‹ Histoire de la langue romane (roman provençal)Chapitre 21 sur 41 · ISARN · texte numérisé non relu

ISARN

inquisiteur, missionnaire dominicam.

Employé à convertir les Albigeois , Isarn nous a laissé une pièce d'environ huit cents vers alexandrins, dans laquelle on peut •voir quelle était la doctrine attribuée à ces hérétiques , de quelle manière on s'y prenait pour les persuader , et surtout avec quelle absurdité on renforçait les argumens par la terreur des supplices. — Isarn se met en scène et suppose une discussion avec un théologien albigeois.

Il commence : « Dis-moi , hérétique , » parle un peu avec moi. Tu ne le feras )) point si tu n'y es forcé. Selon ce que j'en- >y tends dire, tu te moques de Dieu , tu n'as » souci d'avoir renié ta foi et ton baptême , » pour croire que le diable t'a créé et î) qu'un tel monstre peut te sauver"*.

1 Ils supposaient que Dieu avait produit Lucifer avec

» Tu n'as garde de prêcher la doctrine » dan? les églises ni dans les places j tu î) vas la débiter dans les bois où sont les » dames Domergua , Renaud , Bernard , » Garsens , belles (lieuses de quenouille. » Tandis que les unes filent et que les » autres font leur toile , alors tu expliques » rEyangile , tu récites les sermons. Yit- » on jamais pareille assemblée de gens M qui ne savent ni lire , ni écrire , pré- » tendre dépouiller Dieu de ses droits ^ ?

» Tu ne crois pas que Dieu

» ait créé le ciel et la terre, ni rien de » ce qui existe. Tu en as menti , puisque » saint Jean , qui a vu toute la gloire , dit

&es anges ; que Lucifer s'était révolté contre Dieu ; qu'il avait été chassé du ciel avec toute sa cohorte, et que, banni du ciel , il avait produit le monde visible , sur lequel il régnait (L'abbé Pluquet ^ Dlctiomiaire des hérésies ).

1 On sait que les novateurs prétendirent toujours triompher par les livres saints. L'inquisition défendait de les lire en langue vulgaire, comme si elle eut craint leur autorite. Ses rigueurs forçaient les Albigeois à tenir leurs

» dans son Evangile : Omnia per îpsuni facta » sunt et sine ipso factum est nihlL Ce que » confirment ces paroles de saint Paul : » Et in principio terrram fundasti. Ces » auteurs méritent plus de confiance que » Pierre Capella^ que les autres hérétiques » vaudois , et que toi qui ne veux pas recon- » naître la confession. Voilà des écrivains » remplis du Saint-Esprit et de la Vérité 5 » si tu refuses de les croire , le feu qui » brûle tes compagnons est tout prêt à te » consumer aussi \

» Je veux qu'en un ou deux mots tu me » répondes. Ou tu seras jeté dans le feu >

assemblées dans le désert : pre'cautions qui retenaient les

catholiques dans l'ignorance la plus profonde.

( Millot,)

1 Les fraudais f proprement dits, n'e'taient pas Manichéens de l'aveu de l'abbé Pluquet; cependant Isarn les suppose infectés de cette hérésie. Etait-ce ignorance ou fausseté de sa part! Etait-ce que les Vaudois, ayant pé- ' nétré en Languedoc, étaient confondus avec les hérétiques du pays l ( Millot.)

» ou tu te rangeras de notre côté , du côté » de ceux qui ont la foi pure avec ses sept » échelons.

» Avant qu'on le jette dans les

» flammes , je veux cependant te donner » Congé sur une autre dispute ; il s'agit de la » résurrection de l'homme et de la femme » à quoi tu ne crois pas, non plus qu'au » Jugement universel. — La parole de Dieu « à ce sujet est infaillible et invariable j » de sorte que, si la tête d'un homme » était par delà les mers, un de ses pieds » à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, » une de ses mains en France , l'autre à » Haut-Yillar, et que le tronc fut porté » en Espagne, enfin, que toutes ces parties, » brûlées et mises en cendres , fussent » jetées au vent , elles reprendraient au » jour du jugement la forme qu'elles

» avaient au baptême. Tout pays , toute

« terre où ta perfide doctrine a été semée « et répandue devraient être engloutis. Si » tu avais la foi et la religion de B. de

» Montaigu , deR.de Villar ou de B. Payât, » tu te serais confessé. Mais si tu ne le » fais pas au plutôt, le feu est déjà allumé, 5) on te proclame à son de trompe par la » ville, et le peuple s'assemble pour te voir » brûlera »

Cette controverse est suivie de la conversion de l'hérétique. Isarn le fait parler lui-même , lui fait dévoiler les délations et les perfidies auxquelles les Albigeois étaient exposés, le fait publiquement confesser des crimes dont on accusait les sectaires pour les perdre. — Il dit :

« Isarn, assurez-moi que je ne serai pas » brûlé , ni enfermé , ni maltraité j alors je >> me soumets à toutes les autres peines » qu'il vous plaira de m'infliger. Si je

1 Ce refrain barbare, ces menaces continuelles du feu, peignent dans la plus grande vërité la manière dont on traitait les novateurs. Crois comme nous, où tu seras brûlé vif. C'était le grand argument.

{Millot , t. n, p. 53. )

» puis compter que vous ne m'abandon- >^ nerez point, que vous ménagerez mon » honneur et ne me ferez aucune violence, » je vous révélerai tous les secrets de nos

» croyans J'ai un grand nombre d'amis

» fort riches qui s'estiment heureux de » me procurer l'argent que je désire ,• « aussi ai-je tous les dépôts des gens de » notre religion qui sont à leur aise. » J'ai grande quantité d'habits ^ de che- » mises , de chausses , de draps bien

» lessivés et bien blancs, de couvertures, » beaucoup de nappes et de serviettes pour » mes amis , quand je leur donne un » banquet. Je fais bonne chère^ souvent je » mange des mets exquis , des sauces et » de bonnes pâtisseries. Poisson vaut bien » mauvaise viande j bonne eau de girofle » vaut bien vin de buffet; pain bluté vaut » mieux que miche de cloître, l'andis w.que vous autres vous passez les nuits » au vent et à la pluie et que vous » revenez mouillés , je suis à couvert

» et bien en repos avec mes confrères, » à boire quand il me plaîl et à faire tout » ce qui me convient soit avec mon cou- » sin, soit avec ma cousine, car je suis » le maître de m'en donner après cela » toutes les absolutions que je veux , et il » n'y a point de péché avec lequel je ne » puisse me sauver ou par moi-même ou » par le premier diacre venu...... Telle est

« l'heureuse vie que je mène. Si j'y renonce » en avouant qu'elle est criminelle pour » embrasser la foi de Rome, sachez-m'en » gré , et traitez-moi comme un homme » d'honneur. »

L'hérétique termine ainsi ;

« Je suis prêt à croire ce que vous » m'annoncerez, si vous avez d'aussi bonnes » autorités que celles que j'ai entendues. Je » veux être baptisé, pleinement convaincu » que je suis de la religion que vous m'avez M enseignée , ainsi que frère Ferrier. Et » si l'on vous demande qui est ce nou- » veau baptisé , vous pouvez dire : C'est

» Sicard de Figueiras, fils de Ermengaud » de Figueiras^ qui a abjuré ses erreurs, » et qui , autant il a été l'ennemi de l'église » romaine, autant il deviendra le persé- » cuteiir des hérétiques et des infidèles , » sans avoir ni paix, ni trêve avec eux. » Si jamais il eut des complaisances pour » Pierre Capella et pour les chefs de son » parti , s'il fut ami et camarade de Jean » de Colet , il sera désormais leur ennemi » déclaré 5 et à moins qu'ils ne se conver- M tissent avant le mois de février , il les » fera tous prendre par nos écuyers et » archers. Bérite , Razols et Ricard le por- » der ^ , sauront bien les chemins détour- » nés, les enclos, les cavernes, les paysages,

^ Voici le commencement de cette pièce :

Aiso fou las novas del Héretic.

Diguas me, tu heretic, parlap me un petit, Que tu non parlaras gaire, que ja t' sia grazit, Si per fopça not ve , segon i aveuz auzit , Segon lo mien veraire, ben at Dieu escaruit^

» les sentiers et les caves où ils cachent » leur argent ..., »

Par cette pièce, dont nous n'avons pu donner que quelques faibles extraits , on se fera une idée de la manière dont procédaient alors les missionnaires convertisseurs. Isarn ne craint pas de mettre dans la bouclie de son interlocuteur les louanges les plus ridicules de sa science et de son talent en poésie j il lui arrache les aveux les moins vrais et suppose un repentir, fruit tout autant de ses menaces que de sa persuasive éloquence.

Cependant , une chose qu'il importe essentiellement de remarquer ici , c'est le

Tau fe e ton baptisme renégat e guerpit ,

Car crezes que diable t'a format et bastit ,

E tatt mal a obrat , e tan mal a ordit

Por dar salvatio ; falsamen as mentit , Et de malvais escola as aspris e auzit

E ton crestianisme as falsat et délit

1 Extrait des Manuscrits de Sainte-Palaye et de Millot, pag. 72 et suivantes, t. Ii.

nom de Figiieij'as , qui figure dans cette pièce. Le dominicain avait-il réellement triomphé de ce chef vaudois? ou plutôt, ce qui nous paraît bien plus vraisemblable, n'était-ce point une satyre injurieuse contre l'illustre troubadour qui portait ce nom et dont on n'avait pu adoucir la violente colère ?

Cette hypothèse me semble plus admissible. En effet : en affichant ainsi le nom d'un ennemi , un inquisiteur n'avait rien à craindre et s'assurait parmi les siens un renom de courage. L'abbé Millot, arrêté par le prénom que donne Isarn à son converti, le croit seulement de la même famille que le troubadour, parce que celuici s'appelle Guillaume et l'autre Sicard. Pour nous , nous ne voyons dans cette différence qu'une erreur ou plutôt qu'une réserve du dominicain, mais il est incontestable par la pièce suivante , composée à la même époque par Guillaume, que c'est de lui dont on parle.

« Je ne doute pas , dit-il, qu'on ne me )) veuille du mal de ce que je fais un sir- » vente contre cette gent fausse et mal » apprise de Rome , qui est la source de » toute décadence ; mais je ne saurais » dijfFérer plus long-temps. Moi , je ne » m'étonne point de ce que le monde soit » dans l'erreur -, c'est vous , trompeuse » Rome , qui semez le trouble et la guerre. M Votre cupidité vous aveugle, et vous ton- )) dez de trop près la laine de vos brebis.

» Si le Saint-Esprit qui devint homme » exauce mes voeux, je ferai taire ta voix, » Rome , en qui toute la perfidie des grecs » est réunie..... Rome, tu entraînes après » toi les aveugles dans le précipice , tu » franchis les bornes que Dieu t'a assi- » gnées y car tu absous les péchés à prix

» d'argent Sache-bien que tes indignes

» trafics et tes folies sont cause de la perte » de Damiette ^ Dieu te confonde, Rome,

1 Cette ville fut rendue au sondan d'Egypte en 1122,

» qui règnes avec lant de méchanceté.

« Rome , de mauvaises mœurs et de mau- )) vaise foi, je sais que par l'amorce de » tes faux pardons tu livres à la perse - » cution la noblesse française. C'est toi qui » as éloigné de Paris le bon roi Louis VIII » et qui es cause de sa mort^

» Rome , tu fais peu de mal aux Sarra- » sins j mais en revanche tu fais un affreux i> carnage des grecs et des latins. Tu as » établi ton siège au fond de l'abîme de la » perdition. Que Dieu jamais ne te pardonne » le pèlerinage que tu entrepris à Avignon » sans sujet ^ , et qui causa la mort à un

par l'obstination impérieuse du légat Pelage, qui ne voulut jamais consentir à un traité dont les croisés étaient contens.

{MVlot , t. 11, pag. 45o.)

1 C'est le pape Honorius III qui engagea ce prince à faire le siège d'Avignon, où il mourut, selon quelques auteurs ; selon l'opinion la plus probable, il mourut quelques mois après. ( Idem. }

^ Entreprise de croisade , sous prétexte de l'hérésie des Albigeois. (Idem.)

M peuple innombrable. — Tu prends des » routes tortueuses ; et mal se conduit « qui suit tes traces. Que les démons » puissent t'emporter aux feux de l'enfer!...

» Rome 5 tu te fais un jeu d'envoyer les » chrétiens au martvre 3 mais dans quel M livre as-tu donc lu que tu devais ainsi » exterminer les chrétiens?... Comme une » bête enragée , tu as dévoré les grands et » les petits. Que le brave comte Raymond » vive encore deux ans , il fera repentir » la France de s'être livrée à tes impos- » tures.

» Tes crimes sont montés si haut, que » tu méprises Dieu et ses saints. Ta ty- » rannie éclate par l'injustice que tu fais » au comte Raymond. Que Dieu l'assiste » et lui donne la force de tondre , d'écor- » cher les Français , et de faire un pont >> de leurs cadavres en les combattante

1 Les foudres du pape et les armes françaises l'emportèrent sur tous les droits de Raymond VII.

« Rome , je me console dans l'espérance « qu'avant peu tu auras une mauvaise fin. » Si le loyal empereur Frédéric II se con- » duit bien et fait ce qu'il doit , je t'assure i) que nous verrons bientôt tomber ta puis- » sance.. .. Si ton pouvoir n'est détruit, le » monde ne tardera pas à être renversé.

» Rome , c'est à tes cardinaux qu'on )î doit imputer tes crimes -, ils ne songent » qu'à vendre Dieu et ses amis. La faus- )) seté , l'opprobre régnent dans ton sein. » Tes pasteurs sont faux et trompeurs, et M ceux qui les écoutent ont perdu l'esprit,

» Rome , tu emploies mal tes peines , » en disputant à l'empereur les droits de sa » couronne , en le frappant d'anatbème , » en accordant des pardons à ses ennemis. » De tels pardons contre l'équité sont » vains et honteux ^ .

» Rome , vous avez un mauvais esprit ,

^ Ils ne laissèrent pas que de nuire beaucoup à Frédéric.

274 HISTOÎHE

» aussi bien que l'ordre de Cileaux , d'avoir M commandé à Béziers une tuerie si ef- » froyable.. .. Sous les dehors d'un agneau, » avec un regard simple et modeste , vous » êtes au -dedans un loup ravisseur, un M serpent couronné ^ »

Ces sirventes ne faisaient qu'irriter davantage.— Partout des tribunaux d'inquisition sont créés dans les villes : les flammes du bûcher, les tortures, les empoisonnemens ont bientôt fait justice des rebelles ; et c'est dans ce pays, si long-temps heureux , dans cette cour élégante des nobles Raymond, sous ce ciel poétique de la , Provence que toutes ces cruautés se passent ^ ! Il ne sera plus possible désormais

1 Le sac de Béziers par les croises , qu'animait un moine de Citeaux , est ce'lèbre dans l'histoire des Albigeois.

2 Dans les lettres que donne Philippe-le-Bel , pour confirmer et renouveler les ordonnances , coutumes et statuts donnés par Simon de Monlfort , comte de Toulouse , à ses nouveaux sujets de son comté de Toulouse, on trouve :

(1212) Chaque maison des terres acquises sur les Albi-

de cueillir des fleurs dans ces sillons arrosés par le sang ; les poètes se couronneront de cyprès et n'auront plus que des pleurs !

La langue , la poésie , la littérature entièi'e de ce pays sont frappées de pros-

geois paiera^ chaque année, trois deniers melgorois de cens au pape , en mémoire de ce qu'il a banni l'hérésie de leur pays.

Chaque particulier viendra à l'église paroissiale les dimanches et fêtes.

Quiconque souffrira un hérétique sur ses terres , les perdra.

Aucune personne crue hérétique ne sera établie bailli , juge , témoin ou avocat.

QuiconqHie mènera des vivres aux hérétiques , ses biens seront confisqués, et quelques-uns même seront jugés dignes de mort.

Même peine pour qui aura pu prendre un hérétique et ne l'aura pas fait.

Aucune dame du pays ne pourra de dix ans épouser un homme du pays sans la permission du comte, mais b'ien un français.

(Extrait duTol. 59 du la Collection de Decamps.)

cription. Pour empêcher de lire les livres hétérodoxes relatifs à l'hérésie albigeoise, le pape Honorius IV institue une université à Toulouse , et > dans sa bulle , ordonne l'abandon de la langue vulgaire qu'il maudit....

Dès lors l'autorité pontificale prit un large développement dans le midi , aidée surtout par la domination française, bientôt elle eut proscrit le bel idiome des troubadours. Les hautes classes s'empressèrent servilement d'adopter la langue du vainqueur, de la répandre de tous leurs efforts i et le provençal cessa d'être cultivé. Chassé des tribunaux , des églises , des riches salons , défendu dans les livres , même dans les contrats publics des citoyens , il resta dans les bouches rustiques pour se corrompre et se dénatux^er.

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