‹ Histoire de la langue romane (roman provençal)Chapitre 16 sur 41 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

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ES anciennes poésies provençales étaient presque toutes du genre lyrique et se chantaient à une ou plusieurs voix, accompagnées du rébec, de la mandore

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et (les autres instrumens de l'époque \ Cependant quelques ouvrages , par leur nature grave , leur longueur ou la mesure

^ On appelle les poésies méridionales poésies provençales, tant par ce qu'elles furent principalement en usage dans la province romaine , ou l'ancienne Narbonnaise , qu'à cause que, depuis la fin du ii® siècle jusque vers la fin du i3®, le nom de Provence, pris en général, fut donné aux provinces qu'on avait appelées auparavant du nom général d'Aquitaine , c'est-à-dire , non-seulement à la Provence proprement dite , mais encore à la plus grande partie de l'ancienne Aquitaine , au Languedoc , à la Gascogne et au Dauphiné.

Nous avons divers monumens du i3® siècle qui prouvent que la division de la France, en France proprement dite, et en Provence prise en général, était fondée sur les différens idiomes dont se servaient les peuples de ces deux parties. Exemples :

«... Cum vellem cîaudere portam , homines Gallicâ » linguâ qui erant ex parte comitis , armati igniominiosè » repuleruntme {Supplique d^ Amault ^ archevêque de JVar- » bonne , au pape Honovius III, en i2i6). »

« Quod quicumque hominis nostri idiomatis , videlicet » de linguâ nostrâ {Charte de Raymond VI, de l'an 1220). » — Dissertation de Frêd, Soulier ( Vicomte de Béaiers , 5* t. 11 , p. 4oo.)

du vers, ne pouvaient que se réciter ; ainsi , les poèmes , les épîtres , certains sirventes politiques et quelques prezicanzas religieuses.

On lit dans les vies manuscrites que les troubadours , s'il faut en croire les biographes , composaient eux-mêmes leur musique ) par exemple , Pons de Capdeuil % Pierre Cardinal ^, etc. Pourtant , en général, ce soin était abandonné aux jongleurs ; car parmi eux il s'en trouvait de fort habiles j et comme ils se livraient spécialement à l'étude de l'harmonie , ils savaient mieux faire valoir les poésies de leurs

■* Pons de Capdueil savait bien composer, bien jouer de la viole et bien chanter. Sabia hen trahar^ e ben vlular , e ben cantar.

(Manusc. roy. , 7698 , page 2o5.)

"• Pierre Cardinal sut bien lire et bien chanter ; il trouvait aussi de beaux sujets et de beaux airs. Saup hen lezer e chantar,,%,, e molt irobet de bellas razos e de bels ckantz,

(Manusc, roy. 7225, page 164.)

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maîtres par une belle voix et d'henreux accompagnemens.

Souvent une pièce de vers était terminée par une espèce d'hommage ou envoi.

C'était à la dame de ses pensées, au puissant baron qui daignait le protéger , à ses vers eux-mêmes , au jongleur qui devait les chanter , que le poète adressait son ouvrage. Ces sortes de dédicaces prenaient le nom de tornadas.

La poésie provençale est loin d'être coupable de cette monotonie que certains auteurs lui reprochent si injustement, il est au contraire merveilleux de voir une langue si jeune, si peu instruite des ressources secrètes de l'art , les inventer , pour ainsi dire et, dès son début, moduler dans des tons si variés.

Voici quels furent les principaux genres des poésies romanes.

lE POÈME ET LE ROMAN.

M. Faariel pose et résout nettement cette question littéraire : les quels , des romans provençaux ou français , étaient ies originaux , les quels étaient les copies?

I>'un avis bien différent et bien plus savamment éclairé que celui de M. Legrand d'Aussy, M. Fauriel se range, sans hésiter, en faveur de la prééminence méridionale : et c'est par de nombreux exemples qu'il justifie cette opinion.

Les populations de langue provençale , dit-il , ayant toujours été plus directement intéressées que les Français aux guerres avec les Arabes , y ayant toujours joué un plus grand rôle , devaient être naturellement les plus jalouses de prendre ces guérites pour thème de leurs poésies.— Elles célébrèrent la première expédition chrétienne contre les Musulmans de la Syrie et eurent dans leur langue une infinité

SOÔ HISTOIRE

de compositions romanesques , dans des temps où l'on ne voit encore chez les Français rien qui puisse passer pour l'ombre , pour le germe d'une littérature.

A ré]3oque à laquelle appartiennent les romans du cycle carlovingien , les Français avaient pris des provençaux tout le système de leur poésie lyrique ; ils en avaient adopté les formes , le langage

et les idées.... Cela reconnu, ajoute

M. Fauriel , quel parti est le plus historique , le plus rationnel : de supposer que celui des deux peuples qui avait devancé l'autre dans la carrière de la poésie , qui lui avait transmis les modèles lyriques , lui en donnât de même les types épiques j ou , de croire que les Provençaux , originaux et maîtres en un genre, furent dans l'autre , copistes et imitateurs serviles ?

Il suffit de parcourir les fragmens transcrit^ par M. de Ste-Palaye pour se convaincre des nombreuses compositions épi-

ques , œuvres de nos poètes méridionaux. La plupart sans doute disparurent à jamais dans l'invasion brutale , mais leur existence se trouve pleinement démontrée par les citations Cfu'en font les troubadours eux-mêmes, et il s'en compte plus de dix encore indiquées comme plus populaires , plus célèbres que les autres.

Cependant , voici comment s'exprimait M. Legrand, dans la préface de ses Contes des 12 et i3^ siècles :

« On vante tant l'imagination de ces » provinces favorisées du ciel et elles n'ont » pas produit un seul roman de féerie î... )> Quoi ! l'histoire nous parle sans cesse » de leur galanterie , et cette galanterie » aboutit à des chansons!... Pas un seul » roman d'amour , pas un seul de cheva- 1) lerie , surtout dans des siècles où toutes » les imaginations exaltées par les con- » quêtes d'Angleterre ^ de Sicile, de Cons- » tantinople, de Jérusalem, par les spec= » tacles guerriers des tournois , par les

» fêtes des cours plénières, ne respiraient » que le fanatisme des grandes actions... » Que peuvent prouver de semblables accusations , sinon que M. Legrand n'a jamais lu ni connu ces poètes dont il fait une si amère critique ? En citant Philumena , Girard de Roussîllon \ Guillaume au court

1 Girard de Roussîllon.'-^ Tableau poétique de l'une de ces grandes rébellions qui amenèrent la dissolution de la monarchie française. — Girard, qui vivait sous Louis-le- Débonnaire, prit le parti de ce prince contre ses deux fils rebelles, et c'est en reconnaissance de ce service que Louis lui donna le comté de Paris. Après la mort de l'empereur le comte se déclara pour Lothaire; mais Lothaire ayant été vaincu à la bataille de Fontanet, Girard fut dépouillé de son comté par Charles -le-Chauve : cependant, après la paix, Lothaire le fit comte de Bourgogne.

A la mort de Lothaire, la Provence fut érigée en royaume pour Charles, son jeune fils; Girard fut nommé son tuteur, et, comme l'enfant était stupide, il gouverna à sa place. Charles-Ie-Chauve, qui convoitait cette province pour la réunir à ses états, ne tarda pas à déclarer la guerre au comte. Cette guerre, qui fait le sujet du roman ^ fut longue et sanglante. Enfin, l'empereur victorieux envahit la Provence en 869, et Girard se réfugia en Bourgogne, dans son château de Roussillon où il mourut vers 878.

nez ^ , Honoîrit de Lerins , il s'accuse luimême 3 mais il n'eut pas été besoin de bien longues et de bien pénibles recherches pour connaître encore , sans parler de la légende de RajmoTid du Bousquet ni de Vhistoire du chevalier toulousain, précédemment citées , les vies amoureuses de Landric et d'Aca , de la belle d Avignon , de Seguin et de Valence^ celles du mélancolique Andrieu ^, àeJaufre,

1 Le roman de Guillaume au court nez comprend tous les romans qui ont pour sujet les guerres des Sarrasins d'Espagne et des chre'tiens du Midi de la France, sous la conduite d'Aimeri de JXarbonne et de ses desceudans, dont Guillaume au court nez est le plus 'illustre. — C'est un immense roman de près de 80,000 vers, divise' en quinze parties qui se suivent dans l'ordre chronologique des événemens et des personnes... — Aimeri de Narbonne, Arnaud de Berlande et surtout Guillaume au court nez, furent, pour tout le Midi, des héros presque aussi populaires que Roland lui-même.

{Fauriel, Epope'es Provençales , Revue des Deux Mondes, i832, t. XIV, octobre et décembre).

2 Voici à quel sujet, s'il faut en croire le très- peu véridique Jean de Nostradamus , qui dans cette circonstance invoque le témoignage du moine des iles d'Or et deSaint- Csesari, Pons de Capdeuil composa ce poème :

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fis de Dovoîi ^ à'Enimie , de St- Alexis , de St- Trophïme , VEçangile deNicodème , le Lm'e de S énèq ue y\e Bréviaire d'amour, les romans de Fierabras de Flamenca ^ de Blandin de Cornouailles et de Guilhot Ardit de Miramar, enfin ce long poème sur la guerre des Albigeois, puîilié par M. FaurieL

Pons ayant perdu son amante Elis, femme d'Ozil de Mercœur, chercha, mais en vain, à distraire sa douleur. Ne pouvant plus habiter la terre qu'avait embelli celle qu'il pleurait , il prit les armes et courut chercher la mort en Palestine. Ce fut dans ces contrées lointaines ^ d'où le poète ne revint jamais, qu'il composa l'histoire de sa malheureuse vie. Il voulut retracer sous des noms emprunte's ses amours, ses plaisirs , ses chagrins, et lors, il e'crivit las amors en rahyadas de Andrieu de Fronsa,

1 Les populations , les classes auxquelles s'adressaient les pièces de poésies qui contiennent ces allusions, n'avaient, aux e'poques dont il s'agit, aucune connaissance du Français, ni le moindre motif de le savoir. Ce serait un fait inouï, inconcevable, que des allusions si fréquentes, si familières, se reportassent à des compositions en une autre langue et d'une autre littérature que celles mêmes auxquelles appartenaient les chants lyriques oii elles se rencontrent et où elles figurent comme nn accessoire, comme un ornement coBvenu. (Fouriel.)

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