelque attrait sur leurs spectacles; le public prit alors plaisir à les voir et à les entendre. C'est d'eux dont parle le poète :
li)2 HISTOIRE
FaLleaus sont or moult en corse Meiût deniers en ont en borse Cil qui les content et les portent; Car grant confortement apportent En envoisiez et as oiseus ^ .
Donc, les jongleurs sont en France les pères de la comédie et des comédiens -, ce sont eux qui ont composé et exécuté les premiers spectacles : d'abord la pantomime, la danse des animaux, les tours de force et d'adresse 3 ensuite les compositions d'orcliestre, les chants d'amour, de guerre et de politique ^j plus tard, enfin, les pantomimes parlées, dont les sujets étaient toujours tirés des livres saints et qu'on appela mystères, sans doute, parce que
■J Fab. Manuscr. du roi. 7616. fol. 208.
2 Ordonnance de iSgS qui prohibe toute chanson trop licencieuse sous peine d'amende, de prison et de deux mois de pain et d'eau.
les premières qui furent représentées figuraient ces articles fondamentaux du christianisme.
A la longue, le cercle dramatique s'élargit, chaque province eut ses poètes qui lui composèrent une action spéciale puisée dans les chroniques religieuses de la localité; ce qui se perpétua jusque vers la fin du-i6® siècle. -,
Les premiers mystères furent représentés dans les églises.— A la bibliothèique royale, on en conserve un du ii® siècle, provenant de l'abbaye de St-Martial de Limoges, qui a pour titre les Vierges sa ^es et les Fiertés folles', il est écrit en trois idiomes difFérens. Dans cette pièce, Jésus- Christ parle en latin, les vierges sages et les marchands en français , les vierges folles en provençal.
Guillaume Herman, poète anglo-normand, qui vivait dans le 12® siècle, composa un mystère sur la rédemption. Etienne de Langtow? évêque de Cantor- I. î 3
m HISTOIRE
béry en 1207, nous en a aussi laissé un sur le même sujet.
Nous avons encore un mystère sur la résurrection du Sauveur, écriten vers anglonormands et dont le texte remonte au 12^ sièclC; on y trouve le prologue suivant qui fournit quelques détails importans sur la mise en scène :
« Avant de réciter la sainte résurrection , » disposons d'abord les lieux et les demeu- » res : — il y aura le crucifix et puis après » le tombeau 5 — il devra y avoir aussi une » geôle pour enfermer les prisonniers; — » l'enfer sera d'un côté et les maisons de » l'autre; — puisse ciel et les étoiles. — Avant » tout, on verra Pilate accompagné de six » ou sept chevaliers et de ses vassaux ; — » Caiplie sera de l'autre côté et avec lui » la nation juive; — puis, Joseph d'Arimathie. » —Au quatrième lieu, on verra don Wico- » dème; — puis les disciples et les trois » Maries — Le milieu de la place représen- » tera la Galilée et la ville d'Emmaûs où
» Jésus reçut l'hospitalité. — Et , une fois » que le silence régnera partout, don » Joseph d'Arimathie viendra à Pilate et
» lui dira ^. »
Les prêtres retinrent autant qu'ils le purent le privilège ou plutôt la direction exclusive des mystères et des fêtes religieuses. Chaque fois que les laïques tentaient de la leur ravir, ils obtenaient, sous prétexte d'abus , des ordonnances pour qu'on la leur rendît 5 aussi trouvons-nous les temples servant de théâtres, pour les représentations les plus absurdes et souvent les plus indécentes. Ne citerions-nous comme exemples que les fêtes burlesques de l'enterrement, de la déposition de V alléluia ,
1 Ce petit drame, malheureusement incomplet, a été publié par M. Achille Jubinal en i834, chez Te'chener.— (Cours de M, Charles Magnin, sur les origines du the'âlre en Europe , recueilli par M. Achille Jubinal et inséré dans le monde dramatique, t. ii, p. 225).
de l'âne, des fous, les offices farcis, les mystères de sainte Catherine , etc. ^
On lit à la date de l'an 1 258 : Histrionum liidi non videantitr , vel audiantur, vel permittantur Jîeri coram abbate , vel nionasticis*
Yarton nous dit qu'à certains jours de fêtes les ducs de Glocester et les comtes de Cliester envoyaient leurs jongleurs dans les abbayes et les prieurés du voisinage , pour divertir les religieux par leurs chants. Ainsi, en i338, au prieuré de S. Withen de Winchester , ils célébraient , devant l'évêque de cette ville, la défaite du géant
"î Le clergé avait à son propre compte, des histrions et des fous à titre d'office. On lit dans le concile d'Apt, tenu en i365 : iVe nostrum aliquis hlstriones seu mîmos TiaheatH nec canes nec aves venatorlas, ;
Ces jongleurs obtenaient quelquefois des titres de noblesse : Philippe-le-Long accorda à Pierre Toulet, ménestrel , la permission d'acheter et de posséder des fiefs nobles. — Raimbert de Paris, auteur du roman d'Ogier }e Danois, prend tout à la fois le titre de jongleur et de gentilhomme (Cours de M. Magnin).
danois Golbran et le triomphe de la reine Emma, dont Finnocence est justifiée par l'épreuve du feu ^
Lors de la fête qui fut célébrée le jour de la Magdeîeine, Fan 1820, à propos du mariage de Louis , plus tard comte de Flandres et de Nevers , avec Marguerite de France , il fut joué ou récité un petit poème dramatique intitulé . Le dict des douze dames de la fête au comte de Flandres.
A l'entrée dans Paris de la reine Isabeau de Bavière, en iSSg, il se donna une représentation d'une bataille contre les Sarrasins. Nous avons même encore une description épique de cette pantomime chevaleresque ^.
IjCs jongleurs qui se livraient exclusi-
1 Cours Je M. Maguin (Journal général de riustructioii publique , 5 janvier i836).
2 II y a dans les Manusc. de la Bibliothèque royale , fond Notre-Dame, n. 198, fol.3o, un poème de six cents vers environ, sous ce titre : Cy commence le pas snlhadin.
vement aux représentations dramatiques formèrent entr'eux une association pour ne plus être confondus avec les autres, dès lors ils leur abandonnèrent le nom patrimonial et prirent pour eux celui de Confrères de la passion^, — Ce sont les premiers acteurs tragiques.
A l'exemple de cette société disciplinée ,
1 Les confrères de la passion de Paris louèrent une salle à l'hôpital de la ïrinilé poer représenter les pièces que leur privilège les autorisait à jouer. Cette salle avait vingtune toises de long sur six de large. Elle était au rez-dechausse'e et soutenue par des arcades. Les confrères y élevèrent un théâtre et y donnèrent les dimanches et fêtes ( les fêtes solennelles exceptées ) divers spectacles tirés du Nouveau Testament. Ces spectacles plurent tellement au public que les prêtres , pour ne pas voir déserter les églises , furent obligés de changer l'heure des Vêpres et de les avancer.
Bientôt les villes de province voulurent avoir un théâtre à l'instar de la capitale. Rouen, Angers, Le Mans et Metz furent les quatre premières villes qui suivirent l'exemple de Paris.
{Alex^ Dumas f Monde dramatique, t. », p. 58.)
une seconde vint se former, plus complète, plus instruite encore , ce fut celle des Clercs de la Bazoche. Elle s'organisa hiérarchiquement. Le chef ne prit rien moins que le titre orgueilleux de roi des Bazochiens , et ses officiers 5 ceux de maîtres des requêtes, chanceliers, aTOcats, procureurs généraux , grands référendaires , grands audienciers , secrétaires, greffiers, huissiers. Ce monarque comique , qui présidait aux études et aux jeux de la jeunesse , reçut le droit de porter la toque royale, et ses chanceliers la rohe de chancelier de France. Les sceaux, sur lesquels étaient gravées ses armes, étaient d'argent et le blason portait trois écritoires d'or en champ d'azur timbrées de casques — Cette troupe , aussi gaie que la première était lamentable , ne représentait que des pièces burlesques appelées sotties. — Ce sont bien là les premiers acteurs comiques.